Cameroun: La république de Kondengui

Par Patrice Nganang, écrivain - 17/04/2012

Par Patrice Nganang, écrivain

 

Avec l’arrestation de Marafa Hamidou Yaya et de Inoni Ephraim, le Cameroun se retrouve soudain avec deux républiques comme la Côte d’ivoire jadis : une au soleil et une autre à l’ombre ; une, la république d’Etoudi, où siège le tyran, et l’autre au bout de la ville, la république de Kondengui dont la composition du gouvernement sera complétée d’ici peu par cinq autres à arrêter. Il est de la nature des régimes que nous a légué la France que le changement ne s’y opère que de manière brutale, sous la forme d’un coup d’Etat en réalité, quand les structures de la démocratie ne sont pas installées dans les textes comme dans les institutions comme c’est le cas dans une certaine mesure au Sénégal et au Benin. Dans tel régimes clos, seul la disgrâce de hauts fonctionnaires de l’Etat les transforme en présidentiables, quand ce n’est pas un coup d’Etat qui impose un homme neuf.

Le Cameroun évidemment remplit tous les critères du système politique clos, pays où un parti, le RDPC, à travers l’ENAM a fait main basse sur la production structurelle de cadres autant pour le parti au pouvoir que pour l’opposition ; pays où le RDPC a fait main basse sur les textes de la république, Constitution, Code électoral et autres, légiférant le transfert légal du pouvoir par un changement démocratique au sommet ; pays où le RDPC a fait main basse sur l’administration en s’appropriant pas seulement les biens, mais aussi le personnel administratif, les bureaucrates, gouverneurs, préfets, sous-préfets, tant il serait saugrenu qu’ils soient d’un parti de l’opposition dans notre pays ; pays dont le président a sabordé toutes les institutions républicaines finalement, quand il ne les a pas laissées mort-nées, lui qui végète en attendant la mort qui, il croit, seule le fera échapper sa capture.

Mais le système politique camerounais, devant la clôture institutionnelle de la voie de changement, s’est laissé une soupape qui lui donne une possibilité de dynamisme : c’est la maitrise par une tradition politique tribale, des voies de changement qui restent. La fermeture de la matrice institutionnelle de changement est la seule chose qui rende inerte la vie publique chez nous logique : quand ‘le chef de l’Etat’ ne fait rien, rien ne se fait, serait ici la devise. Et puisqu’il est toujours en vacances justement, sa politique consiste à accuser ses collaborateurs de l’inertie dont il est la source : à faire donc la projection politique. Mais le changement rendu impossible par les textes et par les structures de l’Etat (imaginerait-on un gouverneur candidat à la présidence ?), est imaginable par la tradition politique. C’est cette soupape politique qui fait que depuis 2004, les candidats et partis politiques du Septentrion se soient mis en jachère à l’élection présidentielle sauf Garga, et acceptent un président qui n’est plus élu que par 30% de Camerounais - Biya. C’est que depuis 1956 cette soupape est construite sur un axe Nord-Sud qui est basé sur une balance tribale, constitutive d’un Etat tribal : Sud-Nord-Sud-Nord. Axe qui s’est imposé par un génocide bassa et bamiléké et s’est fabriqué aujourd’hui une opposition anglophone à souhait. On le sait, cette balance tribale du pouvoir chez nous n’est pas d’invention camerounaise, mais française, et plus concrètement d’ailleurs, de la droite française – cette droite qui justement depuis 1955 en France, avec la seule interruption en 1981 par la prise du pouvoir de François Mitterrand, a maintenu le pouvoir de manière rectiligne. Or Mitterrand, le socialiste, avait une conception bien droitiste du pouvoir, même s’il est certain que ce que font les Français ou ce qu’ils décident en Afrique ne se base que sur leurs intérêts. Maintenir leur homme de paille au pouvoir au Cameroun en 1990, au plus haut des années de braise, ne pouvait être que ce reflexe d’intérêt, quand l’opposition, John Fru Ndi, avait monté une campagne de boycott de produits français. Mais en 1990, maintenir au pouvoir au Cameroun l’homme de paille de la France était aussi un pragmatisme simple, car après tout, Biya n’avait pas encore passé dix ans au pouvoir – il avait passé 8 ans bien comptés, dont les premières années étaient plutôt fêtées.

Aujourd’hui Biya qui déjà est le tyran le plus vieux dans l’espace africain d’expression française, vient de faire un coup d’Etat constitutionnel pour se donner sept ans de plus sur les 30 qu’il a déjà, et ce alors que la France en élisant un nouveau président socialiste, lui donnerait patron plus jeune et plus alerte sur la matière des droits humains. Le tyran a peur, oui, il a peur. De qui ? demanderaient les naïfs. De quoi diraient les aveugles. Naifs parce qu’ils auraient suspendu leur jugement et se rassasieraient des jacassantes certitudes des medias de la tyrannie qui au Cameroun parlent plutôt de l’art du maitre et du Sphynx qui par un coup de théâtre (oui, j’ai lu ça) aurait clôt le débat sur le Code électoral et tu un réveil du peuple camerounais à la sénégalaise avec une sorte de ‘Yen a marre’ ; aveugles parce qu’ils auraient accepté au verbiage de l’assassin (‘le Cameroun c’est le Cameroun’), se seraient arrachés de ce qui se passe dans le monde ces derniers mois, tel la fuite de Ben Ali, la chute et le procès de Moubarak, la capture de Gbagbo et surtout parce qu’ils n’entendent pas ce rire qui secoue les pays francophones à partir des déclarations de Alpha Condé de la Guinée, qui président démocratiquement élu en francophonie, même si affaibli, vient de nous rappeler que Biya est la cause des chuchotements amusés de ses compères africains. Ainsi cet homme de paille de la France, dont tout voyage ne se résume plus qu’à aller en Suisse et à y vivre dans un hôtel des plus luxueux aux frais de la bayamsallam ; ce plus vieux sous-préfet de Paris, pour reprendre l’expression consacrée, dont la corruption est une seconde nature vient de coffrer pour soupçon de corruption, pas seulement un ancien ministre de l’Administration territoriale et d’Etat, mais l’homme qui aura concocté son coup d’Etat électoral du 9 octobre 2011, il y a donc sept mois seulement ! Ah, des gens diraient très vite qu’il est si puissant, le tyran qu’il peut s’envoler comme un oiseau après avoir scié la branche sur laquelle il est assis. Ses sbires diront que celui et ceux qui viennent d’être jetés à Kondengui le méritent bien parce que sans doute corrompus, quand devant nos yeux les charges portées contre presque tous les accusés d’Epervier s’effondrent tous les jours !

Biya a peur, et ça se voit de plus en plus, le Cameroun étant le premier sur la liste francophone de la tyrannie. Il sait qu’avec Obama il n’a aucune chance, mais surtout, il sait que Sarkozy va perdre les élections. Devant son ciel qui s’obscurcit, depuis il essaie de mettre le monde devant le fait accompli de sa dictature : sept ans quand le président français en a cinq ; une Assemblée nationale qui peut dorénavant se passer du vote du peuple camerounais ; les gouverneurs nommés par lui installés avec pompe ici et là. Il a peur, et marche la machine de sa propagande à la soviétique. Or à force de vouloir fuir son sort, il piétine ses propres excréments. Le paradigme d’Atangana Mebara qui, supporté par le cardinal Tumi a finalement acquis son innocence dans la scène publique, n’a pas laissé la politique du chantage avec laquelle qui sévit au sommet de l’Etat camerounais intacte. Il est loin le jour où Titus Edzoa était emprisonné pour avoir montré une ambition présidentielle, mais il est proche aussi, si proche vraiment, le crime de Marafa Hamidou Yaya, étant de toute évidence d’être apparu lui aussi présidentiable.

L’évidence aujourd’hui, avec l’arrestation d’un des leaders politiques les plus visibles du Septentrion – visible après Amadou Ali, et évidement Bello Bouba, le président de l’UNDP – est que le tyran, du haut puant de son Etat tribal et du gbagboisme qui lui sert de fond de commerce, aura réussi le miracle de faire sien le sentiment anti-français qui avait anéanti l’opposition camerounaise en 1990. Mais le miracle surtout est qu’il aura réussi à détribaliser la république de Kondengui : y sont finalement les gens de toutes les provinces unies du Cameroun – de Inoni Ephraim à Yves Fotso, et bien sûr de Mebara à Mounchipou. Il aura donc réussi à banaliser cette prison qui y aura toujours signifié la disgrâce. N’y est pas seulement mon propre professeur d’université, Norbert Ndong, mais deux présidentiables finalement, un premier ministre, de nombreux ministres, de nombreux cadres de l’administration qui n’ont rien fait de moins que ce que le tyran fait lui aussi au vu de tous. Y est l’écrivain Enoh Meyomesse qui y côtoie son ancien camarade de classe, Abah Abah. Trop de condamnation tue la condamnation. Jamais cette maxime n’aura trouvé sa vérité qu’aujourd’hui au Cameroun. S’il est clair que Titus Edzoa aurait eu peu de chance de diriger le Cameroun, la tradition politique camerounaise et sa balance tribale portent à dire qu’avec Marafa Hamidou Yaya, mais aussi avec Inoni Ephraim, Biya vient de donner au Cameroun deux possibles présidents quand l’opposition peine à en fabriquer. La défaite bientôt de la droite française qui a supporté le tyran depuis toujours ouvrirait en mai 2012 des perspectives inespérées à la république de Kondengui. Il apparaît de plus en plus évident que la libération effective de cette république de l’ombre se fera sur la tombe de Biya, ou comme en Côte d’ivoire avec la chute ou la fuite de celui-ci. Pourtant, l’étau se serre autour du cou de l’homme de paille de la France, car ici aussi le peuple camerounais n’a même pas encore dit son dernier mot. Et cela évidemment est tout un autre chapitre.

 

 



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