Cameroun littéraire: Relève contre efforts anéantis

Par Idriss Linge - 04/07/2012

Très fervente avant et juste après les indépendances, le Cameroun littéraire après des années d’hibernation semble revenir progressivement

 

L’histoire de la littérature au Cameroun, c’est avant tout l’histoire d’un secteur qui pendant longtemps a avancé en reculant. Parti de presque zéro avant les indépendances, il a atteint un niveau d’émulation pertinent durant les 20 premières années du Cameroun indépendant, avant de sombrer  dans le vide productif. De la littérature camerounaise aujourd’hui, les jeunes camerounais n’en savent presque rien, à l’exception de quelques livres mis aux programmes académiques. Pour les générations des années 80 et 90, les choses peuvent êtres différentes, car la télévision et ses programmes suggestifs étaient moins omniprésents et donc on se réfugiait dans la lecture. Des livres comme « ville cruelle », « Trois prétendants et un mari », ou encore « les bimanes », étaient connus et appréciés de tous. Mais aussi « les destinées » d’Alfred de Vigny, et aussi « les mains sales » de Jean Paul Sartre ou encore « le procès » de Frantz Kafka. Avec la particularité aussi qu’ils étaient des livres au programme scolaire. Pourtant l’histoire de la littérature Camerounaise est bien plus riche. Elle débute en pleine période coloniale là où son histoire nous apprend que le premier livre écrit par un camerounais aura été  « Nnanga Kon », écrit  en langue bulu en 1932 par Jean-Louis Njemba Medou. Durant cette même période les premiers livres camerounais en français sont d’Isaac Moumé Etia qui aura écrit  quelques contes dans les années 1920-1930. En 1953 Mongo Beti incarne une nouvelle génération d’écrivain camerounais, lorsqu’il publie sa première nouvelle, « Sans haine et sans amour », dans la revue Présence Africaine, et en 1954  sous le pseudonyme Eza Boto,  son premier roman qui est aujourd’hui le plus célèbre,  « Ville Cruelle ». Son deuxième roman, « Le pauvre Christ de Bomba » paru  en 1956, fera un  scandale par sa description satirique du monde missionnaire et colonial. L’ouvrage marquera aussi la première récompense littéraire donnée à un Camerounais, le prix Sainte-Beuve en 1958. Il faudra  attendre 1959 pour voir « Tante Bella » de Joseph Owono, premier roman publié par un camerounais localement, ce, par la librairie  « Au Messager » de Yaoundé.

 

© Journalducameroun.com
Quelques auteurs camerounais

Avec  les indépendances apparaîtra une génération d’écrivains de renom que les périodes qui ont suivi jusqu’à nos jour  auront du mal à remplacer. Leur style romanesque et satirique s’inspire d’une  société coloniale africaine telle qu’elle se révèle à eux, avec ses travers, les rapports entre colons et « indigènes », sa place dans le monde des civilisés, avec en prime la longue et difficile naissance d’une « société coloniale à la recherche d’une identité bafouée par l’asymétrie des rapports imposés par la colonisation », selon des propos de  Marcelin Vounda Etoa, le patron des éditions Clé et professeur de littérature. Ferdinand Oyono aujourd’hui disparu produira des ouvrages épiques avec « Une vie de boy » et « Le vieux nègre et la médaille en 1956 », Francis Bebey avec « Le fils d’Agatha Moudio », Guillaume Oyono Mbia avec « Trois prétendants… un mari » (1962), et aussi Stanislas Owona avec  « Le Chômeur » en 1968. C’est aussi durant cette époque, que les camerounais recevront de nombreux pris de littérature, une époque qui courra jusque vers les années 2006. Jean Ikelle Matiba, qui obtient le Grand Prix Littéraire de l’Afrique Noire avec  « Cette Afrique-là » en 1963, René Philombe qui publie  « Lettres de ma cambuse » en 1964 et « Les Blancs partis , les Nègres dansent (1972) » obtenant  le Prix Mottart de l’Académie Française, Mbella Sonne Dipoko avec  « Because Of Women » en 1964 et « A Few Nights And Days » en 1966, qui avec  François-Marie Borgia Evembe auteur de « Sur la terre en passant »,recevront  tous deux Grand Prix Littéraire de l’Afrique Noire en 1967. Autre grand prix littéraire de l’Afrique noire, L’abbé Mviena  pour « L’Univers culturel et religieux du peuple Béti » en 1971, Étienne Yanou  pour « L’Homme-dieu de Bisso » en 1975,   Yodi Karone avec « Nègre de paille » en 1982. Parmi les plus célèbre ayant obtenu ces prix-là aujourd’hui, Calixthe Beyala, avec son roman « Maman a un amant » et Patrice Nganang avec « Temps de chien » (2001), mais primé  en 2003. Un des auteurs littéraires camerounais les plus primé aujourd’hui c’est une femme, Leonora Miano. Elle obtient le Prix Goncourt des Lycéens en 2006 avec « Contours du jour qui vient ». Son roman  « Les lauriers verts de la forêt des livres » est primé Révélation 2005. Viendront après Le Prix Louis Guilloux 2006; Le Prix Montalembert du premier roman de femme 2006; Le Prix Réné Fallet 2006; Le Prix Bernard Palissy 2006 avec son roman « L’intérieur de la nuit ».

Mais depuis, aucune récompense nationale. Dans un pays où les rythmes et les sons sont plus importants que l’évasion intellectuelle, les littéraires font figure de marginaux. La stratégie gouvernementale dans le domaine est inconnue, alors qu'une direction du livre existe au ministère de la culture. Ces dernières années, la courbe semble néanmoins remonter, grâce au retour d’une médiatisation longtemps disparue. Les camerounais reprennent de plus en plus goût à exprimer leurs idées et chacun y va pour son livre. Mais on est loin du style littéraire classique, et davantage dans le réalisme. On retrouve dans cette catégorie Marcel Kemadjou Njanke avec « Cris de l’Âme », son premier recueil de poèmes et son premier livre en 1994, après avoir obtenu le prix de la jeune poésie d’Afrique centrale, Séverin Cécil Abéga avec « Le Bourreau (2004) », Bate Besong avec « Beasts Of No Nation (1994) », David Fongang/Soh Magne avec « Le bonheur immédiat (2001) », Gabriel Kuitche Fonkou avec « Moi taximan (2001) », François Nkémé avec « Le Cimetière des bacheliers », Badiadji Horretowdo avec « Chronique d’une destinée (2006) », Brigitte Tsobgny avec « Amours tyranniques (2006) », Léonora Miano avec « Contours du jour qui vient (2006) », Elizabeth Tchoungui avec « Bamako climax (2010) », Rose Djoumessi Jokeng avec « Larmes en fleurs (2007) », Guillaume Nana avec « Grains de poussière (2007) », Nathalie Étoke avec « Un amour sans papiers (1999) » et « Je vois du soleil dans tes yeux (2008) » et Marie-Julie Nguetse avec « D’Amour et de flèches (1998) et Lisières enchantées (2008) », Angeline Solange Bonono avec « Marie-France l'orpailleuse » en 2012. Sans oublier les auteurs camerounais de la diaspora qui écrivent pour prendre position comme Gaston Kelman qui donne sa vision du racisme dans son livre « je suis noir et je n'aime pas le manioc », best seller paru en 2003. Dans la foulée, on retrouve aussi localement des livres prise de position, dont Charles Ateba Eyene est passé maître avec une collection de rappel à l’ordre à la société camerounaise, Jean Bruno Tagne jeune écrivain qui s’est illustré avec une publication sur l’équipe phare de football des lions indomptables et aussi dans la réflexion économique, avec des auteurs comme Dieudonné Esomba et sa problématique de la monnaie binaire. Pourtant les livres les plus courus aujourd’hui, sont ceux qui présentent les vicissitudes du régime en place.

 



A savoir

  • Philombe, René. Le Livre camerounais et ses auteurs. Yaoundé: Semences Africaines, 1984.
  • Rouch, Alain et Gérard Clavreuil. "Cameroun" dans Littératures nationales d'écriture française: Histoire et anthologie. Paris: Bordas, 1986
  • Dehon, Claire L. Le Roman camerounais d'expression française. Birmingham Alabama: Summa Publications, 1989. 


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