Cameroun: Eboa lotin, chronique d’une vie au goût d’inachevée
Par Alix Fétué - 08/10/2009
Douze ans après son décès, l’artiste continue de hanter les mélomanes
06 octobre 1997, un monument de la musique africaine tombe. Et avec lui, un pan de l’histoire de la musique camerounaise. Posez la question à un béninois, un ivoirien, un congolais de Kinshasa ou de Brazzaville, un gabonais ou à un centrafricain, la réponse est toujours la même : la musique d’Eboa Lotin, Mulema mwam, (sa première chanson qui date de 1962) a toujours la même puissance, on n’a pas besoin de comprendre ce qu’il dit, ça vous pénètre.
Douze ans après sa mort, la nouvelle génération en parle comme s’il ne s’agissait que d’un musicien. Pourtant, se limiter à cet aspect musical serait vouloir restreindre son champ d’action. Il serait donc plus judicieux de parler d’Eboa Lotin comme d’un artiste au sens plein du terme. D’ailleurs ses nombreuses œuvres d’art plastique ou de bois encore présentes dans plusieurs palais présidentiels en Afrique sont là pour en témoigner. En tout cas la pauvre nouvelle génération n’en sait trop rien, pas autant que l’empereur Bokassa premier de la République centrafricaine qui l’avait invité en 1969, ou alors Marien Ngouabi du Congo, ou même encore le gabonais Omar Bongo qui l’avait invité à l’occasion du dixième anniversaire de la rénovation. Même si ses meilleurs souvenirs lui venaient de Kinshasa où il s’est rendu en 1970, c’est du président El Hadj Amadou Ahidjo qu’il a reçu le plus de soutien, tant sur le plan moral que matériel. A cette époque là, les artistes étaient considérés, jugés à leur juste valeur, bref, tout simplement récompensés à la hauteur de leur talent.

Douze ans après sa mort, les radios diffusent les chansons d’Eboa Lotin à longueur de journées, comme s’il était question d’un artiste en pleine « promo », ne reste plus qu’il soit l’invité de telle ou telle émission. Que non! Il ne reviendra pas. Et considérant même qu’il revienne, il ne saurait pas plus parler que chanter, lui qui n’est pas aller plus loin que son cours moyen deuxième année de l’école principale d’Akwa, et se qualifiait lui même « analphabète régulier ». Nous nous contenterons d’écouter ses mélodies et ses éclats de rire qu’il lance dans les chansons tel un guerrier savourant sa victoire autour d’un verre de bon vin servit comme cela se fait chez les Sawa.
Douze ans après sa mort, ses collègues musiciens d’aujourd’hui comme d’hier, l’honorent, à travers des reprises ci et là. Tom Yom’s, lui aussi parti sur la pointe des pieds il y a bientôt deux ans, en avait presque le secret, mais il existe un seul Eboa Lotin, il n’y en aura pas d’autres, dixit Henri Lotin, fils de l’artiste qui lui aussi s’est lancé dans la musique. Pourvu qu’il puisse assumer ce nom de Lotin qui a l’écoute sonne comme un succès. Et voici venir la jeune génération. Final D, chanteur du groupe Bantou Po Si, ou encore X-maleya, et bien d’autres ont repris et continuent de chanter Lotin. Avec succès assurément. C’est en cela que l’on reconnaît le vrai et le bon musicien. Musique atemporelle, talent insolent, mélodies pas loin du mystique, l’on pourrait parler sans se tromper d’héritage spirituel, de complicité génétique. Pas la musique d’une époque, mais la musique de toutes les époques. Prête à susciter des émotions, que l’on soit en 1962 ou en 2009.

De Françoise à Martine en passant par Matumba, Elimba dikalo, ou encore Na tondi nika, Wase ; tous les titres de ce monsieur, qui pourtant ne déchiffrait pas de partitions selon ses dires, sont un véritable voyage au cœur mythique de l’Afrique musicale. De pures hymnes à l’amour, à la paix, la joie, l’espoir et surtout à Dieu ; lui qui n’avait pour seul livre de compagnie que la Bible.
Douze ans après sa mort, le domicile d’Eboa Lotin est resté le même à la rue Drouot – akwa bonejang avec sur le portail ses initiales E.L ; avec sa famille, ses enfants et des milliers de fans. Le concept EBOA LOTIN Family & Friends est né, pour pérenniser la mémoire du père et de l’ami. Un coffret collector de trois CD, un site Internet, une exposition en 30 planches de ses œuvres pendant une semaine, de quoi dire que :
Douze ans après sa mort, Emmanuel Eboa Lotin est là, autour et en nous.

