"Le Cameroun, entre régionalisme et nationalisme"
Par Gaston kelman - 24/09/2012
Réflexions autour de la lettre polémique de Mgr Tonye Bakot, par Gaston Kelman
Je commencerai par cette anecdote. À la dernière fête de l’Huma à Paris, un Camerounais m’a interpellé – il n’était pas le premier – sur mon silence à propos de la polémique qui fait rage en réaction à la lettre dans laquelle Monseigneur Tonyè Bakot interpelle l’administration de l’UCAC sur les effectifs d’une de ses facultés. Pour me titiller, il a voulu savoir si mon silence était dû à mes origines bassa, facteur qui, à observer les postures des intervenants en cette affaire, justifierait mon silence indubitablement partisan. Les intentions n’étaient pas méchantes, je l’ai compris. En bon journaliste, il prêchait la fausse doctrine pour connaître mon orthodoxie. Certes je ne me sens pas obligé de réagir à toutes les batrachomiomachies saisonnières qui secouent le Landerneau camerounais, mais pour le débat en cours, je prenais juste mon temps. Au cours de notre discussion, je lui ai donné l’angle – régionalisme et nationalisme - vers lequel j’allais orienter ma contribution. C’est alors qu’il m’a conté une anecdote très édifiante. Un jour, me dit-il, dans les transports en commun parisiens, il rencontre Eriq Ebouaney, lui fait compliment sur sa prestation dans le film Lumumba de Raoul Peck où il tient le rôle principal. Entendant le nom de son jeune interlocuteur – Ngassa Happi, pour ne rien vous cacher – Ebouaney se met à lui parler en un banganté châtié. Notre supposé Banganté est pétrifié. Pour ne pas perdre la face, il répond en un douala tout aussi parfait. «Je ne sais même pas dire bonjour en banganté », m’avouera le jeune homme dans un énorme éclat de rire qui a couvert la musique ambiante, pourtant assourdissante. « Je parle douala parce que je suis né dans cette ville et bassa parce que j’ai grandi à la cité Sic. Ebouaney a dit qu’il parle banganté parce qu’il a séjourné dans l’Ouest.» L’homme ajoutera que quand il rentrera définitivement au Cameroun, il sera le président du Canon de Yaoundé, son club de c?ur de toute éternité. «Tu n’imagineras jamais l’effet, quand avec le nom que je porte, on découvrait que j’étais un inconditionnel de Canon ». Les anciens se souviendront qu’il porte le même nom que le mythique président de l’Union de Douala, club bamiléké. Dans ma jeunesse, les équipes camerounaises de football étaient plus tribales que territoriales. Je lui ai souhaité beaucoup de courage. Voilà donc le drame et paradoxalement, le chemin du futur salut du Cameroun : des identités régionales à l’identité nationale.

Gaston Kelman
La nation est une construction. La nation camerounaise est dans ce processus. Le peuple étant plus intelligent et plus généreux que les princes et les élites, le Camerounais a réussi à devenir un citoyen sociologique. Un Camerounais se reconnaît entre mille Africains. Il y a désormais une dégaine et une gouaille camerounaises, un profil et un accent camerounais. Le phénotype jadis tribal est aujourd’hui national. Le Bamiléké, le Bassa, le Béti étaient détectables par leur physique – ah la longue tête bami, résultat de l’absence de massage post natal, dixit le Bassa -, leur accent – ah, le Bassa avec cet agaçant aigu pacéké vrémang - et bien d’autres critères objectifs. Ce succès populaire de constitution de la nation est assombri, par les égoïsmes trabilisants de ceux qui devraient guider le peuple. Expliquez-moi ce que c’est que cette idée de développement autocentré et d’équilibre régional dont on parle dans toutes les sphères où les décisions sont prises, décisions politiques et administratives – les travées du pouvoir – ou intellectuelles - les couloirs des universités. S’agit-il d’une discrimination positive ponctuelle ou d’un état permanent ! N’oublions pas que les équilibres régionaux impliquent que le critère essentiel de sélection n’est plus le mérite. Le deuxième élément que je soumets à notre analyse, la langue, est un outil essentiel à la souveraineté des nations et le plus fort ciment entre les hommes. Quand un Français s’en va à New York, tout le monde le sait, il ne cherche pas un taxi frère blanc, mais un Haïtien parce qu’il parle français. Le politique a institué la notion d’équilibre régional. Comment pensez-vous que l’on détecte l’appartenance régionale ? Par le nom ! Nous nous plaignons en France et à juste titre que les enfants de la troisième ou de la quatrième génération noire ou arabe soient encore renvoyés à leurs origines, victimes du délit de faciès et nous institutionnalisons le délit de patronyme au Cameroun. Imaginons la famille Ntamack. L’arrière grand-père s’est installé à Garoua, il y a un siècle. Quatre générations ont suivi, toutes de mère foulbées. Personne ne parle bassa. Personne n’est jamais descendu dans le sud du pays. Pour la première fois, un Ntamack doit passer un concours à Yaoundé pour l’intégration d’une école ou d’une administration. À quelle région pensez-vous qu’on l’assimilera ? Au Nord qui est sa patrie ou au littoral qui est la fiction des élites ? L’équilibre régional est une erreur quand on veut bâtir une nation. Cette erreur du politique doit être corrigée par l’intellectuel qui a mission d’éclairer le prince dans ses choix. On parlera de faute lourde si l’intellectuel ne fait rien ou s’il fait mal, comme c’est le cas.
Au cours d’un symposium organisé par le CERDOTOLA, intellectuels et universitaires venus du monde entier planchaient sur la problématique des langues nationales au Cameroun. D’entrée de jeu, un universitaire local cite le président Paul Biya comme s’il citait Claude Lévi-Strauss. «Comme le président a dit…», a-t-il entonné, poursuivant que le chef d’état était favorable à l’enseignement des langues régionales. J’ai rétorqué que pour grands que soient les princes, ils peuvent se tromper comme les autres hommes. Le point de vue du président en matière linguistique n’a pas plus de poids que celui de Tartempion ou de Barbanchu. S’il avait financé un symposium, il en attendait un éclairage et non un plébiscité pour son fragile avis de profane. J’ai soutenu l’idée qui m’est chère : la langue est un des plus forts éléments de souveraineté nationale. C’est aussi le ciment d’une appartenance. Le plus simple c’est : une nation, une langue. Eclairé par l’intellectuel, le prince en choisit donc une comme les Congolais, les Français, ou encore les Centrafricains l’ont fait. Quand une nation en a plusieurs, tous les citoyens sont obligés de les maîtriser. C’est le cas pour le bilinguisme canadien ou pour le quadrilinguisme luxembourgeois. Le decalinguisme n’aurait de sens au Cameroun que si tous les citoyens maîtrisaient les dix langues, les huit régionales dont on parle – qui deviendraient de facto nationales - et les deux héritées de la colonisation. Sinon, les langues régionales qui ne présentent aucune nécessité, n’ont aucun sens. Si les universitaires pensent qu’elles peuvent rester dans la sphère privée, alors leur transmission incombe aux familles. La logique des tenants des langues régionales voudrait que l’on apprenne la langue de sa région. C’est normal me direz-vous. Mais quelle région ? Celle collée au patronyme ou celle d’appartenance réelle ? La régionalisation aurait-elle pour base la personne ou le territoire ? Si c’est la personne, alors dans chaque école, on enseignera les huit langues régionales. Si c’est le territoire, l’enfant dont les parents déménageront au cours de sa scolarité, devra changer de langue à chaque mutation. Question subsidiaire : sur quel critère choisirait-on huit langues parmi les centaines du folklore camerounais ? Ce que j’ai compris, c’est que nos universitaires qui soutenaient l’option langues régionales, formaient une engeance rikiki, égoïste, complexée et hypocrite, pas plus haute que l’écolier limousin. Ils disent défendre les langues régionales, alors que leurs enfants ne les parlent pas, puisqu’ils ne s’adressent à eux qu’en français. La prétendue défense des langues régionales n’a pour but que de créer des niches pour directeurs de département. Le tribalisme n’étant jamais loin, Ngassa Happi ne serait jamais directeur du département de douala et Ntamack aurait peu de chance d’être celui de foufouldé. La nation peut attendre quand il s’agit de chercher le gombo.

Mgr Tonyè Bakot
Voilà planté le décor de la dramaturgie tribaliste camerounaise qui débouche sur le discours insane de Tonyè Bakot et les vociférations ineptes de certains Bamilékés. Pour autant, dans cette logique des équilibres régionaux, comment peut-on reprocher au gestionnaire d’une structure de veiller au respect de la règle et de s’interroger sur l’hégémonie statistique d’un groupe. L’homme n’est que le produit dune société. J’apprécie l’humour de ceux qui disent : «il y a des Camerounais à l’UCAC un point un trait, et non certains de l’Ouest et d’autres de par-ci et de par-là. » Quand vous saurez que l’auteur de ce beau discours c’est le LAAKAM ouvertement tribaliste, même si l’on prétend qu’il s’agit d’un tribalisme de défense, cela prête à rire… jaunâtre. Je parlerais plutôt d’une tribalité de combat. Ce n’est pas la meilleure façon de combattre les errements de l’évêque ou ceux barbares et moyenâgeux de ces Bétis qui voulurent barrer la route de l’archevêché de Yaoundé au regretté Wounkim, ce Camerounais dont la probité reste légendaire et qui s’offusquerait de l’usage que des Bamilékés veulent faire de sa mémoire. Personne en France ne s’offusque du lieu d’affectation des évêques Lustiger, Herbulot, Dubost ou Barbarin. Mais quel Bamiléké ne montrerait pas les dents le jour où Monseigneur Ntep Jean Bosco serait affecté au diocèse de Bafoussam ! Est-elle fausse cette rumeur qui dit que les Bamilékés ne vendent pas du terrain aux allochtones ! Ce qui est certain, c’est que les Bétis militent ouvertement pour que sur leur terroir, l’on ne vende plus des lots aux patronymes bamilékés. De tout ce qui précède, Tonyè Bakot n’est point responsable.
On a l’impression que l’on se fait plaisir à jouer du dolorisme, quand on lit certaines diatribes, assez indigestes au demeurant. Je veux penser qu’ils ne sont pas les représentants de la culture bamiléké – au sens large, incluant les capacités artistiques, intellectuelles et morales -, l’une des plus puissantes d’Afrique et pour laquelle j’ai une admiration profonde. En face, des personnes qui ont pris la défense de Monseigneur Tonyè Bakot – essentiellement bassa, bien entendu, ou pour le moins littoralo-centro-sudistes - soulignent le fait que la correspondance épiscopale était à caractère privé et qu’une âme mal intentionnée l’a rendue publique. Le camp opposé rétorque que toute missive malveillante même privée, doit être rendue publique afin d’éviter les catastrophes qui pourraient en découler. Je ne pense pas qu’il soit moral de prôner la délation et la divulgation des documents privés. Il ne s’agit pas encore d’un projet de génocide – on a parlé de Rwanda et de Radio Mille collines - mais du questionnement sur la forte présence d’un groupe dans une structure, au pays - ne l’oublions pas - de la tribalité institutionnelle et des équilibres régionaux. Je trouve excessive la théorie du complot que véhiculent ceux-là mêmes dont les objectifs statutaires sont tribaux, sinon tribalistes. Une phraséologie qui condamne ce qu’on nomme la déportation du père Lado – si sa mutation est suspecte, la contre-attaque du jésuite cadre mal avec les voeux qu’il a prononcés et le disqualifie au moins autant que le prélat, sinon plus, qui cesse d’être religieux obéissant et discret pour devenir bamiléké de la meute -, phraséologie qui parle de Conseil supérieur des Intérêts Bamilékés (COSIBA) et de Congrès Mondial des Organisations Bamilékés (COMOBA), qui seraient des démembrements opérationnels – ne riez pas - auxquels on a attribué des missions certainement barbouzardes – vous pouvez rire -, cela fait penser au galimatias et aux postures de La guerre des boutons.
Malheureusement, les zygomatiques sont freinés dans leur élan quand Hilaire Kamga, pas hilare du tout, déclare que «Si hégémonie Bamiléké il y a, C'est dans l'ordre de la nature». Que vient faire la nature dans cette affaire ? Ce Bamiléké pense-t-il qu’il est une manière de peuple élu ! Le doute n’est plus permis quand on a lu la suite. «Oui... L'heure des Bamilékés a sonné». Voici la terre promise, le jour du Jubilée ! Une hirondelle ne fait pas le printemps et un Kamga ne fait pas le peuple Bamiléké. Mais on devient carrément perplexe face à cette triste bamilekerie de combat quand le professeur Takougang dont l’analyse était prometteuse, sombre soudain dans un pamphlétage godillot au moment même où il commence à proposer des solutions contre ce tribalisme cancéreux qui mine le Cameroun. Si un jour on se rendait compte que 60% d’enfants qui passent le Cep, le Bepc, le Probatoire, le Bac et la Licence étaient originaires de la même région, devrions-nous considérer ce déséquilibre comme scandaleux et prendre des mesures pour « le corriger progressivement »? Autant écrire à Dieu pour lui demander de corriger progressivement la population de la Chine (1milliard 500 millions) jusqu’à ce qu’elle atteigne celle la Guinée-Équatoriale (400 000 habitants) ! On comprendra enfin que Dieu n’aime pas les déséquilibres ! Des solutions, à long terme certes, tellement le mal est profond, c’est ce que j’ai voulu proposer dans cette modeste chronique.
Tantae mollis erat, roman condere gentem. Vous connaissez peut-être cette citation de Virgile. L’évêque du scandale certainement ! Le jésuite suspect à tort ou a raison mais malencontreusement récalcitrant, aussi. On pense avec Virgile et Ayikwe Amah, the beautiful ones are not yet bornpour lutter contre le tribalisme. Que le Bamiléké et les Camerounais de bonne volonté soient indignés par les insinuations du prélat, ceci n’est que normal. Mais la logorrhée qui accompagne l’indignation bamiléké risque de la rendre suspecte et inaudible. L’évêque n’aurait pas été suspect s’il avait eu l’intelligence de profiter de cette mission de contrôle qui lui aurait été confiée par ses pairs, pour s’intéresser aux effectifs de toutes les facultés de son université, pour voir le pourcentage des étudiants admis par rapport au nombre de dossiers déposés. Peut-être aurait-il découvert que, dossiers et admissions compris, les Bassas sont majoritaires en sciences humaines et les Douala en études artistiques, que la région qui a un nombre faible d’étudiants et de professeurs a peut-être tout simplement présenté un faible nombre de dossiers au départ. Ses investigations auraient aussi pu le conduire à lever des malversations. Ce n’est qu’à partir de ce moment que ses interpellations auraient eu du sens.
Osons un raisonnement par analogie. Imaginons que dans une faculté de Paris, il y ait 60% d’étudiants bretons - non par le nom mais par le lieu de provenance - et 48% d’enseignants de même origine, je parie que le recteur s’en émouvra. On se demandera avant toute chose pourquoi les Bretons font le choix de cette orientation universitaire avant de s’interroger d’une plume suspicieuse, sur les moyens par lesquels ils y accèdent. L’étude serait statistique, sociologique et non pas inquisitoriale.
Si le Cameroun n’était pas gangrené par le tribalisme dont les pourfendeurs finissent par ressembler à des promoteurs ; s’il n’y avait pas ce concept dangereux d’équilibre régional qui fragilise la notion de mérite ; si le Cameroun devenait une nation avec une langue ; si la régionalité était un fait et non un héritage ; alors les propos de Monseigneur Tonyè Bakot – dont il est évident qu’ils sont truffés d’insinuations pernicieuses – n’auraient peut-être pas existé. Ou alors, ils n’auraient pas éveillé des bas instincts tapis dans les esprits de certains groupes en quête revendiquée d’hégémonie. Ils auraient été analysés comme insensés ou comme dérapage dont l’auteur devrait s’excuser. Tant que la notion de région l’emportera sur la nation, les questions posées par Tonyè Bakot auront du sens parce qu’en face, certains auront brandi leur supériorité naturelle et leurs rêves hégémoniques.

