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Ă€ qui la faute si des centaines de migrants meurent en mer?

Par Benoît Rayski, Historien, écrivain et journaliste

L’histoire est d’actualitĂ©. Une jeune femme se met en tĂŞte d’avoir un enfant qui ressemblerait Ă  Karim Benzema. Ce dernier Ă©tant inaccessible, elle s’adresse Ă  un organisme qui propose des Ă©talons masculins sĂ©lectionnĂ©s. Elle fait part de ses desiderata. Et on lui promet de trouver l’oiseau rare. Le jour dit, Ă  l’heure dite, on sonne Ă  sa porte. Elle ouvre et tombe nez Ă  nez avec un grand blond aux yeux bleus. « Il doit y avoir une erreur », balbutie-t-elle. « Pas du tout », rĂ©pond le reproducteur. « Laissez-moi faire, vous serez satisfaite ».

Les choses se font.

Neuf mois plus tard, la jeune femme accouche d’un joli bĂ©bĂ© qui ressemble Ă  Karim Benzema. Éperdue de reconnaissance, elle appelle le reproducteur. « Bravo. Mais comment cela a-t-il Ă©tĂ© possible? ». Le monsieur rĂ©pond: « Quand je rentre chez moi, Ă  la radio on parle de Karim Benzema, Ă  la tĂ©lĂ©vision on parle de Karim Benzema, les journaux ne parlent que de Karim Benzema. Alors vous comprenez, Karim Benzema j’en ai plein les c. ! ».

La mĂŞme histoire peut se raconter avec Black M. Pendant des semaines, on nous a empoisonnĂ©s avec les Ă©lucubrations et les Ă©ructations de deux types un peu connus parce qu’ils gagnent de l’argent, l’un en tapant dans un ballon, l’autre en rappant dans un micro. Ils ont aussi en commun de cracher sur la France. Alors oui, on en a plein les c. Il est peut-ĂŞtre temps de se nettoyer en parlant de millions d’anonymes pour lesquels la France et l’Europe en gĂ©nĂ©ral demeurent une terre dĂ©sirĂ©e et dĂ©sirable.

La MĂ©diterranĂ©e charrie par centaines leurs cadavres. Des hommes, des femmes et des enfants. Des dizaines de petits Aylan. Mais cette fois-ci pas de photo symbolique pour remuer les tripes et les c urs des dirigeants et des populations europĂ©ennes. D’ailleurs, s’il y avait des photos, croit-on qu’elles seraient publiĂ©es? L’implacable loi du « dĂ©jĂ  vu, et ça lasse » dicte en maĂ®tre sa conduite Ă  la routine de l’information.

Alors ils meurent en silence et dans une glaçante indiffĂ©rence gĂ©nĂ©rale. OubliĂ©s – c’est la vie et c’est la mort – les torrents lacrymaux et compassionnels qui coulèrent impĂ©tueusement il y a quelques temps en Europe. Au baromètre des Ă©motions qui mesure la mauvaise conscience europĂ©enne, la valeur du migrant est en chute libre. Ă€ qui la faute si des migrants pĂ©rissent en essayant de gagner l’Italie, l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne?

Le bon sens commun qui pave tous les chemins de la platitude de ses idĂ©es reçues nous indique que les migrants fuient la guerre, les massacres, la faim et la maladie. Et que les responsables de la tragĂ©die sont Ă  chercher parmi les factions sauvages qui dĂ©chirent la Syrie et l’Irak. Cette Ă©vidence paresseuse a toute la saveur fade d’une lapalissade. Les migrants, bien sĂ»r, ne quittent pas leur pays de gaietĂ© de c ur.

L’Europe (en tout cas la plupart des pays europĂ©ens) a pleurĂ©, hypocrite, toutes les larmes de son corps sur le destin de ces personnes dĂ©placĂ©es. Elle leur a dit « Venez, venez, on vous attend » dans toutes les langues et sur tous les tons possibles. Dans cette compĂ©tition Ă©motionnelle, c’est Angela Merkel, la chancelière allemande, qui a gagnĂ© la mĂ©daille enviĂ©e des bons sentiments.


Tous ces appels ont été entendus par des millions de pauvres gens. Et ils se sont mis en route par mer et par terre.

Sur leur chemin, ils ont laissĂ© des morts, des blessĂ©s, des malades. Ils avaient entendu qu’on voulait d’eux. Et l’appel du Pape dans ce sens les a fortement encouragĂ©s. Alors, ils meurent par centaines sur la route de ce qu’ils croyaient ĂŞtre le bonheur et qui n’est plus qu’un chemin de croix.

Aucun des dirigeants europĂ©ens n’ose leur dire la vĂ©ritĂ©. « Non, vous n’ĂŞtes pas les bienvenus ». « Non, nous n’avons pas les moyens de vous accueillir ». « Venez si vous y tenez, mais nous vous renverrons chez les Turcs, que nous payons grassement pour qu’ils vous parquent chez eux ». En se taisant lâchement, les dirigeants europĂ©ens portent la responsabilitĂ© de morts tragiques et d’infinies dĂ©tresses humaines.

L’honnĂŞtetĂ© (mais ce mot existe-t-il encore en français?) voudrait qu’on dise aux migrants de se ruer vers les frontières de l’Arabie Saoudite. C’est Ă  cĂ´tĂ©. Pas de mer cruelle Ă  traverser. Il y a lĂ -bas non loin de La Mecque, dans une localitĂ© nommĂ©e Mina, une gigantesque ville de tentes climatisĂ©es.

Elles peuvent accueillir jusqu’Ă  4 millions de personnes. Pourquoi pas 4 millions de migrants? Parce que ces tentes sont lĂ  pour les pèlerins du Hadj, qui chaque annĂ©e pendant 5 jours viennent tourner autour de la Kaaba. Cinq jours seulement ! Au regard de la tragĂ©die vĂ©cue par des millions de musulmans victimes des abominations syriennes et irakiennes, peut-ĂŞtre que les autoritĂ©s saoudiennes pourraient, Ă  titre exceptionnel, suspendre le Hadj et laisser les tentes Ă  ceux qui en ont le plus besoin. Allah est misĂ©ricordieux, non? Et il doit quand mĂŞme aimer les siens?


Marina Militare)/n

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