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Afrique et dĂ©mocratie: quels rĂ´les pour les bourgeoisies d’Etats et les pauvres?

Par Thierry Amougou, Fondateur et animateur du Crespol

Il apparait bien une captivitĂ© du processus dĂ©mocratique gabonais par un club Ă©litaire qui, dans un premier temps, a transmis le pouvoir politique du père Bongo au fils Bongo, puis, dans un second temps, se bat moins pour l’Ă©mancipation des Gabonais que pour son maintien au pouvoir après un dĂ©saccord en son sein.

En Afrique noire, c’est le politique, c’est-Ă -dire l’Etat qui autorise et dirige l’accumulation matĂ©rielle. Partant de lĂ , nous dĂ©signons par bourgeoisies d’Etat, autant les Africains qui ont bĂ©nĂ©ficiĂ© des rĂ©seaux politiques et Ă©conomiques internes et externes de l’Etat- colonial pour monter en grade statutaire sur le plan sociopolitique et Ă©conomique, que les Africains qui ont connu une ascension analogue via l’Etat-postcolonial très souvent en bĂ©nĂ©ficiant de leurs liens gĂ©nĂ©alogiques, systĂ©miques et/ou politiques avec l’Etat-colonial.

Ce dernier, malgrĂ© sa diversitĂ© au sens d’appareil politique, est au c ur de la constitution des bourgeoisies d’Etat africaines dont les trois composantes les plus pertinentes sont la haute, la moyenne et la petite bourgeoisie d’Etat. Quoique toutes intimement liĂ©es Ă  la nature patrimoniale des Etats africains, Ă  leur centralitĂ© dans l’accès aux richesses matĂ©rielles et Ă  la singularitĂ© de leur processus de mise en place, la grande bourgeoisie d’Etat africaine est celle issue de familles africaines et de clans dont un des membres a Ă©tĂ© ou est Ă  la tĂŞte d’un Etat africain comme prĂ©sident.

La moyenne bourgeoisie d’Etat africaine est constituĂ©e de familles et de clans dont un des membres a dirigĂ© ou dirige les centres nĂ©vralgiques du pouvoir d’Etat tels par exemple les armĂ©es, les hautes administrations ou des entreprises et ministères en charge de secteurs clĂ©s du fonctionnement de l’Etat. La petite bourgeoisie d’Etat semble constituĂ©e de la masse de cadres, d’universitaires et de fonctionnaires des hautes administrations publiques, rĂ©gionales ou internationales oĂą le parrainage des Etats reste primordial. Toutes ces bourgeoisies peuvent avoir des liens plus ou moins Ă©troits avec certains rĂ©seaux commerciaux et agricoles.

Tout ce beau monde constitue la frange minoritaire qui dĂ©tient le pouvoir Ă©conomique et politique dans une Afrique subsaharienne oĂą la majeure partie de la population, depuis 1960, est constituĂ©e de jeunes encore aux Ă©tudes, de populations urbaines dĂ©s uvrĂ©es et de paysans pauvres. D’oĂą, grosso modo, un peuple africain dual. D’un cĂ´tĂ©, le peuple africain de riches et, de l’autre, le peuple africain de pauvres. L’enjeu politique crucial de cette cohabitation asymĂ©trique est que l’avenir de la dĂ©mocratie africaine dĂ©pend du sort que lui rĂ©serveront les rapports entre ces deux composantes du peuple africain, sachant, comme cela s’est passĂ© aux premières heures de la dĂ©mocratie occidentale, que les bourgeoisies d’Etat sont conservatrices contrairement aux peuples pauvres qui aspirent Ă  l’Ă©mancipation de la tutelle des riches pour amĂ©liorer leur situation.

Les bourgeoisies occidentales n’ont jamais Ă©tĂ© naturellement favorables Ă  la dĂ©mocratie. La Grèce, berceau de la dĂ©mocratie au sens occidental de ce terme, s’est accommodĂ©e des esclaves et de l’exclusion des femmes du statut de citoyen. En Angleterre le vote censitaire n’a Ă©tĂ© rien d’autre que le gouvernement des riches via des reprĂ©sentants protĂ©geant la propriĂ©tĂ© privĂ©e des nantis et excluant les pauvres de la participation citoyenne. Contrairement Ă  Jean-Jacques Rousseau qui croyait en « une sociĂ©tĂ© des Ă©gaux » via une dĂ©mocratie directe, beaucoup d’intellectuels occidentaux comme Voltaire ne croyaient pas aux vertus de la souverainetĂ© populaire et considĂ©raient la dĂ©mocratie comme du dĂ©sordre, voire un crime de lèse-majestĂ©.

La dĂ©mocratie rĂ©elle s’est installĂ©e en Occident moins par conversion franche des Ă©lites occidentales riches Ă  ses vertus, moins par amour des peuples occidentaux pauvres, que par peur des classes occidentales privilĂ©giĂ©es de perdre leurs richesses matĂ©rielles face Ă  la grogne, Ă  la violence et aux jacqueries paysannes de plus en plus dĂ©terminĂ©es Ă  faire entendre par tous les moyens possibles la voix des peuples occidentaux pauvres.

Cela dit, un rapide regard panoramique sur ce qui se passe au Gabon et dans d’autres pays africains pousse Ă  poser les questions suivantes :
Le processus dĂ©mocratique africain serait-il captif du conservatisme des bourgeoisies d’Etat africaines, Ă©tant donnĂ© que malgrĂ© leur caractère minoritaire par rapport Ă  la population africaine totale, ce sont elles qui dĂ©tiennent tous les pouvoirs depuis l’Etat-colonial ?

Quel doit être le rôle des peuples africains pauvres dans la construction de la démocratie africaine ?

* Le processus dĂ©mocratique africain captif des bourgeoisies d’Etat africaines ?
Ces derniers temps la rĂ©currence politique en Afrique semble, sur le plan Ă©vĂ©nementiel, la nĂ©cro politique au sens de pages nĂ©crologiques comme rĂ©sultats postĂ©lectoraux d’un scrutin prĂ©sidentiel. Nul doute que les rĂ©gimes en place ont rĂ©duit la dĂ©mocratie au vote en oubliant que le vote et ses rĂ©sultats ont l’esprit du pouvoir et des institutions qui en sont Ă  l’origine. La preuve, les peuples africains pauvres votent depuis l’Etat-colonial et n’ont très souvent pour rĂ©sultats que la reproduction des mĂŞmes rĂ©gimes, des gĂ©nĂ©rations diffĂ©rentes des mĂŞmes rĂ©gimes et un statut quo sur leurs conditions gĂ©nĂ©rales de vie.

A l’opposĂ©, ce sont les bourgeoisies d’Etat qui se perpĂ©tuent Ă  la tĂŞte des Etats via un vote qui devient un instrument de sanctuarisation de son pouvoir par un Ă©lectoralisme assimilĂ© Ă  la dĂ©mocratie. Les peuples africains pauvres sont Ă  l’Ă©cart des retombĂ©es politiques et Ă©conomiques que les hautes et moyennes bourgeoises d’Etat africaines tirent de cet Ă©tat de choses. Ils sont juste de la matière première politique Ă  mobiliser par des attentions clientĂ©listes en pĂ©riodes Ă©lectorales afin d’avoir un taux de participation validant le scrutin.

En consĂ©quence, la violence, les chapelets de morts et parfois le chaos gĂ©nĂ©ral qui suivent les scrutins prĂ©sidentiels en Afrique, ne sont pas la matĂ©rialisation d’une Afrique pauvre et profonde en rupture structurelle avec la haute bourgeoisie aux commandes de l’Etat depuis parfois 1960. Ce sont des rĂ©sultantes des conflits stratĂ©giques et d’alliances qui Ă©clatent par rapport au partage de la rente politique et Ă©conomique au sein de la haute et de la moyenne bourgeoisie d’Etat.

C’est lorsque la haute et la moyenne bourgeoisie d’Etat africaine connait un conflit en son sein que l’Afrique politique bouge car ce sont les seuls moments oĂą le challenger Ă  l’Ă©lection prĂ©sidentielle a des rĂ©seaux performants, des capitaux suffisants et une capacitĂ© de mobilisation populaire pour mettre le pays Ă  feu et Ă  sang. Il s’ensuit que les mouvements contestataires africains en pĂ©riodes prĂ© et postĂ©lectorales ne sont pas le rĂ©sultat d’une dynamique du bas. Ils ne sont pas issus des peuples africains pauvres. Ils ne sont pas des mouvements dont la base serait l’Afrique pauvre des villes, l’Afrique jeune des Ă©coles ou l’Afrique paysanne de villages. Ce sont des soubresauts politiques issus d’une « guerre des Ă©lĂ©phants » car ce sont les bourgeoisies d’Etat africaines qui font la pluie et le beau temps du processus dĂ©mocratique africain. Ce sont par consĂ©quent les minoritĂ©s politiques africaines, Ă  savoir les haute et moyenne bourgeoisies d’Etat, et non la majoritĂ© politique des peuples africains pauvres, qui contrĂ´lent les formes du processus dĂ©mocratique africain et ses atermoiements.


ProcĂ©dons par quelques exemples parlants pour l’illustrer. Le cas du Gabon oĂą Ping et Ali Bongo se disputent le pouvoir est un cas d’Ă©cole. Les deux belligĂ©rants, jadis en bons termes sous Omar Bongo et dorĂ©navant en conflit, sont des fruits de la haute bourgeoisie d’Etat en lien avec l’Etat-colonial car le pouvoir est parti des mains de LĂ©on Mba, rejeton politique colonial, Ă  ceux de la famille Bongo avec laquelle Ping a des liens Ă  la fois politiques et patrimoniaux. L’immense majoritĂ© du peuple gabonais n’est pas Ă  la source des conflits actuels sur l’Ă©lection prĂ©sidentielle au Gabon.

Car c’est la haute bourgeoisie d’Etat qui se bat entre elle et draine, via ses rĂ©seaux, ses capitaux et ses ramifications, le peuple gabonais dans les mĂ©andres de l’instabilitĂ©. Il apparait bien une captivitĂ© du processus dĂ©mocratique gabonais par un club Ă©litaire qui, dans un premier temps, a transmis le pouvoir politique du père Bongo au fils Bongo, puis, dans un second temps, se bat moins pour l’Ă©mancipation des Gabonais que pour son maintien au pouvoir après un dĂ©saccord en son sein.

Le conservatisme sĂ©culaire des bourgeoisies d’Etat africaines est mis en Ă©vidence de fort belle manière par ce cas gabonais car Ali Bongo au pouvoir et Ping son opposant dĂ©clarĂ© sont tous des conservateurs d’un mĂŞme club Ă©litaire. Le fait que l’un soit au pouvoir et l’autre dĂ©clarĂ© opposant ne change rien au conservatisme qu’ils incarnent tous par rapport au pouvoir politique. Un conservatisme de la haute bourgeoisie d’Etat au pouvoir en lutte contre un autre conservatisme de la haute bourgeoisie d’Etat dans l’opposition est ce qu’on retrouve dans de nombreux pays africains. C’est le cas par exemple du conflit politique entre Eyadema Fils au pouvoir et Eyadema fils en prison au Togo, entre Gbagbo et Ouattara en CĂ´te-d’Ivoire, entre Paul Biya et Ahidjo en 1984 puis entre Paul Biya et les hautes personnalitĂ©s camerounaises aujourd’hui incarcĂ©rĂ©s pour dĂ©tournements de deniers publics.

Dans tous ces cas et bien d’autres, les peuples qui subissent les mĂ©faits sociaux de la mal gouvernance sont mis entre parenthèses car c’est la haute et la moyenne bourgeoisie d’Etat qui donne le tempo du temps politique et du processus dĂ©mocratique. Un accord politique tacite entre la haute et la moyenne bourgeoisie d’Etat immobilise mĂŞme un pays comme le Cameroun depuis une trentaine d’annĂ©es car des politiques conservateurs dits opposants sont en ce moment porte-parole et collaborateurs des conservateurs au pouvoir depuis 1982.

* Quel doit ĂŞtre l’apport des peuples africains pauvres au processus dĂ©mocratique africain ?
Nous l’avons signalĂ© plus haut, c’est la peur de tout perdre qui a conduit l’Ă©lite occidentale Ă  autoriser le vote du peuple et l’Ă©tablissement de la chose publique. Accepter la dĂ©mocratie Ă©tait devenue le moindre mal pour les bourgeoisies occidentales comparativement Ă  la montĂ©e de la violence des revendications sociales des classes pauvres. Autrement dit, les bourgeoisies et les aristocraties occidentales, alors qu’elles Ă©taient opposĂ©es Ă  la logique du peuple comme faction lĂ©gale de la citoyennetĂ©, sont arrivĂ©es Ă  la conclusion que le pouvoir absolu de contrĂ´ler la sociĂ©tĂ© qu’elles allaient perdre en ouvrant le vote aux classes pauvres, Ă©tait un moindre mal par rapport Ă  ce qu’elles allaient perdre en biens matĂ©riels et en prestige en continuant de dominer les pauvres et Ă  les exclure de la participation citoyenne. Ce n’est donc pas l’amour de la dĂ©mocratie mais un raisonnement rationnel, et c’est encore moins l’amour du peuple que celui de ses biens et privilèges acquis, qui ont installĂ© la pratique dĂ©mocratique au sein des classes dominantes occidentales.

Les peuples europĂ©ens pauvres n’ont donc pas dormi sur leurs lauriers. Ils se sont battus parfois au prix de plusieurs vies humaines tombĂ©s dans la revendication de la libertĂ©. Ces peuples europĂ©ens pauvres auraient attendus la naissance d’une aristocratie et d’une bourgeoisie progressistes qu’ils seraient encore aujourd’hui dans le tiers-Etats. Ils sont allĂ©s au front des batailles avec une dĂ©termination sans pareille et ont fait plier les conservateurs. Ce que les peuples africains pauvres peuvent espĂ©rer des bourgeoisies d’Etat africaines est la naissance dans ses composantes d’hommes et de femmes avides d’une Ă©mancipation populaire de façon Ă  ce que l’Ă©mancipation du bas peuple africain soit induite par le haut de la sociĂ©tĂ© africaine convertie au progressisme politique.

Mais cette hypothèse Ă©tant invraisemblable, la leçon Ă  retenir de l’histoire mondiale de la dĂ©mocratie, est qu’il est plus certain d’obtenir la dĂ©mocratie en obligeant, via des revendications dĂ©terminĂ©es, la bourgeoisie d’Etat africaine Ă  s’inquiĂ©ter pour ses biens et son intĂ©gritĂ© physique, que d’attendre qu’elle daigne s’occuper d’elle-mĂŞme des souffrances populaires. On n’Ă©mancipe pas les gens sans eux, sans leur contribution. C’est cela qu’a voulu par exemple faire les programmes d’ajustement structurel en essayant de contrecarrer le poids des bourgeoisies d’Etat africaines via la mise Ă  l’Ă©cart de l’Etat africain dans la gestion du processus de dĂ©veloppement et d’accumulation des richesses. Cela a Ă©tĂ© un Ă©chec car non seulement, c’est la mĂŞme bourgeoisie d’Etat qui avait les moyens financiers d’affronter le marchĂ© et d’acheter les entreprises publiques privatisĂ©es, mais aussi l’ajustement structurel a voulu Ă©manciper les peuples africains sans eux.

Les peuples africains pauvres seraient-ils alors pusillanimes par rapport aux peuples europĂ©ens pauvres d’au paravent ? Seraient-ils admiratifs en secret des rĂ©gimes dictatoriaux qui les oppriment ? Ne seraient-ils pas par leur atonie politique la source des dictatures au point de mĂ©riter ce qu’ils ont comme rĂ©gime ? Ces questions font apparaĂ®tre l’importance de ce que nous appelons une dĂ©mocratie de combat. C’est-Ă -dire des combats multiples et incessants pour la dĂ©mocratie afin que les conflits sociaux, politiques et Ă©conomiques aient l’espace public comme terrain apaisĂ© d’affrontements de projets, de dialogues et de dĂ©bats. L’absence d’un tel espace public fait que les combats pour la dĂ©mocratie dĂ©bouchent en guerres ouvertes entre bourgeoisies d’Etat africaines qui continuent ainsi de bloquer l’accès des peuples africains pauvres Ă  la vie politique active.

* Et donc.
Au bout du compte, sortir des carrières politiques Ă  vie des bourgeoisies d’Etat africaines, mettre un terme Ă  la privatisation des biens publics par les clans de mĂŞme nature, puis permettre la naissance d’un espace public ouvert aux masses populaires pauvres, reste une gageure, un combat difficile et long Ă  mener en Afrique. Chaque continent, chaque peuple, chaque nation a une trajectoire particulière vers l’idĂ©al dĂ©mocratique. De ce fait, penser et rĂ©aliser l’Afrique comme corps politique dĂ©mocratique peut encore emprunter plusieurs voies qui baliseraient un rapport catalyseur des libertĂ©s entre Ă©lites aux pouvoirs et masses populaires pauvres.

Une des voies peut ĂŞtre le surgissement peu probable d’une bourgeoisie d’Etat africaine Ă©mancipatrice de façon Ă  impulser la dĂ©mocratie par le haut. Une autre voie peut ĂŞtre des peuples africains pauvres qui engagent de façon dĂ©terminĂ©e et collectivement une dĂ©mocratie de combat pour la dĂ©mocratie rĂ©elle. Exploiter la puissance organisatrice des mouvements associatifs africains peut aussi constituer une myriade de dynamiques qui entraineraient un Ă©cheveau d’initiatives participatives du bas vers le haut des sociĂ©tĂ©s. Des intellectuels issus des bourgeoisies d’Etat ou du peuple peuvent aussi aider les peuples africains Ă  s’organiser de façon Ă  impacter le champ politique par des revendications progressistes. Les classes moyennes, si elles se confirment comme rĂ©alitĂ©s tangibles, peuvent reprĂ©senter une indĂ©pendance Ă©conomique parfois nĂ©cessaire Ă  l’ancrage de l’esprit dĂ©mocratique. Par ailleurs, les diasporas africaines ont leur rĂ´le Ă  jouer comme force politique autant que le pouvoir innovateur de l’hĂ©ritage politique de l’Afrique ancienne. L’Afrique actuelle n’est-elle pas dĂ©jĂ  un endroit oĂą toutes ces dynamiques sont conjointement en marche ?


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