Politique › Institutionnel

Cameroun: 4 Novembre 1982, Ahmadou Ahidjo démissionnait de ses fonctions

A la surprise gĂ©nĂ©rale, l’ex prĂ©sident camerounais quittait le pouvoir

4 Novembre 1982. Un inhabituel balai de hautes personnalitĂ©s rythme la vie du palais prĂ©sidentiel. Les populations de la RĂ©publique Unie du Cameroun sont loin d’imaginer que dans les hautes sphères de l’Etat se prĂ©pare une dĂ©cision d’une importance historique. A 10 heures et 15 minutes, Samuel EBOUA, secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral Ă  la prĂ©sidence de la RĂ©publique, est reçu par celui qui dirige le pays des Lions indomptables du Cameroun, Ahmadou Babatoura Ahidjo.

Pour moi, il s’agit d’une audience de routine, comme c’est le cas tous les matins… Je trouve le prĂ©sident visiblement fatiguĂ©. C’est alors qu’il me rĂ©vèle ce qu’il a dĂ» mĂ©diter, ruminer pendant des mois, voire des annĂ©es.
Samuel Eboua secrétaire général à la présidence de la République en 1982

Ce qu’il y apprend est tout simplement.foudroyant ! J’ai dĂ©cidĂ© de dĂ©missionner. En effet, depuis un certain temps, je constate que je ne suis plus Ă  mĂŞme d’assumer pleinement mes fonctions Ă  la tĂŞte de l’Etat. Mes nerfs sont Ă  bout, et mes mĂ©decins m’ont prescrit un repos complet d’un an. J’ai donc vu Biya. Je lui ai dit que vous avez servi avec dĂ©vouement l’Etat, et qu’il est souhaitable que vous continuiez Ă  le faire. Il vous proposera donc soit le ministère du Travail et de la PrĂ©voyance sociale, soit le dĂ©partement de l’Agriculture avec le rang de ministre d’Etat. Toutefois, au cas oĂą vous ne dĂ©sireriez pas Ă  faire partie du gouvernement, vous pourriez aller Ă  la SociĂ©tĂ© Nationale d’Investissement en qualitĂ© de PrĂ©sident Directeur GĂ©nĂ©ral lui dit alors le PrĂ©sident de la RĂ©publique. Il a juste le temps de souffler ce que vient de lui dire le prĂ©sident de la RĂ©publique Ă  Sadou Daoudou, son adjoint, qui lui succède. Ce dernier en ressort, apparemment plus troublĂ© que son devancier. Je n’ai pas pu me maĂ®triser. J’ai Ă©clatĂ© en sanglots. Ce n’est pas possible. Est-ce un rĂŞve ou une rĂ©alitĂ© ? demande Sadou Daoudou Ă  Samuel Eboua. Le prĂ©sident Ahmadou Ahidjo reçoit plusieurs autres personnalitĂ©s de grande importance et leur informe de sa dĂ©cision. La nouvelle fait le tour des salons des personnages clĂ©s de la RĂ©publique. Personne de ceux-lĂ  ne veut y croire. Il est difficile d’imaginer un Cameroun sans le « père de la Nation ».

Le temps passe, vite. Quelques personnalitĂ©s se concertent pour obtenir du PrĂ©sident Ahidjo qu’il revienne sur sa dĂ©cision. Florent Etoga Eily dans son livre le « Renouveau Camerounais, certitudes et dĂ©fis » raconte que, dans la nuit du 4 novembre 1982, une dĂ©lĂ©gation de membres du bureau politique et du comitĂ© central de l’Union Nationale Camerounaise (UNC) se constitue pour rencontrer Ahmadou Ahidjo Ă  cet effet. « Dans cette dĂ©lĂ©gation figurait, pour des raisons difficiles Ă  expliquer, le futur PrĂ©sident, le Premier ministre Paul Biya » Ă©crit-il. Rien n’y fait. Le prĂ©sident a pris sa dĂ©cision. Il veut passer la main. L’heure fatidique de publier la grave information se rapproche.


Il est 20 heures. Comme Ă  leur habitude, les camerounais sont massĂ©s devant leurs rĂ©cepteurs pour Ă©couter les informations. Le gĂ©nĂ©rique du journal est lancĂ©. Il s’Ă©tale, presque Ă  l’infini. Pendant 23 minutes qui semblent interminables. Fait inhabituel, c’est l’hymne national qui ouvre le journal. Difficile de savoir ce qui se passe Ă  Radio Cameroun.
4 novembre 1982

En fait pense Alain Foka, le PrĂ©sident Ahidjo qui voulait quitter la prĂ©sidence de la RĂ©publique et la PrĂ©sidence du parti au pouvoir, l’UNC est finalement convaincu qu’il doit au moins garder la prĂ©sidence du parti. J’ai la preuve que la bande initiale portant enregistrement de son discours de dĂ©mission comportait bien l’expression « ET DE LA PRESIDENCE DU PARTI »… Cette partie a Ă©tĂ© coupĂ©e après qu’un certain nombre de personnalitĂ©s aient insistĂ© auprès d’Ahidjo pour qu’il conserve au moins la tĂŞte du parti dĂ©clare le journaliste camerounais dans une Ă©mission Ă  3A TELESUD, une chaine de tĂ©lĂ©vision panafricaine basĂ©e en France.

Ahmadou Ahidjo

www.universalis.fr)/n

Une chose est certaine, des choses d’une importance capitale se passent entre l’ouverture du journal et les 23 minutes pendant lesquelles le gĂ©nĂ©rique du journal est distillĂ© par les ondes de la radio gouvernementale. Et puis, l’hymne national du Cameroun retentit et la voix solennelle est puissante du prĂ©sident « brise » les ondes. La nouvelle est fracassante. Pour la dernière fois en tant que PrĂ©sident de la RĂ©publique, le PrĂ©sident s’adresse Ă  la Nation pendant quelques minutes. Il dresse tout d’abord le bilan des « progrès considĂ©rables dans tous les domaines » accomplis pendant sa prĂ©sidence. Il annonce ensuite qu’il cède le pouvoir Ă  celui est alors Premier ministre.

Camerounaises, Camerounais, mes chers compatriotes. J’ai dĂ©cidĂ© de dĂ©missionner de mes fonctions de prĂ©sident de la RĂ©publique du Cameroun. Cette dĂ©cision prendra effet le samedi 6 Novembre 1982 Ă  10 heures… J’invite toutes les Camerounaises et tous les camerounais Ă  accorder sans rĂ©serve leur confiance, et Ă  apporter leur concours Ă  mon successeur constitutionnel M. Paul Biya.
Ahmadou Ahidjo, Discours du 4 novembre 1982

Paternel, il invite les Camerounais Ă  demeurer un peuple « uni, patriote, travailleur, digne et respectĂ© ». « Je prie Dieu Tout-Puissant afin qu’il continue Ă  assurer au peuple camerounais la protection et l’aide nĂ©cessaires Ă  son dĂ©veloppement dans la paix, l’unitĂ© et la Justice » conclut-il. Un sĂ©isme de forte amplitude vient de s’abattre sur la Cameroun. Soudain le c ur du pays s’arrĂŞte de battre. En quelques secondes, le pays est gagnĂ© par l’incertitude et le doute . Incertitude quant au sort futur du pays, doute quant Ă  la volontĂ© rĂ©elle de dĂ©mission du PrĂ©sident, tant depuis l’indĂ©pendance il règne de façon autoritaire et sans partage sur le pays Ă©crit Jean-François Bayart dans La sociĂ©tĂ© politique camerounaise (1982-1986). La nouvelle est surprenante et redoutable. Il est alors difficile d’imaginer que vient de se refermer près de 25 ans de prĂ©sidence Ahidjo. Il a finalement dĂ©cidĂ© de quitter la scène. Courageusement. Pour tourner une page de l’histoire et permettre Ă  un autre camerounais de gouverner. AnimĂ© par le sentiment que, ainsi qu’il le confiait Ă  Samuel Eboua, le Cameroun devait continuer d’exister sans lui. Au-delĂ  des polĂ©miques qui suivront son dĂ©part du pouvoir, son geste est rentrĂ© dans l’histoire. Une histoire qu’il aura Ă©minemment contribuĂ© Ă  Ă©crire.


atlaswords.com)/n

0 COMMENTAIRES

Pour poster votre commentaire, merci de remplir le formulaire

Ă€ LA UNE
Retour en haut