Emilie Guitard, anthropologue française mène des études au Nord Cameroun
Par Ebah Essongue Shabba - 20/06/2012
«Construire une conscience écologique à partir des acquis locaux, pour la gestion durable des déchets dans les villes du septentrion»
Pourquoi s’intéresser à la gestion des déchets à Garoua et Maroua?
J’ai entrepris de travailler depuis 2007, dans le cadre d’une thèse en anthropologie, sur les façons dont les citadins, mais aussi les autorités de Garoua et Maroua considèrent et manipulent les matières, objets et substances déchues, ce qu’on appelle plus largement « déchets » en français. La définition de ce qui est déchu ne va pas de soi, contrairement à ce que l’on pense bien souvent. Même si ce concept existe dans toutes les sociétés humaines, de même que celui de « désordre » ou de « saleté », il varie selon les époques et les sociétés, notamment selon le contexte écologique, économique/matériel ou politique, mais aussi les conditions sociales, et les conceptions culturelles ou encore religieuses en présence. Au début de ma thèse, alors que je devais choisir un terrain d’enquête, il s’est avéré que la ville de Garoua souffrait de grands problèmes de salubrité. Les services de collecte municipaux ne fonctionnaient quasiment plus depuis le début des années 80, et de grands tas d’ordures s’étaient développés partout. L’un de mes professeurs en France m’a parlé de cette situation, et j’ai donc commencé dans ce contexte de crise à observer, auprès des citadins, mais aussi des autorités traditionnelles et de l’administration municipale, à Garoua mais aussi à Maroua, au quotidien comment se déroulait la gestion des déchets, mais aussi à faire de nombreux entretiens pour recueillir la parole de tous ces acteurs urbains sur l’histoire des façons de manipuler les déchets. Avec l’arrivée d’Hysacam dans les villes du Septentrion en août 2008, qui a beaucoup amélioré la situation mais a aussi considérablement modifié les modes de gestion locaux des déchets, j’ai pu aussi travailler avec les agents d’Hysacam, pour mieux comprendre leurs conceptions du « déchet » et leurs techniques de gestion.

Emilie Guitard, doctorante française en anthropologie
Les populations sont-elles conscientes des impacts négatifs des déchets sur leur santé ?
Oui elles sont conscientes de certains impacts, et craignaient d’ailleurs beaucoup pour leur santé à l’époque de l’« invasion » de leurs villes par les déchets. Il faut à ce propos évacuer l’idée, introduite par l’administration coloniale mais malheureusement aujourd’hui réappropriée non seulement par les populations, mais aussi par certaines élites politiques et intellectuelles africaines, que « le Noir ne craint pas la saleté ». C’est absolument faux, comme d’ailleurs à propos de toutes les sociétés humaines, et c’est à la fois un discours essentialisant, d’auto-flagellation, et une impasse intellectuelle! A Garoua et Maroua, les citadins savent que les déchets contiennent des microbes et des germes qui peuvent transmettre des maladies. En revanche il est vrai que, notamment selon leur niveau de scolarisation, certains ont parfois une compréhension tronquée ou erronée du mode de transmission des agents pathogènes des déchets au corps. Nombreux parlent par exemple de l’odeur des déchets qui pourrait rendre malade, alors que de fait les germes ne se propagent pas via les odeurs, ou même dans l’air, mais par le contact direct avec les déchets, ou des vecteurs tels que les insectes. Mais il est important de souligner que les citadins avec lesquels j’ai pu travailler pensent aussi les méfaits des déchets sur la santé selon d’autres registres, notamment celui qu’on peut qualifier de « magico-religieux » : nombreux sont ceux qui, notamment dans le contexte musulman, considèrent ainsi que l’on peut être malade si l’on est souillé par certains types de déchets, à commencer par les sécrétions corporelles uro-génitales du sexe opposée. Toujours vis-à-vis des déchets issus du corps, la majorité des citadins veillent aussi à toujours les dissimuler ou les détruire soigneusement, de peur qu’ils ne soient récupérés par des personnes malveillantes à des fins de sorcellerie. Enfin, beaucoup d’habitants de Garoua et Maroua m’ont également fréquemment évoqué leurs craintes vis-à-vis d’entités invisibles, appelés « génies » en français, résidant dans les déchets, notamment lorsqu’ils sont accumulés en grands tas d’ordures, et qui peuvent s’ils sont dérangés causer de nombreux troubles (folie, paralysie). Tous ces registres se combinent donc dans les esprits des citadins pour faire des déchets des objets très dangereux pour leur santé.
Et les citadins sont-ils aussi conscients des dégradations que peuvent provoquer les déchets sur leur environnement et leurs ressources naturelles ?
Dans ce cas, la situation est bien différente. La plupart des citadins témoignent peu d’inquiétude vis-à-vis des impacts négatifs des déchets sur leur environnement. On peut dire qu’ils n’ont pas développé de conscience écologique à ce propos, au sens occidental du terme, dans la mesure où ils ne se soucient pas, ou ne sont pas conscients, qu’à terme l’évacuation massive des déchets dans leur environnement pourra le dégrader durablement, en polluant les sols, l’air et l’eau, mais aussi la faune et la flore, qui souffrent déjà des activités humaines (cultures, braconnage, bois de chauffe) et d’un fort stress hydrique dans le Septentrion. Ceci dit, même du coté des pays occidentaux, ce n’est que depuis relativement récemment que les populations, comme les institutions, commencent à se soucier véritablement des méfaits écologiques des déchets (part toujours importante de l’incinération en France, au détriment du recyclage, difficultés à adopter le tri des déchets et à abandonner l’usage des sacs plastiques, industries qui font encore peu d’efforts pour réduire les emballages de leurs produits, et pratiquent toujours massivement l’ « obsolescence programmée », techniques de fabrication qui consistent à limiter la durée de vie d’un objet, afin d’en vendre plus). A propos des sacs plastiques justement, qui ont envahi les paysages du Nord Cameroun depuis les années 90, c’est le seul type de déchets dont les citadins semblent craindre les méfaits sur leur environnement. Ils sont en effet bien conscients lorsqu’on les interroge que les sacs plastiques peuvent étouffer leur bétail ou encore stériliser les sols de leurs champs, tout simplement parce qu’ils le constatent chaque jour ! Mais malgré cela, comme ces « leeda » arrivent par camions de plusieurs tonnes chaque semaine du Nigeria voisin, qu’ils sont distribués gratuitement en quantité sur les marchés, et qu’ils sont de très mauvaise qualité, donc pas réutilisables, ceux-ci continuent à être évacués massivement dans le paysage urbain, où portés par le vent, ils se répandent partout.

L'étudiante sur le terrain
Le tableau écologique de la gestion des déchets au Nord du Cameroun est-il donc si désespéré ?
Non bien sûr, car comme je vous le disais, les populations citadines commencent à prendre conscience des impacts de certains de leurs déchets, comme les sacs plastiques, sur leur environnement. Les jeunes générations notamment, à travers l’école mais aussi l’accès aux médias internationaux, via Internet par exemple, sont aussi de plus en plus sensibles à ces problématiques. Il est certes vrai que les citadins ont pu avoir des pratiques de gestion assez nocives pour leur environnement, par exemple en conservant leurs déchets au sein de fosses dans leurs concessions, ou en les déposant sur les berges des fleuves, en les utilisant pour remblayer les creux du sol, ou encore en les brûlant. Mais il faut voir qu’ils ont dû se débrouiller pendant des décennies en l’absence de tout système efficace de collecte et d’évacuation des déchets ! Il y a donc aussi bien évidemment en la matière une responsabilité des pouvoirs publics, locaux comme nationaux, à pointer du doigt. Et il faut voir qu’à coté de ces pratiques de gestion souvent nocives pour leur environnement et leur santé, les citadins du nord du Cameroun ont aussi des façons de faire qui sont érigées aujourd’hui en Occident comme un modèle de comportement durable: ils produisent très peu de déchets, moins de 400 gr par jour et par personne (contre 1,5kg en France, et 2 kg aux Etats-Unis), essentiellement dégradables, parce qu’ils consomment peu de choses et surtout réutilisent tout chez eux! Mais ceci est peut-être en train de changer, avec le développement de la consommation et la vente en pleine expansion sur les marchés de produits à bas coût mais de très mauvaise qualité (qui se gâtent vite et ne peuvent pas être réparés ou réutilisés), souvent de fabrication asiatique.
Quelles actions doivent mener les autorités face à ces problématiques écologiques?
Les autorités municipales du Septentrion sont encore peu sensibles aux impacts des déchets sur l’environnement et les ressources naturelles urbaines. Et je ne parle même pas des dernières décennies où le service public de collecte était quasi inexistant, et où les municipalités, certes avec de maigres moyens financiers et techniques, se contentaient de déplacer les déchets d’un endroit à un autre dans les villes, sans plus de traitement qu’une incinération sommaire. De même au niveau national, le ministère de l’environnement n’existe que depuis 92, et la stratégie nationale de gestion des déchets seulement depuis 2007! Un souci écologique en la matière commence à émerger, mais c’est encore bien timide, et au niveau des communes il n’a pas encore beaucoup d’impact. Celle qui finalement manifeste le plus de considération écologique vis-à-vis du traitement des déchets est bien sûr la société Hysacam, d’autant plus que dans le cadre avec Véolia Environnement, elle souhaite inscrire ses techniques de gestion des déchets dans les standards environnementaux internationaux. A Garoua et Maroua, ses agents ont de fait évacué la plupart des grands dépotoirs et organisé une collecte régulière des déchets des citadins, pour tout stocker dans de nouvelles décharges municipales, qui sont dites être contrôlées. Toutefois les autorités doivent bien veiller à ce que celles-ci respectent bien les normes en matière de protection de l’environnement, auquel cas ce serait une véritable catastrophe écologique pour les deux villes, vu les volumes très importants de déchets qui ont été concentrés là-bas, qui plus est sans être triés ! Il reste donc encore beaucoup de travail en la matière pour les autorités : encadrer les activités d’Hysacam, instaurer un système de tri des déchets, notamment pour les plus dangereux issus des industries ou des hôpitaux, trouver une solution pour endiguer l’invasion de l’environnement par les déchets plastiques, éventuellement contrôler la qualité des produits de consommation courante importés et vendus sur les marchés du pays, et bien sûr amener les populations à comprendre que les déchets peuvent avoir des impacts graves sur leur environnement et leur santé, souvent invisibles et à long terme, et qu’ils hypothèquent ainsi le patrimoine naturel et l’avenir de leurs enfants. Mais ce gros travail de sensibilisation doit sortir de l’ornière actuelle qui consiste à toujours stigmatiser les populations pour leur archaïsme ou leur ignorance. Celles-ci ont des connaissances, souvent fondées empiriquement, elles ont aussi depuis longtemps des pratiques vertueuses, notamment en termes de récupération. Il faut donc travailler à partir de ces acquis pour les valoriser, et développer par là une véritable conscience écologique chez tout un chacun. En la matière, les citadins africains ne sont ainsi pas forcément en retard vis-à-vis des citadins occidentaux, contrairement à ce que l’on entend régulièrement.

