Le Cameroun, le Nigéria et la Cemac, quels enjeux ?

Par Dieudonné Essomba - 24/04/2012

Dieudonné Essomba, Ingénieur Principal de la Statistique - Cadre au MINEPAT

 

Le caractère dérisoire de l’Affaire NTSIMI, avec cette ambiance glauque et nauséeuse de corruption et de chantage, les accusations et contre-accusations entre ce haut fonctionnaire international et le chef d’Etat d’un pays souverain qu’il est aussi censé servir, la démarche brouillonne et puérile pour résoudre certaines incompréhensions, tout cela reflète réellement ce qu’est la Communauté Economique et Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC): une institution bureaucratique, créée davantage dans un esprit de mimétisme et dont l’attachement participe davantage du rituel que de la foi à bâtir quelque chose d‘utile. La CEMAC qui regroupe le Cameroun, le Congo, le Gabon, la Guinée Equatoriale, la République Centrafricaine et le Tchad est née en 1994 des cendres de l’Union Douanière et Economique de l’Afrique Centrale (UDEAC). Elle comprend l’Union Monétaire de l’Afrique Centrale (UMAC) dont l’objectif est de garantir la stabilité de la monnaie à travers la Banque des Etats de l’Afrique Centrale (BEAC), et l’Union Economique de l’Afrique Centrale (UEAC) qui vise la réalisation d’une intégration économique à travers la suppression des barrières aux frontières, le renforcement de la compétitivité des activités, la convergence et la mise en cohérence des politiques budgétaires nationales avec la politique monétaire commune et la coopération dans de nombreux domaines (industrie, tourisme, transports, formation professionnelle, énergie, l’agriculture etc.) Sous la forme des institutions qui l’ont précédée ou sous sa forme actuelle, la CEMAC peut se targuer de quelques réussites. La monnaie fonctionne sans problème et la mise en place de la Commission Bancaire de l’Afrique Centrale (COBAC) a largement contribué à assainir le système bancaire. Son rôle de gendarme est globalement accepté.

La réforme fiscalo-douanière des années 1990 a favorisé l’instauration d’une taxation uniforme en ce qui concerne notamment la taxe sur le chiffre d’affaires (TCA) et la taxe sur la valeur ajoutée (TVA). D’autres réformes visant à simplifier et à mettre en cohérence les cadres réglementaires nationaux ont été initiées avec des pays d’Afrique de l’Ouest telles que le Traité Harmonisant le Droit des Affaires (OHADA), la Conférence Interministérielle du Marché des Assurances (CIMA) et la Conférence Interministérielle de la Prévoyance Sociale (CIPRES). A ces succès peut s’ajouter le fonctionnement pérenne de quelques institutions spécialisées telles que l’OCEAC (Organisation de Coordination pour la Lutte Contre les Endémies en Afrique Centrale), l’ISSEA (Institut Sous-régional de Statistique et d’Economie Appliquée) et l’ISTA (Institut sous –régional Multisectoriel de technologie Appliquée, de planification et d’évaluation des projets). Mais une observation attentive de ces succès révèle qu’on peut aisément les imputer à des facteurs autres que la volonté souveraine de la CEMAC. Le bon fonctionnement de la monnaie commune exprime davantage l’emprise permanente de la France et la réforme du système bancaire renvoie davantage aux mesures thérapeutiques imposées par cette puissance tutélaire et les bailleurs de fonds. D’autres réussites sont liées à l’action d’autres aires géoéconomiques avec lesquelles la CEMAC s’est associée, plutôt dans une logique de suivi que d’acteur réel: en réalité on n’imagine pas la réussite du droit OHADA si l’initiative avait été limitée à la CEMAC. Quant aux structures spécialisées qui, cahin caha, s’y maintiennent et fonctionnent (ISSEA, OCEAC ISTA), c’est davantage dans leur spécificité qu’il faut trouver leur réussite et on n’oubliera pas que leur fonctionnement, marqué par des arriérés permanentes, finit progressivement par relever des pays qui les abritent ou des financements étrangers tels que l’OMS. Pour le reste, il faut bien se rendre à l’évidence: la CEMAC porte un grand nombre de tares génétiques qu’on a pu taire par pudeur dans l’espérance que le temps et son évolution pourraient les atténuer, mais qu’on est amené à mettre en exergue dès lors que ces tares deviennent un véritable danger dans nos options stratégiques.

 

© Jeune Afrique

Ainsi, rien de ce qui relève d’un désir autochtone d’évolution de la CEMAC n’a été réalisé. Les organes créés depuis des lustres sont peu fonctionnels: l’Assemblée Communautaire est une structure fantomatique dont on ne voit pas très bien l’intérêt. La Cour de Justice créée pour sécuriser l’environnement économique et judiciaire indispensable au développement harmonieux des affaires est virtuelle. Sur le plan commercial, les résultats restent décevants, les échanges intra-zone sont plombés depuis l’indépendance à moins de 5% et aucune tendance favorable ne se dessine à l’horizon. La libre circulation des personnes est confrontée à des tracasseries micro-nationalitaires où les Camerounais paient le prix fort, subissant de graves sévices et des expulsions humiliantes au moindre mouvement d’humeur de ces partenaires irascibles. Mais c’est dans le domaine économique que la CEMAC offre le triste spectacle d’une foire d’empoigne devant n’importe quel sujet, où la mauvaise foi, l’irrationalité, la susceptibilité et les égos prennent le dessus sur tout bon sens. La création simultanée de deux bourses à Libreville et à Douala traduisait cette irrationalité permanente et les tentatives de rapprochements restent dans la spéculation.

La compagnie régionale Air CEMAC devait décoller avant 2010, avec l'appui technique d’une compagnie sud-africaine qui dut déchanter et abandonner devant l’acharnement à maintenir, au mépris des règles économiques fondamentales, le siège de la compagnie à Brazzaville au lieu de Douala. Le passeport communautaire a fait l’objet d’interminables débats où de stériles réunions se sont succédé aux stériles réunions, jusqu’à donner un document qui n’aura de communautaire que des sigles communs (armoiries, codes couleurs, passeports diplomatiques...) Quant à ce qui relève d’une véritable intégration, à savoir la coordination des politiques économiques, la surveillance multilatérale mise en place en 1994n’a aucune opérationnalité. Ni les budgets de l’Etat, ni les grands cadres référence du développement de ces pays ne trahissent nullement de préoccupations communautaires et c’est à peine si, pour des raisons cosmétiques, les visions et autres documents stratégiques lui consacrent quelques paragraphes. Chaque pays a ainsi confectionné sa vision où il prétend devenir émergent sans tenir compte des autres: tel sera émergent en 25 ans, tel autre en 15 ans, etc. Ce qui n’a pas empêché la CEMAC de rédiger une vision communautaire où elle va devenir émergente dans vingt ans.

Est-ce avec un tel attelage que le Cameroun pourra réellement surmonter ses vrais défis? Au fond, cette CEMAC-là ne distrait-elle pas un peu trop les énergies du Cameroun qui pourrait se consacrer davantage à d’autres types de coopération régionale plus fructueux? L’approche de notre coopération régionale doit être envisagée, non du point de vue diplomatique, politique ou affectif mais du point de vue strictement économique. Ce sont les lois économiques qui imposent leur autorité implacable sur tout le reste et, de ce point de vue, le principal défi du Cameroun est d‘éviter de devenir une province économique du Nigeria. Ce puissant voisin nous avale en silence et cela est perceptible tout d’abord par une présence nigériane plus visible et plus active sur le territoire camerounais que tout le reste de la CEMAC réuni. Si on ne tient compte que des flux commerciaux officiels, ce pays représente pratiquement plus du quart de nos importations sans compter l’énorme flux informel qui n’est pas saisi par les statistiques. Sa proximité pose une lourde hypothèque sur nos politiques économiques qui peuvent être considérablement mises en défaut: ainsi, les importations massives du carburant nigérian dans le Nord pénalisent la consommation du carburant camerounais dont la fixation du prix participe des préoccupations budgétaires du Cameroun, biaisant ainsi les prévisions. De même, la SODECOTON dont la création participait de la politique de développement industriel du pays s’est fondée sur une exploitation monopolistique du coton national; mais des fuites très importantes vers le Nigeria menace cette entreprise de ruptures d’approvisionnement, avec des risques évidents de faillite. Cette capacité d’altérer les prévisions du Cameroun constitue un enjeu majeur de gouvernance macroéconomique, car il est vital que le Cameroun puisse mener ses politiques économiques, sans que l’action du Nigeria vienne la dévoyer.

D’autre part, il existe une trop forte adhérence des Régions septentrionales à l’économie nigériane et un assouplissement de leurs liens avec l’économie de la partie méridionale. L’éloignement du port de Douala et un réseau de transport peu efficace obligent une grande partie des transactions entre notre Grand Nord et l’extérieur à se faire avec le Nigéria. Certaines zones camerounaises sont tellement articulées à ce pays qu’elles n’utilisent que le naira. Cette situation qui tend à s’amplifier crée le risque d’une partition économique du pays en deux zones obéissant à des modalités différentes, une première marquée par la politique économique nationale et une seconde, complètement détachée de la première et obéissant aux impulsions de l’économie nigériane. Le dernier point sur lequel notre promiscuité avec le Nigeria présentera un défi de plus en plus important est lié à la logique des marchés intégrés. Dans un marché unique ou une zone de libre-échange, les investisseurs sont portés à installer leurs entreprises dans le plus grand marché pour ravitailler le plus petit marché et non l’inverse. L’asymétrie démographique entre des voisins déclenche ainsi un processus cumulatif des avantages au profit du pays le plus avantagé qui confine le pays le moins avantagé à des activités de bouts de filière (primaire et tertiaire). Ce phénomène s’applique dans les relations économiques entre le Cameroun et le Nigeria. Du fait de la longue frontière, des multiples proximités géographiques et sociologiques et de la difficulté à contrôler les échanges, les deux marchés se comportent pratiquement comme un marché unique. Mais le Nigeria est avantagé, avec une population 8 fois plus élevée et, en plus, très concentrée dans d’énormes agglomérations qui constituent autant de centres de consommation attractifs. Le principal enjeu du Cameroun devient alors le maintien de sa compétitivité malgré le désavantage démographique. Notre pays peut circonscrire, voire éliminer cette pénalité démographique en valorisant son puissant potentiel hydroélectrique qui le place au second en Afrique et au 4ème dans le monde et en compensant sa pénalité démographique par une ressource électrique marché.

En définitive, l’évolution des échanges entre les deux pays refléteront les choix stratégiques qui auront été faits par l’un et l’autre. Consciente de sa force, le Nigeria va certainement développer une industrie dont la vocation sera de ravitailler son marché intérieur mais aussi les petits marchés voisins dont ceux des pays de la CEMAC, les obligeant à orbiter autour de lui comme autant de satellites et réduisant à néant tous les efforts que cette institution aura déployés. Ceci est d’autant plus facile qu’il n’aura pas à faire beaucoup d’effort, laissant ses avantages naturels agir à sa place. Voilà les vrais enjeux de l’économie camerounaise: éviter que le développement du Nigeria ne confine le Cameroun aux mêmes spécialisations primaires que manifestent nos relations économiques avec les pays occidentaux. Et là-dessus, il n’existe pas d’autre alternative que de se battre pour maintenir cet équilibrage et notre marge de manœuvre. La théorie économique gravitaire est formelle: le Nigeria partage avec le Cameroun la frontière la plus large et la plus peuplée. Nos populations sont dans un rapport de 1 à 8 et si les deux pays se développaient, le Nigeria représenterait à lui seul 75% de notre commerce extérieur, que nous le voulions ou pas.

Or, dans une logique naïve, certains camerounais s’imaginent qu’on peut échapper à cette puissance gravifique en s’intégrant dans un autre ensemble où nous irons jouer les puissances hégémoniques. En réalité, c’est ne rien comprendre de l’économie. Outre que les pays de la CEMAC manifesteront vis-à-vis du Cameroun la même méfiance que nous avons du Nigeria, il faut noter que la CEMAC n’est pas une île qu’on peut isoler du reste de l’Afrique: si le Nigeria se développe, il aspirera chacun de ces pays. Autrement dit, en se focalisant sur la CEMAC sans incorporer cette donnée, le Cameroun ne se protège pas, mais il prépare au Nigeria une bouchée plus grande et plus appétissante encore. D’où la question de fond: dans quelle mesure la CEMAC peut-elle éviter au Cameroun la satellisation vis-à-vis de l’économie nigériane? De toute évidence, la formule actuelle de cette institution, dans sa conception et dans sa mise en œuvre, n’est pas conforme à cet objectif. Face à un conglomérat de minuscules pays dont chacun caresse les rêves d’émergence alors que des grands ensembles économiques disposant de moyens autrement plus puissants ont de la peine à s’imposer, le Cameroun doit explorer d’autres pistes. Cette position peut paraître dure, mais dans ce monde méchant, seule une bonne dose de réalisme permet d’avoir pied à terre. Le développement n’aime pas les peuples naïfs et imbéciles qui se dépensent dans des initiatives sans tête, des peuples pioupious et dadais qui ne comprennent pas qu’il ne faut pas perdre du temps. En nous accrochant à ce jouet de la CEMAC, nous risquons nous retrouver un jour réduit à un simple rang de satellite de pays plus sérieux, Cameroun et autres compris.

 



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