Santé › Conseils pratiques

Cameroun: Comment faire le planning familial dans des régions fortement ancrées dans les traditions

Depuis 2012, le Pasar s’efforce de rĂ©duire la mortalitĂ© maternelle Ă  l’Ouest et dans d’autres rĂ©gions, en prescrivant une « parentĂ© responsable »

La scène se dĂ©roule dans l’Adamaoua, l’une des trois rĂ©gions septentrionales du Cameroun. Trois Ă  quatre mois après la mise au monde d’un enfant par cĂ©sarienne, le mari de Fatou (appelons lĂ  ainsi) demande Ă  son Ă©pouse de lui donner un nouvel enfant. La femme commence Ă  se plaindre, suppliant son mari de lui laisser le temps de se reposer comme le lui a prescrit le mĂ©decin mais l’homme s’y oppose et indique qu’il va par consĂ©quent chercher une nouvelle Ă©pouse qui pourra lui donner plus d’enfants. Le père pressĂ© finit par revenir Ă  la raison des jours plus tard, Ă  la suite du dĂ©cès de la compagne de l’un de ses proches amis, suite Ă  un accouchement difficile. Devant le mari de Fatou, le mĂ©decin reproche au mari Ă©plorĂ© de n’avoir pas suivi son conseil, notamment espacer les naissances. Fatou et son homme iront, peu après cet accident, demander une mĂ©thode de contraception au service de planning familial du centre de santĂ© de leur localitĂ©.

Le court-mĂ©trage «au nom de la lignĂ©e», d’oĂą nous avons extrait l’histoire suscitĂ©e, a Ă©tĂ© projetĂ© mercredi dernier, 27 mai, Ă  Nkoudom, village enclavĂ© situĂ© Ă  15Km de la ville de Foumban, chef-lieu du dĂ©partement du Noun, dans la rĂ©gion de l’Ouest. Comme dans l’intrigue du film, l’Ouest est une rĂ©gion fortement ancrĂ©e dans les traditions. La localitĂ© de Nkoudom abrite pour sa part essentiellement des populations musulmanes. La projection du film Ă  laquelle nous avons assistĂ© a eu lieu dans la cour d’une Ă©cole, Ă  19h00, dans un village sans Ă©lectricitĂ© mais bĂ©nĂ©ficiant pour la circonstance d’un groupe Ă©lectrogène permettant le fonctionnement du projecteur. A la fin de la sĂ©ance de diffusion des films (il y en a eu deux mercredi), l’assistance a Ă©tĂ© invitĂ©e Ă  rĂ©agir au contenu des courts mĂ©trages en Bamoun (langue la plus parlĂ©e dans le Noun) et en français. L’intĂ©rĂŞt de l’assistance Ă©tait bien manifeste, les villageois ne se sont pas fait prier pour prendre le micro et dire ce qu’ils ont retenu. Cela s’appelle «la sensibilisation par le cinĂ©ma», l’une des stratĂ©gies du Projet d’appui Ă  la santĂ© de la reproduction (Pasar II), de la CoopĂ©ration technique allemande (GIZ), mis en uvre dans les rĂ©gions de l’Adamaoua, de l’ExtrĂŞme-Nord, du Sud-Ouest et de l’Ouest depuis 2012.

Nkoudom constituait le 27 mai dernier la cinquième localitĂ© dans le Noun Ă  abriter une sĂ©ance de sensibilisation Ă  la santĂ© de la reproduction par le cinĂ©ma. Les animateurs, sur le terrain depuis le 23 mai, termineront la caravane le 13 juin prochain après avoir fait des projections Ă  Batcham, dans le dĂ©partement des Bamboutos Ă  l’Ouest; et Ă  BangangtĂ©, chef-lieu du dĂ©partement du NdĂ©, toujours Ă  l’Ouest.

«L’adhĂ©sion Ă  la planification familiale n’est pas aisĂ©e. A Foumban, les hommes nous disaient: « les femmes n’ont pas Ă  contrĂ´ler leur sexualitĂ©. Elles doivent avoir le nombre d’enfants que Dieu donne ». On fait aujourd’hui le counseling de couple, oĂą on sensibilise la femme en prĂ©sence de son mari. Un homme convaincu peut facilement faire adhĂ©rer un autre homme», explique Etienne Wado, Point focal «planning familial» du Pasar II auprès de la dĂ©lĂ©gation rĂ©gionale de de la SantĂ© publique de l’Ouest. Dans cette rĂ©gion, le fait d’avoir plusieurs enfants est souvent perçu comme un signe de richesse et de virilitĂ© chez l’homme, et de fertilitĂ© chez la femme.

Il ne s’agit pas de demander aux femmes de ne plus faire d’enfants, relève le Dr. Dieter Koecher, conseiller technique principal du Pasar-II. Le projet vise une « parentĂ© responsable », estime Etienne Wado.

Les animateurs, sur le terrain depuis le 23 mai, termineront la caravane cinématographique le 13 juin 2015

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RĂ©sultats
D’après des donnĂ©es du Fonds des Nations Unies pour la population, environ 7000 femmes dĂ©cèdent chaque annĂ©e au Cameroun en donnant la vie, Ă  cause du dĂ©ficit en ressources humaines. «Un chiffre croissant comparĂ© aux pays moins dĂ©veloppĂ©s que le Cameroun», indiquent des responsables du Projet au siège de la CoopĂ©ration technique allemande Ă  YaoundĂ©. En 2011, d’après des donnĂ©es du ministère de la SantĂ© publique, le Cameroun ne comptait que 129 sages-femmes pour un besoin estimĂ© Ă  plus de 5000.

La GIZ, avec le Pasar II, a entrepris ainsi depuis 2012 de: mettre prioritairement l’accent sur la formation; Ă©quiper en matĂ©riels certaines structures sanitaires; diminuer les tarifs pour l’ensemble des mĂ©thodes de planification familiale; mettre en place un système de suivi et d’encadrement sur le terrain; mettre en place un système d’information sanitaire renseignant mensuellement sur les rĂ©sultats atteints et les problèmes rencontrĂ©s.

A l’Ouest, le Projet a dĂ©marrĂ© avec dix districts de santĂ© sur les vingt que compte la rĂ©gion. Selon les chiffres disponibles, plus de 172 personnels ont Ă©tĂ© formĂ©s Ă  ce jour. «Nous sommes en train de travailler pour amĂ©liorer la couverture gĂ©ographique des services de planification familiale dans la rĂ©gion», indique le dĂ©lĂ©guĂ© rĂ©gional de la SantĂ© publique Ă  l’Ouest, le Dr. Mache Pentoue Patrice. Quatre districts de santĂ© supplĂ©mentaires vont bĂ©nĂ©ficier des services de planning familial cette annĂ©e dans la rĂ©gion ce qui devrait porter le nombre de structures de santĂ© ainsi dotĂ©es Ă  14. Parmi les quatre rĂ©gions oĂą se dĂ©ploie le Pasar-II, la rĂ©gion de l’Ouest est la mieux couverte avec les formations sanitaires offrant des services de planification familiale.

«A travers le planning familial, on voudrait rĂ©duire les situations d’enfants abandonnĂ©s, les avortements et rendre pratique l’espacement des naissances, qui doit ĂŞtre de deux ans», dĂ©taille Etienne Wado.

Le préservatif à 5 F CFA
Le projet a permis de rĂ©duire sensiblement les coĂ»ts d’accès aux diffĂ©rentes mĂ©thodes de contraception.


La Jadelle, un implant contraceptif hormonal qui se met sous la peau et qui empĂŞche de concevoir pendant trois Ă  cinq ans, coĂ»te 2000 F CFA Ă  l’Ouest contre 20.000 F CFA dans le passĂ©, informe le Point focal PF pour le Pasar-II Ă  l’Ouest.

Le dispositif intra-utĂ©rin, encore connue sous le nom de stĂ©rilet et qui est insĂ©rĂ© dans l’utĂ©rus pour une durĂ©e de 10 ans, coĂ»te dĂ©sormais 1000 F CFA. «Avant le prix n’Ă©tait pas rĂ©ellement connu et c’est les gynĂ©cologues qui taxaient leurs patientes», relève Etienne Wado.

Toujours suivant ses illustrations, le prĂ©servatif masculin, vendu traditionnellement Ă  100 F CFA dans une boite contenant 3 Ă  4 pièces, coĂ»te dĂ©sormais 5F l’unitĂ© avec la mise en uvre du Pasar-II Ă  l’Ouest. «On peut le retrouver en pharmacie empaquetĂ© dans des boites contenant 10 pièces», assure le Point focal du Projet.

Le prĂ©servatif fĂ©minin est accessible Ă  30 F CFA l’unitĂ©, contre 100 F CFA dans le passĂ©.

«On travaille avec la direction de la SantĂ© familiale du MinsantĂ© pour harmoniser les prix. Il ne faut pas qu’ils diffĂ©rent selon les rĂ©gions», ajoute M. Wado.

Après chaque séance de visionnage, le public est appelée à réagir sur le contenu du film. Ici, une spécialiste en planning familial animait une causerie à Nkoudom, à 15Km de la ville de Foumban, le 27 mai

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Taux de prévalence contraceptive
Les rĂ©sultats du projet montrent que les utilisatrices ont inversĂ© la tendance en termes de choix de mĂ©thode de contraception. En 2010, 84% des femmes dans la rĂ©gion utilisaient des mĂ©thodes de courte durĂ©e et seules 16% des mĂ©thodes de longue durĂ©e et dĂ©finitives. En 2014, elles Ă©taient 32% dans la première catĂ©gorie et 68% dans la seconde catĂ©gorie. La majoritĂ© (46%) prĂ©fère l’implant hormonal. Le condom masculin arrive en troisième position (15%) derrière la contraception chirurgicale volontaire (prisĂ©e par 22% de femmes).

Le Projet doit cependant parfois faire face Ă  des ruptures de stock, ce qui constitue encore un dĂ©fi pour la pĂ©rennisation de l’accessibilitĂ© financière des mĂ©thodes de contraception.

Le taux de prĂ©valence contraceptive (calculĂ© sur la base de la population d’une aire donnĂ©e et de la consommation par cette population des services de contraception disponibles) est passĂ© de 3% Ă  l’Ouest avant 2012 Ă  14% en 2014. La rĂ©gion avait Ă©tĂ© la première Ă  atteindre l’objectif de 11% fixĂ© par le Pasar dans les diffĂ©rentes rĂ©gions abritant le projet.

Les autres rĂ©gions du Cameroun qui n’ont pas bĂ©nĂ©ficiĂ© de ce type de programmes oscillent entre 0,5 et 6%. Ce qui dĂ©montre les efforts Ă  faire Ă  tous les niveaux, y compris pour la rĂ©gion de l’Ouest. L’objectif national en rapport avec le taux de prĂ©valence contraceptive est de 16% ; le scĂ©nario idĂ©al pour les pouvoirs publics Ă©tant d’atteindre 30% Ă  l’horizon 2035.


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