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Cameroun: la figure de l’opposant, gĂ©nĂ©alogie d’une dĂ©chĂ©ance des droits civiques

Par Olivier Tchouaffe, PhD. et Joël Didier Engo, Président du CL2P

Dans le cadre de la campagne internationale pour la libĂ©ration immĂ©diate du prisonnier d’opinion camerounais Marafa Hamidou Yaya, nous proposons une rĂ©flexion sur la figure de l’opposant au Cameroun: Opposant initialement maquisard pendant la pĂ©riode de lutte pour l’indĂ©pendance du Cameroun, Opposant putschiste, Fossoyeur de l’unitĂ© nationale, puis victime de l’Épervier.

L’Opposant comme Maquisard

Il est urgent de situer le contexte de la campagne « LibĂ©rer Marafa » dans la production et la reprĂ©sentation de la figure de l’opposant dans le système politique Camerounais et comment cette reprĂ©sentation a de façon historique Ă©tĂ© dĂ©terminĂ©e par les institutions de l’État et les prĂ©rogatives disproportionnĂ©es du Chef de l’État dans un rĂ©gime dĂ©crit comme « prĂ©sidentialiste Ă  pouvoir renforcĂ©. » Dans ces circonstances, il est nĂ©cessaire d’entreprendre une dĂ©marche qui, en premier lieu, sert Ă  empĂŞcher que cette campagne s’embourbe dans des querelles politiciennes et cyniques, Ă  dĂ©faut d’ĂŞtre rĂ©cupĂ©rĂ©e par des professionnel-le-s en art d’attaques personnelles, afin notamment d’orchestrer une grande campagne de diversion et distraire les Camerounais de poser de vraies questions comme la diffĂ©rence entre une personne et un personnage politique et en filigrane la nature de l’âme politique camerounaise.

NĂ© a la fin des annĂ©es 60, notre gĂ©nĂ©ration a grandi dans un contexte d’État d’urgence comme consĂ©quence politique de la douloureuse bataille des indĂ©pendances qui a ravagĂ© le pays au dĂ©but des annĂ©es 60.

La figure emblĂ©matique de l’opposant Ă©tait celui du « maquisard ». Le maquisard Ă©tait dĂ©crit comme un sauvage et un psychopathe sanguinaire qui règle ses problèmes politique dans des bains de sang. L’idĂ©e du maquisard Ă©tait une construction nĂ©faste produit par les sorciers de la Françafrique naissante du GĂ©nĂ©ral De Gaulle et ses sbires comme Jacques Foccart dans le but de pathologiser le dĂ©bat politique au Cameroun et mettre en place une politique de la terre brĂ»lĂ©e au napalm dans le but de discipliner et de contrĂ´ler le corps des Camerounais. C’est un processus que des intellectuels Camerounais comme Achille Mbembe ont appelĂ© « niggerization » ou « tonton macoutization » des corps et de l’espace publique.

L’opposant dans ce contexte est devenu la figure Ă  embastiller, torturer, annihiler, transformer en chose parmi d’autres choses dans un rĂ©gime oĂą la pensĂ©e et le parti unique sont devenus la norme. Le produit de cette discipline corporelle a accouchĂ© la figure de l’opposant comme une personne incapable d’assurer sa propre sĂ©curitĂ© et incapable de transformer le monde dans lequel il vit. Dans cette optique, l’opposant n’est plus la figure d’une possible transformation, l’agent d’une alternance positive mais un prĂ©jugĂ©, stĂ©rĂ©otype, clichĂ© Ă  exploiter Ă  des basses fins politiciennes, promu par une conception narcissique, libidinale et jouissive d’un pouvoir.

Contrairement Ă  Hannah Arendt qui lie l’histoire des droits humains Ă  la natalitĂ© et l’idĂ©e que nous sommes tous libres parce que la libertĂ© naĂ®t avec le commencement. Ce qui commence est libre parce que non polluĂ© par l’histoire et les constructions humaines, une approche Rousseauiste de la dignitĂ© humaine. Au Cameroun par contre, l’affiliation politique a toujours Ă©tĂ© un marqueur de citoyennetĂ© et une prĂ©rogative institutionnelle du prince. Tout Camerounais peut donc ĂŞtre dĂ©chu de sa nationalitĂ© par le fait du prince, dont il a lui mĂŞme reconnu dans une de ses rares interviews accordĂ©s Ă  l’ancien prĂ©sentateur du journal tĂ©lĂ©visĂ© Ă  la CRTV, Eric Chinje en 1984.

Cette dĂ©chĂ©ance de nationalitĂ© suit l’opposant jusque dans la mort. La figure de l’opposant a atteint un degrĂ© tel que mĂŞme dans sa mort il n’a pas le droit Ă  une sĂ©pulture digne de ce nom. Le Cameroun est un pays qui n’enterre pas ses soi-disant opposants. Ils sont tous dans des tombes anonymes Ă  l’Ă©tranger, dans les forĂŞts ou dans des fosses anonymes. Ironie de l’ironie, mĂŞme le prĂ©dĂ©cesseur de M. Biya est jetĂ© dans une fosse quelque part au SĂ©nĂ©gal. Ă€ ce sujet il faut signaler que ce qui fait de nous des humains, c’est parce que nous enterrons nos morts. La caractĂ©ristique de l’humain c’est celui qui enterre ses morts. Que dire d’un rĂ©gime qui n’a jamais enterrĂ© ses morts dits « opposants ».

L’Opposant comme Putschiste


Ă€ son arrivĂ©e au pouvoir en novembre 1982, le rĂ©gime camerounais a Ă©tĂ© secouĂ© par une litanie de coups d’État, dont celui du 6 avril 1984 demeure le plus cĂ©lèbre. La figure de l’opposant est devenu celle du « nostalgique » prĂŞt Ă  s’emparer du pouvoir non par les urnes mais au bout du fusil. Et la lĂ©gende affirme que Marafa Hamidou Yaya a Ă©tĂ© Ă©pargnĂ© in-extremis alors qu’il Ă©tait conduit au peloton d’exĂ©cution après une justice sommaire. Il est certain que cette histoire sombre du Cameroun sera revisitĂ©e dans le futur parce que l’ombre autour de cette pĂ©riode reste Ă  clarifier.

L’Opposant comme la cinquième colonne et fossoyeur de l’unitĂ© nationale

Après la chute du mur de Berlin et le vent de la dĂ©mocratie qui a secouĂ© le continent, tous ceux qui ont bravĂ© les barricades au Cameroun Ă©taient dĂ©crits comme une cinquième colonne et la radio nationale n’hĂ©sitait pas Ă  affirmer que des drapeaux Nigerians flottaient au Cameroun et l’Ă©mergence d’une cabale « Anglo-Bami » au service du Nigeria. Le retour du bâton a Ă©tĂ© la constitution de « l’Essingan »(groupe dit d’auto-dĂ©fense des ressortissants Beti – l’ethnie du PrĂ©sident Biya) pour prĂ©server les privilèges des Ă©lites dites ressource du Sud Cameroun. Cette tension a atteint le point culminant quand le maire de YaoundĂ© a offert une machette au PrĂ©sident de la RĂ©publique pour combattre les « ennemis », et dont ce dernier ne s’est pas fait prier pour accepter. Quelques jours plus tard, le PrĂ©sident s’est prĂ©sentĂ© Ă  Douala, dĂ©crit comme un bastion de l’opposition, et a dĂ©clarĂ© « me voici donc Ă  Douala, » une dĂ©claration Ă©nigmatique comme l’homme lui-mĂŞme.

L’Opposant comme victime de « l’Épervier »

La figure de l’Éperviable n’a pas grand chose en commun avec le sacrifice des nationalistes Camerounais des annĂ©es 60, Ă  part, une continuitĂ© de traiter toute forme d’opposition et d’alternance politique crĂ©dible comme un problème biopolitique, mais pas comme le fruit d’un dĂ©bat d’idĂ©es et de programmes salutaires. La figure de l’Ă©perviable participe d’une rĂ©flexion nĂ©cessaire sur les conditions de la figure de l’opposant au Cameroun. Aujourd’hui, soucieux de garder son image de marque, l’opposant est la figure de « l’Ă©perviable ». Les prisons sont remplies de ces « Ă©perviables » mais la question qu’il faut se poser c’est comment un rĂ©gime peut produire autant d’Ă©perviables sans jamais douter de l’ethique de celui qui les a tous nommĂ©s. « Where does the buck stops » comme disent les AmĂ©ricains? Le problème doit ĂŞtre, soit tous les Camerounais sont des bandits, soit il y a un problème structurel qui favorise la nomination d’ĂŞtres douteux qui pilulent dans nos administrations. Marafa est la personne indiquĂ©e pour rĂ©pondre Ă  ce problème et cette proposition sert Ă  Ă©tendre le dĂ©bat sur l’Ă©thique au-delĂ  d’une justice aux ordres, pour dĂ©finir de nouveaux standards de droits humains au Cameroun. Le dĂ©bat sur l’Ă©thique et les droits humains est un dĂ©bat dĂ©mocratique qui ne peut ĂŞtre confisquĂ© ou dictĂ© par des institutions supposĂ©es ĂŞtre au service des Camerounais. La question des droits humains est liĂ©e aux questions de justice sociale.

Marafa est une personnalitĂ© indiquĂ©e pour contribuer Ă  ce dĂ©bat. Marafa Hamidou Yaya est un homme politique, ancien Ministre d’État chargĂ© de l’administration territoriale et de la dĂ©centralisation, et ancien SecrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la PrĂ©sidence de la RĂ©publique, sĂ©rieux prĂ©tendant Ă  la PrĂ©sidence du Cameroun, Marafa Hamidou Yaya a Ă©tĂ© condamnĂ© Ă  25 ans de prison ferme pour «complicitĂ© intellectuelle de dĂ©tournement de deniers publics». Il est incarcĂ©rĂ© depuis le 16 avril 2012 Ă  la caserne militaire du SecrĂ©tariat d’État Ă  la DĂ©fense (SED) de YaoundĂ©. Le DĂ©partement d’État amĂ©ricain, l’Internationale Socialiste, et plusieurs organisations de dĂ©fense des droits de l’homme l’ont reconnu comme un dĂ©tenu d’opinion et appellent Ă  sa mise en libertĂ© immĂ©diate.


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