Cameroun: Déclin et trahison des indigènes diplômés

Par Thierry Amougou, président de la Fondation Moumié - 03/07/2012

Par Thierry Amougou, président de la Fondation Moumié

 

Quiconque, trente ans de Renouveau National après,  jette un regard lucide sur l’état du Cameroun, ne peut s’empêcher de se poser la question de savoir comment tant de hauts diplômés ont conduit le pays dans un tel précipice d’incuries, de (dé)civilisation des mœurs et de désillusions. Comment un Renouveau National dont les griots annoncèrent avec emphase et lyrisme l’arrivée au pouvoir comme synonyme de la consécration l’intelligentsia camerounaise, peut-il être devenu un régime spécialisé dans la liquidation des promesses et des principes républicains ? Comment tant de hauts diplômés peuvent-ils incarner et inaugurer une corrélation négative entre le capital humain et le développement d’un pays ? Comment, alors qu’ils auraient dû, tels de flambeaux,  incarner l’esprit des Lumières et éclairer le peuple camerounais de leurs connaissances et ouverture sur le monde monde, nos plus grands esprits sont devenus les fossoyeurs de l’Etat, les prédateurs de leurs concitoyens, les antithèses de la liberté d’esprit du monde estudiantin, et les torpilleurs patentés de l’idéal démocratique ? Bien sûr, on nous sortira la formule magique qui donne raison à tout et explique tout sous Paul Biya : « Le Cameroun, c’est le Cameroun ».  Mais écartons-nous de ce sésame passe-partout pour interroger le paradoxe camerounais qui veut que nos frères et sœurs les plus instruits soient à la base de la dégringolade et de la chute libre du pays sur plusieurs plans depuis 1982.


 

© africapresse.com
Thierry Amougou
L’intellectuel camerounais et l’indigène diplômé : l’esprit des Lumières s’arrête où commence la participation au pouvoir en place
En dehors de quelques exceptions qui confirment la règle et que nous pouvons compter sur les dix doigts de nos mains tellement ils sont mis à l’écart, se sont mis à l’écart ou vivent comme tel, force est de constater que le concept d’indigènes diplômés semble plus indiqué pour parler de ceux que le Renouveau National appelle intellectuels à son service depuis 1982. En effet, même si des intellectuels de système existent, force est de constater que c’est en s’inspirant de l’esprit des Lumières que Thomas Jefferson écrivît la déclaration d’indépendance des Etats-Unis et inspirât la Constitution française en compagnie des hommes comme Condorcet, autre conquis par l’esprit des Lumières. Ces hommes et bien d’autres placèrent la raison, la liberté, la justice, l’égalité et les Droits de l’Homme au centre des objectifs d’une société. C’est en éclairant le monde par la raison, la critique, la compréhension et l’explication scientifiques des phénomènes que l’esprit des Lumières permit le développement de la pensée anticléricale ayant favorisé la laïcité, les conditions de possibilité de la démocratie, les idéaux de justice et les valeurs aux sources des Droits de l’Homme. Dans le cas du Cameroun, Ahmadou Ahidjo, considéré comme un pragmatique, confia le pouvoir à Paul Biya, un indigène diplômé de l’action duquel le sort du pays se pensait un avenir largement meilleur.

Grosse illusion car, trente ans après, ce sont des anti-Lumières que nous avons à la tête du Cameroun. Avec eux l’esprit des Lumières s’arrêtent dès que leur participation au pouvoir en place commence. La preuve en est que nos indigènes diplômés transforment la République camerounaise en théocratie par le truchement d’un créationnisme névrotique faisant du Président « un créateur » et les citoyens des « esclaves ». Cette théologie politique est en rupture totale avec le combat contre les monarques de droits divins que menèrent les adeptes de la pensée des Lumières. De même, nos recteurs d’universités nationales, autres indigènes diplômés qui transforment celles-ci en entreprises familiales ou claniques au service de leur accumulation personnelle sans tenir compte du service à rendre à l’éducation nationale et à l’excellence pour construire l’avenir de la République, agissent à rebours de l’esprit des Lumières. Ces mêmes recteurs d’universités et d’autres hauts cadres de l’Etat s’accaparent des terres des pauvres paysans camerounais au lieu de défendre les droits des paysans et de proposer des méthodes scientifiques pour la sécurisation de leur vie face aux dynamiques transnationales qui les précarisent. Dans le même registre, le régime en place envoie au bagne des étudiants de l’ADDEC qui dénoncent la destruction de l’excellence dans nos universités quand il ne transforme pas la Constitution en un instrument de négation de l’alternance au pouvoir.

En Afrique Noire en général et au Cameroun en particulier, tout se passe comme si l’indigène bardé de diplômes reste incapable d’imiter sur le terrain les serviteurs occidentaux de l’esprit des Lumières. Dans un Cameroun où le détournement de deniers publics est le sport le mieux pratiqué par l’intelligentsia au pouvoir, les mensonges d’Etat sa culture politique la mieux partagée, et l’explication du bien-fondé de la modification constitutionnelle, la méthode la plus prisée pour démontrer ses connaissances, le diplôme n’est plus une composante d’un capital humain dont profite, ainsi que le dit la science, l’entourage de celui qui le possède. Il est un instrument de domination et d’exploitation de ses semblables par mystification du peuple camerounais pour son bien-être individuel. Les accaparements des terres de paysans camerounais par nos indigènes diplômés est une preuve que notre classe paysanne est exploitée par ceux qu’elle aura envoyés à l’école par son travail pour développer le pays et partant sa situation. Les étudiants camerounais et particulièrement les responsables de l’ADDEC jetés en prison parce qu’ils veulent défendre l’excellence au sein de nos universités en obéissant au seul maître d’un homme libre, sa raison sont les victimes d’un « Biyaïsme » pourtant dit intellectuel et moderne. L’indigène diplômé est ainsi cet Africain qui se dit intellectuel parce qu’il est haut diplômé mais s’incarne, une fois au pouvoir, par la construction de nouvelles servitudes endogènes sur ses concitoyens grâce à ses diplômes et au pouvoir auquel ils donnent accès. C’est « une peau noire masque blanc », acteur de la colonisation endogène des Africains par le truchement d’un parchemin considéré moins comme une autorisation à la recherche, à l’éducation du peuple et à la compréhension du monde, qu’une clé d’entrée dans la sphère néocoloniale de la domination dudit peuple africain.

Du droit de punir au pouvoir de punir: l’esprit des Lumière renaît quand on est puni par le pouvoir qu’on a servi pour asservir les autres
L’indigène diplômé est celui-là qui punit plus qu’il n’éduque car ses diplômes n’ont pas aidé à construire des droits des populations mais à bâtir son pouvoir de commander et de punir le bas peuple. Le diplôme est très souvent un tremplin vers la dictature en place avide du verbe et de ses écrans de fumée pour abêtir un peuple qu’on peut ainsi mieux assujettir. Dès lors, nos indigènes diplômés ne sont pas, à l’instar des Lumières, les bâtisseurs de la méritocratie, les promoteurs de l’émancipation populaire et les vulgarisateurs de l’autonomie, l’autre nom de la démocratie. Ils sont des individus qui enlèvent l’échelle une fois qu’ils sont de l’autre côté du ravin, cultivent l’obscurantisme et la non-participation populaire au débat par mystification pour protéger le régime en place tant que leurs privilèges sont en sécurité. Une telle logique explique qu’on autorise des tirs à balles réelles sur les manifestants et qu’on couvre un réseau de trafic de bébés. Dans ces conditions, seul un effet boomerang du même régime sur eux agit comme un électrochoc les ramenant à la raison et aux bons sentiments envers le peuple ainsi que le montre le cas Marafa : l’indigène diplômé redevient intellectuel dès lors que s’estompe involontairement sa participation au pouvoir en place et que cessent ses privilèges suite à son son incarcération à la prison centrale de Yaoundé. Cela prouve que ce n’est pas un principe de conviction par rapport aux valeurs des Lumières et encore moins une neutralité axiologique dans l’analyse qui guident l’indigène diplômé mais le fait que les diplômes, dans une Afrique sous-développée économiquement et acculturée, sont plus des moyens personnels d’enrichissement et d’accumulation que le résultat d’une recherche du comment du fonctionnement des choses afin de les améliorer et peut-être ainsi améliorer aussi sa propre vie et celle des autres. C’est quelqu’un qui écoute plus son ventre qu’il ne fait confiance à sa raison. A titre d’exemple, lorsque de l’argent existe pour entretenir nos avions, que cela n’est pas fait, qu’il y a crash, que des hommes et des femmes perdent la vie quand le ministre se fait des dividendes sur leurs morts, le Camerounais doit peut-être laisser tomber l’Occident dans l’explication de son sous-développement pour se demander ce que nos hauts diplômés au pouvoir ont fait du pays, de la vie, du pouvoir et de leurs diplômes.

De tels individus étant en liberté et même ministre de la République, la Fondation Moumié condamne sans réserves l’arrestation et l’incarcération des étudiants de l’ADDEC et demande leur libération immédiate et sans conditions. On ne peut bâtir une démocratie en mettant en prison les étudiants de l’ADDEC qui osent dénoncer les incuries et crimes des indigènes diplômés alors que l’on garde comme Ministre de la République ceux qui gagnent de l’argent sur le dos des cadavres de citoyens camerounais. En Occident, les Lumières ont prêché par l’exemple en contaminant ainsi les générations actuelles des idéaux de défense de la liberté, de la justice, de l’égalité et de la laïcité. Au Cameroun, le Renouveau National prêche par le contre-exemple par rapport aux Lumières car le modèle politique en place montre aux jeunes que le diplôme qui gagne est celui mis au service du pouvoir à la Issa Tchiroma Bakary et non celui mis au service de l’explication et de la compréhension du monde, des choses et des phénomènes à la Fabien Eboussi Boulaga.

En conséquence, nos paysans et nos paysannes n’ont pas mis le pays dans son délabrement moral actuel et encore moins nos étudiants, étudiantes et commerçants. Cette défaite morale et les conséquences qui s’en suivent sont l’œuvre des indigènes diplômés au pouvoir depuis 1982.

 



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