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Biya, un laboureur qui sent sa mort prochaine?

Par Arnaud Laforme Djemo Tamko

La mort n’est pas la fin de la vie. C’est le dĂ©but d’une Ă©preuve, oĂą, comme nous le dit Dante, on ne « s’Ă©veillera que lorsque sonnera la trompette angĂ©lique, ouvrant le tribunal du puissant justicier : chacun retrouvera sa triste sĂ©pulture, et chacun reprendra sa chair et sa figure, pour ouĂŻr des dĂ©crets le tonnerre Ă©ternel » (La Divine comĂ©die). On peut sans doute inscrire une telle pensĂ©e dans le domaine de la fable, et ne reconnaĂ®tre dans l’Enfer dantesque ou chrĂ©tien qu’une valeur pĂ©dagogique ou Ă©thique. Mais peut-on en rĂ©cuser la nĂ©cessitĂ© ?

Dans ses Fables, neuvième du livre V, Jean de La Fontaine nous prĂ©sente un homme au seuil de la mort et, qui s’adresse Ă  la postĂ©ritĂ© afin de lui confier son hĂ©ritage et le secret de la rĂ©ussite. « Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine/ Fit venir ses enfants, leur parla sans tĂ©moins/ Gardez-vous dit-il de vendre l’hĂ©ritage/ Que nous ont laissĂ© nos parents/ Un trĂ©sor est cachĂ© dedans/ (.) », et leur intima l’ordre suivant : « Creusez, fouillez, bĂŞchez ; ne laissez nulle place/ OĂą la main ne passe et repasse ». Il dĂ©finit Ă  travers ce texte, le rĂ´le dĂ©volu Ă  chaque gĂ©nĂ©ration vis-Ă -vis des autres. Le faisant, il fixe l’hĂ©ritage en droit pour la descendance et en devoir pour les devanciers. De mĂŞme qu’il fait de la nĂ©cessitĂ© de sa prĂ©servation, une responsabilitĂ© collective.

C’est sous un mode impĂ©ratif, tel celui du Laboureur, que le prĂ©sident de la RĂ©publique s’est adressĂ© il y a quelques jours Ă  la jeunesse camerounaise. « Que chacun accomplisse sa tâche. » ; « je vous engage donc. » ; « J’en appelle donc Ă  la responsabilitĂ©. ». La liste des injonctions est loin d’ĂŞtre exhaustive. On peut remarquer le ton martial, l’urgence., un peu comme cet ode au travail que fait La Fontaine. Le prĂ©sident de la RĂ©publique ne s’est d’ailleurs pas gĂŞnĂ© de paraphraser Martin Luther King, afin de montrer qu’il est impĂ©rieux que les jeunes s’engagent au travail « L’agriculteur dans son champ, l’Ă©lève ou l’Ă©tudiant dans leurs Ă©tudes, l’ouvrier sur son chantier,. le balayeur Ă  son poste de travail .». Parce que fermement, rĂ©solument, il croit que c’est par le travail, le travail de la terre, l’agriculture, que la richesse est possible. Mais Ă  ce sujet, on reste dubitatif.

Autant la musicalitĂ© du fameux texte de La Fontaine nous entraĂ®nĂ© avec frĂ©nĂ©sie hier, autant l’objectivitĂ© nous ramène Ă  remarquer aujourd’hui une contradiction dans cette poĂ©sie. On suppose que les enfants littĂ©ralement avaient avalĂ© les propos de leur gĂ©niteur, et que ne cherchant que le « trĂ©sor cachĂ© », ils avaient effectivement « creusez, fouillez, bĂŞchez », sans rien ensemencer, puisque ce n’Ă©tait pas ça le but. Comment dans ce cas, auraient-ils pu trouver un trĂ©sor ? Sauf Ă  supposer qu’en tant que « laboureur », quelqu’un qui de toute sa vie aurait prĂŞchĂ© par l’exemple, il avait en plus de la terre, laissĂ© Ă  ses enfants les semences, dans ce cas, le problème serait rĂ©solu. On affirme donc que l’hĂ©ritage foncier ne suffit pas, il faut les moyens qui accompagnent sa rĂ©alisation : information, formation, matĂ©riel, semences., que les 102 milliards rĂ©servĂ©s Ă  « l’insertion Ă©conomique des jeunes » sans spĂ©cification du domaine ne saurait rĂ©aliser.

Contrairement Ă  la transition naturelle et filiale/familiale qui se dĂ©gage de ce texte de La Fontaine, la passation d’individus et d’hĂ©ritage en dĂ©mocratie est dĂ©terminĂ©e par des critères autres que biologiques, que « la mort du père ». En politique, la transition est codifiĂ©e, rĂ©glementĂ©e et n’obĂ©it ni Ă  la volontĂ© du père de vivre Ă©ternellement ni Ă  celle de ses enfants de le voir mourir tĂ´t ou mĂŞme de ne jamais le voir mourir. L’hĂ©ritage aussi est soumis Ă  des lois. De sorte que l’Ă©ducation, la santĂ©, l’emploi, sont autant de biens dont doivent jouir tous les enfants de la RĂ©publique et prioritairement les jeunes. Et, qui constituent pour chacun, un droit.

Il serait irresponsable et condamnable pour le père de ne pas lĂ©guer Ă  sa progĂ©niture cet hĂ©ritage qui en politique est quotidien et n’attend pas qu’il soit proche de la mort pour le cĂ©der. Et si donc comme le laboureur, peut-ĂŞtre pas aussi proche que lui de la mort, le prĂ©sident de la RĂ©publique invite la jeunesse Ă  « fouiller, bĂŞcher », on doit Ă©valuer l’hĂ©ritage et les moyens dont on dispose. Telle est la tâche que nous assigne Aldous Huxley, quand des objectifs sont fixĂ©s Ă  l’effort humain. (La Fin et les Moyens – EnquĂŞte sur la nature des idĂ©aux et sur les mĂ©thodes employĂ©es, 1937).

Dans un pays oĂą la loi foncière est essentiellement aristocratique, coloniale et rĂ©servĂ©e Ă  l’Ă©lite politico-bourgeoise, dans la mesure oĂą la propriĂ©tĂ© foncière coutumière n’est pas reconnue tant qu’elle n’a pas Ă©tĂ© soumise Ă  un processus d’enregistrement aux contours complexe, flou et coĂ»teux ; et oĂą les terres non enregistrĂ©es sont de facto la propriĂ©tĂ© de l’Etat, il devient dans ce cas Ă©vident que « la majeure partie des terres de la population camerounaise est particulièrement vulnĂ©rable Ă  une appropriation et une redistribution en faveur de concessionnaires, d’acheteurs ou autres, selon le choix du gouvernement ». (Liz Alden Wily, A qui appartient cette terre ? Le statut de la propriĂ©tĂ© foncière coutumière au Cameroun).

Si l’auteure constate que la plupart des camerounais sont des « squatter » sur leurs terres, elle ajoute qu’ « Avec le temps, ces mesures (coloniales) furent lĂ©gitimĂ©es par les intĂ©rĂŞts des Ă©lites politiques et Ă©conomiques Ă©mergentes qui s’accaparèrent les terres ». Tel est donc dĂ©crit le contexte politique et juridique de la propriĂ©tĂ© foncière au Cameroun, oĂą au fil de la lecture et de l’observation, la terre appartient Ă  celui qui peut procĂ©der Ă  sa « mise en valeur probante » (Ordonnance n° 74-1 du 6 juillet 1974 Fixant le rĂ©gime foncier).

Dès lors, on peut se demander dans cette impossibilitĂ© rĂ©elle et juridique de tous de prĂ©tendre Ă  une propriĂ©tĂ© foncière, quelle terre la jeunesse camerounaise va-t-elle cultiver ? Dans la prĂ©cipitation, d’aucuns argueront que de la terre inoccupĂ©e il y en a partout. Sauf que « Ne sont pas incluses dans le domaine national les terres faisant l’objet d’un droit de propriĂ©tĂ© » (Ordonnance n° 74-1 du 6 juillet 1974 Fixant le rĂ©gime foncier). Donc tous ceux qui n’ont pas un acte de propriĂ©tĂ©, un titre foncier ne sont pas propriĂ©taires. Ils ne le sont que tant que l’Etat n’en a pas dĂ©cidĂ© autrement. Ils peuvent ĂŞtre expulsĂ©s Ă  tout moment par le premier sous-prĂ©fet du coin qui se sent mal de voir fleurir du maĂŻs oĂą hier encore poussait la broussaille.

Il apparaĂ®t donc que la terre est, sinon potentiellement, la propriĂ©tĂ© exclusive de ceux des enfants de la RĂ©publique qui disposent le moyen financier, politique ou juridique de l’obtenir. Un tel avantage n’est pas commun, par consĂ©quent disqualifie l’idĂ©e de la terre comme un hĂ©ritage collectif – contrairement aux enfants du Laboureur – pour en faire une propriĂ©tĂ© de classe Ă  laquelle ne peut prĂ©tendre une jeunesse originellement et structurellement dĂ©s uvrĂ©e. D’oĂą l’affirmation d’un discours inopportun de la part du Premier Laboureur de la RĂ©publique.


De mĂŞme, ce discours n’est qu’une rhĂ©torique vide de sens, quand de la part de son Ă©metteur qui affirme que la jeunesse camerounaise actuelle est la gĂ©nĂ©ration androĂŻde, il oublie que l’agriculture Ă  laquelle il appelle de ses v ux Ă©volue partout dans le monde aujourd’hui, en phase avec la technologie de pointe. Qu’une jeunesse consommatrice de la technologie ne saurait ĂŞtre productrice d’agriculture, mais consommatrice ; et que par consĂ©quent, l’agriculture Ă  laquelle il convie ne saurait garantir Ă  la jeunesse un avenir dans ce domaine par la perpĂ©tuation des techniques archaĂŻques et ancestrales de la culture du champ. En faisant, après le Comice agro-pastoral d’Ebolowa, des tracteurs acquis avec l’argent de tous, l’humus pour la broussaille et la propriĂ©tĂ© privĂ© de quelques privilĂ©giĂ©s, on a enterrĂ© toute possibilitĂ© d’amĂ©liorer l’agriculture de subsistance Ă  laquelle on reste soumis.

Dès lors, ressusciter un discours vieux de huit ans, c’est ĂŞtre en dĂ©phasage avec son Ă©poque et la rĂ©alitĂ© du pays qu’on gouverne. C’est Ă  coup de hache, de machettes, de pioches, de houes, que courbant l’Ă©chine, certains jeunes se sont mis Ă  l’agriculture depuis le discours de 2008, en attendant de voir rĂ©aliser comme toujours les promesses politiques. C’est dans l’attente des « lycĂ©es agricoles » que les jeunes camerounais persĂ©vèrent quotidiennement. Beaucoup n’ont d’ailleurs pas attendu ces fameux discours dans la situation de non-choix professionnel. Dès lors, ce discours ‘ouvre sur une contradiction avec la rĂ©alitĂ© qu’il est nĂ©cessaire d’Ă©purer.

Non, Monsieur le prĂ©sident, dans l’agriculture il n’est pas possible de faire beaucoup avec peu. L’agriculture dont vous rĂŞvez demande des moyens colossaux. Une propriĂ©tĂ© foncière, du matĂ©riel technique adĂ©quat, des semences de qualitĂ©, de la main d’ uvre qualifiĂ©e. OĂą est donc l’Ă©cole d’agriculture de vos promesses passĂ©es ? A moins de vouloir nous dire, rentrez dans vos villages, cultivez les cours de vos parents, plantez-y quelques grains de maĂŻs ou de haricot, mangez et fermez vos bouches. Nous attendrons patiemment, jusqu’Ă  nos cinquante ans, que vous rĂ©alisez votre « vaste programme d’industrialisation » pour ĂŞtre vos employĂ©s. Peut-ĂŞtre en ce moment, ferons-nous comme les autres « jeunes ». Ceux dont vous ne voulez pas qu’on copie l’exemple. Ceux qui « dĂ©sertent » de leurs postes et que vous continuez quand mĂŞme Ă  payer.

Non, monsieur le prĂ©sident ! Un Etat n’est tel que par l’ensemble de possibilitĂ©s qu’il offre Ă  tous sans distinction. Un Etat ne peut ĂŞtre respectĂ© s’il offre des privilèges aux uns qu’il refuse aux autres. La faute vous revient, si des jeunes camerounais ont choisi la course vers le matricule, vers la fonction publique. C’est encore votre faute s’ils dĂ©sertent par la suite. Parce qu’au fond, le Cameroun est devenu un pays oĂą on ne fait plus ce qu’on aurait souhaitĂ©, et oĂą Ă  dĂ©faut de rĂ©aliser son rĂŞve, on se contente de ce qu’on a, Ă  condition de survivre. Tous les moyens sont bons. Il semblerait que vous ne soyez pas le seul Ă  avoir lu Machiavel.

Notre gĂ©nĂ©ration est « androĂŻde » parce que les Ă©coles, truffĂ©es par des prestidigitateurs, ne garantissent plus le savoir. Si on passe le temps sur nos mobiles, la tĂŞte baissĂ©e, c’est pour fuir la rĂ©alitĂ© en se cachant derrière un monde virtuel oĂą on peut librement exprimer nos vices et non les vertus que l’Ă©cole aurait servi Ă  inculquer pour construire un Cameroun que vous avez dĂ©truit. Notre gĂ©nĂ©ration est « androĂŻde », parce qu’elle cherche Ă  se guĂ©rir d’un mal-ĂŞtre social que nos hĂ´pitaux, occupĂ©s par des charlatans, ne peuvent pas soigner.
Si ces prestidigitateurs et ces charlatans existent, c’est parce que vous avez encouragĂ©, Ă  la place du talent, du mĂ©rite, et de la vocation, la fainĂ©antise, la corruption et le nĂ©potisme. Combien font-ils donc un mĂ©tier chez nous par vocation ?

Donnez Ă  ceux qui veulent ĂŞtre agriculteurs le moyen de le devenir. Nous ne voulons pas tous cultiver la terre. Nationalisez l’agriculture s’il le faut, crĂ©ez donc ces fameux « lycĂ©es agricoles », encouragez ceux qui sont Ă  la FASA, suscitez le rĂŞve par l’exemple. Votre administration est vieille et Ă  besoin de sa jeunesse. Nous voulons travailler, mais pas pour que d’autres mangent Ă  la sueur de nos fronts. Le laboureur avait laissĂ© un hĂ©ritage Ă  ses enfants. Quel est le vĂ´tre ? A la fin de votre vie, quelle place occuperez-vous dans les neufs cercles de Dante ?


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