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Cameroun: comment mettre l’ENAM au dessus de tout soupçon?

Par Jean-Baptiste Martin Amvouna Atemengue, Conseiller technique Ă  la Campost

L’Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature suscite beaucoup de dĂ©bats ces derniers temps. Entre la proposition d’y exclure des Ă©tudiants tricheurs et une erreur matĂ©rielle sur les listes d’admissibilitĂ©, tous ses pourfendeurs ont trouvĂ© lĂ  une nouvelle occasion pour dĂ©noncer le mode de recrutement de ses Ă©tudiants-fonctionnaires. Et pourtant son directeur gĂ©nĂ©ral actuel a fait Ă©voluer beaucoup de choses positivement. En introduisant par l’exemple les Ă©preuves de spĂ©cialitĂ©, la technicitĂ© est plus prĂ©sente dans le recrutement. Les grandes rĂ©formes qui devraient rĂ©volutionner cette Ă©cole ne relèvent pas de sa compĂ©tence. Il doit gĂ©rer une situation devenue ingĂ©rable. Comment sĂ©lectionner 80 candidats directement sur 6000 dossiers? ForcĂ©ment on s’en sort avec 5920 frustrĂ©s prĂŞts Ă  raconter n’importe quoi pour dĂ©nigrer ceux qui ont tuĂ© leur rĂŞve.

Entre fantasmes, mythes et rĂ©alitĂ©s, il y a dĂ©sormais un tel Ă©cart qu’il n’est mĂŞme plus aisĂ© de mener un dĂ©bat constructif et objectif sur la mĂ©ritocratie tant voulue, mais que beaucoup de nos compatriotes ignorent dans ses aspects pratiques. La mĂ©ritocratie ne connaĂ®t pas la notion de classe sociale. Elle n’est donc pas la solution pour l’Ă©galisation des chances entre jeunes issus des milieux dĂ©favorisĂ©s et les autres. C’est un principe qui arbitre en fin de processus de formation afin de sĂ©lectionner les meilleurs. SĂ©lection qui ne règle pas les inĂ©galitĂ©s qui trouvent leurs sources en amont du système scolaire et universitaire. L’entrĂ©e dans nos grandes Ă©coles, si elle gĂ©nĂ©ralise le principe de mĂ©ritocratie, serait au moins avantageux pour les filles et fils des classes sociales modestes qui travailleraient avec acharnement pour braver les contraintes que les enfants des nantis non pas : cadre de vie et d’Ă©tude, documentation, hĂ©ritage culturelle. ceux des enfants des pauvres qui travaillent sauront au moins que leur travail sera sĂ»rement rĂ©compensĂ©. En dehors de ces quelques « hĂ©ros » issus de familles modestes, il appartient Ă  l’Etat de faire tout son possible pour accroĂ®tre les chances des enfants issus des classes modestes afin d’augmenter le niveau de concurrence et donc d’efficacitĂ© du système scolaire et universitaire.

Nous avons copiĂ© le modèle des grandes Ă©coles en France. Nous devons aller au bout de cette logique en instituant les mĂŞmes procĂ©dures de prĂ©sĂ©lection et de sĂ©lection. On ne peut pas produire une Ă©lite compĂ©titive sur le plan rĂ©gional et mondial sans respecter les principes de mĂ©ritocratie. Car il est question de restaurer la crĂ©dibilitĂ© de cette grande Ă©cole et de l’Etat que ces Ă©lèves doivent gĂ©rer après une solide formation.

De nos jours, les idĂ©es reçues et les prĂ©jugĂ©s des jeunes et leurs parents concourent Ă  ternir l’image d’une Ă©cole qui a Ă©tĂ© au c ur de la formation des dirigeants camerounais de 1959 Ă  nos jours. De tout ce qu’on peut entendre sur cette Ă©cole, beaucoup de choses sont fausses Ă  l’Ă©vidence. Nos jeunes compatriotes n’y accèdent pas parce qu’ils sont dans des sectes. Ils n’y accèdent pas parce qu’ils paieraient forcĂ©ment de fortes sommes. Il n’y a pas que les fils des pontes du rĂ©gime qui y accèdent et rien n’a jamais dit qu’un fils de ponte de peut pas ĂŞtre brillant scientifiquement. Il n’y a pas de listes venues de tous les gens influents qui s’y imposent au dĂ©triment des mĂ©ritants. Quand mĂŞme on dit que ce sont ces anciens Ă©lèvent qui sont le plus interpelĂ©s dans l’opĂ©ration «épervier», ceci est faux. Il ne reprĂ©sente mĂŞme pas 20% des condamnĂ©s de cette opĂ©ration. CondamnĂ©s qui se recrutent dans toutes les professions : universitaires, journalistes, ingĂ©nieurs et autres cadres contractuels.

Ignorer qu’il y a rĂ©gulièrement des pressions honteuses sur les dirigeants de cette Ă©cole pour faire entrer des mĂ©diocres n’est pas juste non plus. Dire qu’il n’y a pas de mĂ©diocres qui y entrent Ă  la place de plus mĂ©ritants serait d’une naĂŻvetĂ© coupable. Mais probablement que ces actes inacceptables sont amplifiĂ©s et ceci a pour consĂ©quence d’occulter le mĂ©rite de ceux (la majoritĂ©) qui y entrent par leur travail. Jusqu’Ă  une date rĂ©cente (les annĂ©es 90), des cas d’interventions Ă©taient pratiquement inexistants et tous les candidats qui venaient de l’unique universitĂ© de YaoundĂ© se connaissaient bien. Nous avions toujours retrouvĂ© les camarades qui Ă©taient les majors Ă  l’amphi Ă  la mĂŞme place au concours d’entrĂ©e Ă  l’ENAM. Maintenant qu’il y a plusieurs universitĂ©s, c’est plus difficile, mais il est normal qu’Ă  un concours, les meilleurs Ă  l’universitĂ© soient aussi les premiers au concours d’entrĂ©e Ă  l’ENA. Il y a un parcours prĂ©paratoire spĂ©cifique. Les meilleurs bacheliers (au moins mention bien en gĂ©nĂ©ral) font le concours d’entrĂ©e Ă  science po. A la sortie d’une solide formation de trois ans, les meilleurs vont donc prĂ©senter le concours d’entrĂ©e Ă  l’E.N.A. Ce sont les mĂŞmes diplĂ´mĂ©s de science po. Qui sont reçus Ă  90% Ă  l’Ă©cole nationale de magistrature de Bordeaux.

Un parcourt spĂ©cifique de sĂ©lection et de prĂ©paration minimiserait forcĂ©ment l’âge d’entrĂ©e et de sortie de l’E.N.A.M. comme on le constate Ă  l’Ecole supĂ©rieure polytechnique. Ainsi les diplĂ´mĂ©s auront tous le mĂŞme âge (moins de 24 ans) Ă  la sortie.

Pour Ă©carter toute subjectivitĂ©, il est utile de rĂ©former le mode de prĂ©sĂ©lection et de sĂ©lection Ă  l’entrĂ©e de l’ENAM afin de se rapprocher du modèle original que nous avons copiĂ© en France.

Constatant que les universitĂ©s sont un lieu de nivellement par le bas de nos meilleurs bacheliers, vu que toutes les rĂ©gions produisent un certain nombre de bacheliers de bon niveau, je propose la crĂ©ation d’une licence et d’un Master d’administration des organisations publiques et privĂ©es qui serait une sorte de classes prĂ©paratoires ouvertes Ă  tous les bacheliers ayant obtenus au moins 14/20 de moyenne et âgĂ©s de moins de 18 ans. Cette licence serait adossĂ©e Ă  l’E.N.A.M. ou Ă  l’Institut SupĂ©rieur de Management Public en relation avec l’universitĂ© de YaoundĂ© 2. Pour rattraper les rĂ©gions qui produisent peu de mentions «très bien» et «bien» au BAC, on ferait un test de rattrapage aux cent meilleurs bacheliers de ces rĂ©gions. Ces Ă©tudiants seraient tous boursiers et subiront un enseignement de très haut niveau dans tous les domaines.

Ce millier d’Ă©tudiants pourraient ainsi suivre une formation pluridisciplinaire, avec deux options en licence : Ă©conomie, finance et Ă©conomĂ©trie d’une part pour les bacheliers scientifiques et droit, science politique et relations internationales d’autre part pour les autres bacheliers. Cette formation serait un vrai gavage intellectuel dans ces domaines afin que ces Ă©tudiants, mĂŞme s’ils ne sont pas reçus au concours final, soient les plus compĂ©titifs dans nos entreprises et autres organisations internationales.


Pour couper court aux intrusions arbitraires dans nos concours d’accès Ă  la haute fonction publique, les Ă©preuves seraient au niveau de ces meilleurs de nos enfants et les mĂ©diocres fermeront la bouche puisqu’ils ne viendront mĂŞme plus dĂ©poser leurs dossiers en sachant ce qu’on attend des candidats. Au lieu des sujets rĂ©gulièrement proposĂ©s actuellement qui donnent l’impression que les concours sont des tirages au sort, les Ă©preuves devraient ĂŞtre très relevĂ©es pour justifier le caractère très sĂ©lectif de la haute fonction publique.

Un exemple doit nous parler : l’Ă©cole nationale polytechnique.
L’actuel directeur y a introduit le mĂ©rite et l’excellence.
D’ailleurs il faudrait Ă©tablir une passerelle entre nos meilleurs Ă©lĂ©ments issus de cette Ă©cole et la haute fonction publique. On pourrait ainsi leur offrir une possibilitĂ© de suivre en option le droit et l’Ă©conomie dès leur troisième annĂ©e et leur donner le droit d’accĂ©der directement Ă  la troisième annĂ©e de cette licence d’administration des organisations publiques et privĂ©es. Cette licence et ce master ayant pour vocation de former nos dirigeants du secteur public et privĂ©, les Ă©coles d’ingĂ©nieurs doivent pouvoir obtenir une passerelle Ă©tant donnĂ© la qualitĂ© de leurs Ă©lèves.
L’Ă©mergence n’est pas possible sans des Ă©lites compĂ©tentes.

Exploitons nos meilleurs talents pour les hisser au niveau des Ă©lites mondiales et nous pourrons ĂŞtre compĂ©titifs. Vive une rĂ©publique libĂ©rale du mĂ©rite oĂą chaque enfant aura sa chance s’il fournit des efforts.


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