"Où est passé l’avenir du Cameroun ? Comment le penser de nouveau ?"
Par Thierry Amougou - 12/09/2012
En prenant le temps politique et institutionnel comme repère d’identification de la structure démographique, trois catégories de Camerounais peuplent grosso modo le triangle national en 2012
En prenant le temps politique et institutionnel comme repère d’identification de la structure démographique du Cameroun de façon à en faire une lecture politique sur base des régimes qu’a connus le pays, trois catégories de Camerounais peuplent grosso modo le triangle national en 2012: ceux qui ne connaissent que le Renouveau National, ceux qui ont fait l’expérience successive du système-Ahidjo et du système-Biya, et ceux qui, ayant vécu le moment colonial, ont ensuite vécu les deux régimes postcoloniaux subséquents. Ces trois types de Camerounais se répartissent en deux catégories sociopolitiques : les « insiders » ayant toujours été dans les hautes sphères du pouvoir politique, et les « outsiders » qui, malgré leurs liens plus ou moins étroits avec l’administration camerounaise et ses services dans différents secteurs d’activités, n’ont jamais été parmi les acteurs, les familles et les réseaux performants de l’Etat-colonial et de ses succédanés postcoloniaux. Dès lors, se poser la question de savoir où est passé l’avenir du Cameroun et comment le penser est une problématique que l’on peut formuler de deux façons interdépendantes. La première consiste à se pencher sur l’état des lieux du pays Cameroun, c'est-à-dire à poser un regard critique sur son évolution historique sous-régionale, africaine et mondiale : c’est un regard externe qui fait du contexte sous-régional, africain et mondial, le matériau via lequel on analyse l’objet Cameroun dans sa trajectoire comme Etat. La deuxième équivaut à faire un état de la question Cameroun, c'est-à-dire à analyser de l’intérieur ce qu’est devenu cet Etat dans ses promesses républicaines de justice sociale, de développement, bref d’épanouissement des citoyens. Il va sans dire que l’incomplétude qui frappe l’une des deux postures analytiques sans l’autre, n’enlève aucunement à chacune d’elle sa pertinence individuelle. Le problème qui apparaît par ailleurs est celui du positionnement de l’analyste : est-il extérieur au pouvoir et en analyse l’intérieur, la structure et la logique ? Est-il intérieur au pouvoir et en fait un état des lieux et non un état de la question qui souffrirait de sa partialité ? Est-il extérieur au pouvoir et capable de la distance nécessaire pour éviter à la fois la pensée de connivence à l’intérieur, l’externalisation des problèmes nationaux sur l’international, et l’enjolivement extrême de la pensée des acteurs exclus et contestataires d’un régime dont ils ignorent la réalité interne ? Sommes-nous capables, sans négliger le vécu réel et ses arcanes auprès desquels le penseur doit s’abreuver, de nous hisser à la lisière de la société camerounaise afin de mieux en analyser les souffrances, les désespoirs, les espoirs et les travers ? Le défi qui se pose à nous est d’analyser ce qui a été et ce qui est sans oublier, tant la distance nécessaire, que des proposions de ce qui pourrait être, soit le souhaitable et le possible.

Thierry Amougou
Le décalage entre les jeunes camerounais n’est plus seulement celui normal entre filles et garçons aux idées différentes, mais celui abyssal antre ces idées différentes et un avenir plombé par le régime ou assuré par le même régime selon qu’on descend des « outsiders » ou des « insiders» par rapport au pouvoir postcolonial. Le désir de changer l’histoire et donc d’avenir est le moteur perpétuel de toutes les sociétés et de tout individu : nous voulons tous être mieux demain que ce que nous sommes aujourd’hui. Le drame camerounais réside ainsi dans le fait que la fin de l’histoire, à savoir l’horizon indépassable du bien-être, est la vie présente de plusieurs de ses acteurs au pouvoir : ce qu’ils vivent au présent est leur paradis et donc leur avenir. Les collabos ont par exemple vécu leur paradis au sein de l’Etat-colonial et ont saboté le rêve d’un avenir meilleur des résistants et des combattants nationalistes. La fin de l’histoire de ces derniers a été parachevée par le régime Ahidjo quand celui de Biya, continuité du premier, incarne, non seulement l’absence d’avenir pour tous les Camerounais « outsiders » nés en 1982, mais aussi le zénith de la corruption de l’Etat et de la déliquescence de ses promesses républicaines. Il en résulte que les Camerounais qui ont connu l’Etat-colonial et les deux régimes camerounais postcoloniaux en situation « d’outsiders », sont dans le même sac que les « outsiders » trentenaires : leur rêve d’émancipation sociopolitique et économique est en contradiction avec le présent que ceux qui sont au pouvoir considèrent comme leur meilleure vie possible sur terre. Ce qui veut dire que l’enfer des uns est le nirvana des autres. D’où des angoisses concurrentes car les « insiders » veulent par tous les moyens préserver le pouvoir politique grâce auquel ils ont leurs privilèges, quand les « outsiders » veulent une redistribution des cartes du pouvoir politique dans une Afrique où ceux qui n’ont pas le pouvoir n’ont rien à espérer de ceux qui l’ont en matière de bien-être. Comme demain ne meurt jamais malgré le désastre du présent, penser le Cameroun oblige d’inventer, tant un nouveau logiciel politique qui (ré)enchante l’idée d’avenir dans l’esprit des jeunes camerounais par exaltation de la justice, du travail, du mérite, de l’équité et de la solidarité comme valeurs républicaines, qu’un mode de gouvernance qui fasse disparaître les angoisses concurrentes et historiques entre « outsiders » et « insiders » par la domestication de la violence du pouvoir via la diffusion des externalités positives de la démocratie dans la société. Cela implique de faire (ré) exister l’avenir du Cameroun comme réalité pensable et la penser toujours possible sous certaines conditions. Un axe majeur de cette réinvention de l’avenir est de transformer notre Etat afin qu’il ne soit plus jamais l’institution autour de laquelle s’agglutine tout le monde parce qu’elle est le principal canal d’accumulation personnelle, mais un acteur altruiste chargé de diffuser les structures développantes et les opportunités de bien-être au sein de la société camerounaise. Faute de cela, l’Etat camerounais a aujourd’hui la gueule d’une colonie de vacance dirigée par des pédophiles.

