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Cameroun: pourquoi le retour d’Internet ne règle pas tout

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Après trois mois de coupure, Paul Biya ordonne le rĂ©tablissement d’Internet. Les contestataires rĂ©clament encore la libĂ©ration de dizaines de prisonniers.

Les voilĂ  reconnectĂ©s. Après 93 jours de coupure d’Internet et Ă  trois jours du coup d’envoi des Jeux universitaires de Bamenda, chef-lieu de la rĂ©gion du Nord-Ouest, les habitants des deux rĂ©gions anglophones du Cameroun peuvent Ă  nouveau surfer sur la Toile, faire des opĂ©rations en ligne, tweeter, et surtout, pour nombre d’entre eux, travailler… La nouvelle a Ă©tĂ© annoncĂ©e sur la chaĂ®ne publique camerounaise CRTV Radio ce jeudi 20 avril à 17 heures, tandis que le ministre des Postes et TĂ©lĂ©communications publiait dans le mĂŞme temps un communiquĂ©.

Il rĂ©agit d’abord Ă  la contestation des avocats et des enseignants dans ces deux rĂ©gions. Les premiers ont entamĂ© le 11 octobre 2016 une grève pour rĂ©clamer la reconnaissance du droit anglais (Common Law) dans le système juridique camerounais. Les seconds, en lançant Ă  leur tour un mouvement de grève le 21 novembre 2016, ont renchĂ©ri sur la francophonisation du système d’Ă©ducation. Les revendications se sont par la suite Ă©largies, et la contestation du pouvoir central s’est accompagnĂ©e de slogans fĂ©dĂ©ralistes. La dĂ©cision de couper Internet est intervenue le 17 janvier dernier.

Internet, instrument de «haine et de discorde», selon le gouvernement

Pour les autoritĂ©s, ces corporations d’avocats et d’enseignants d’expression anglaise sont « des activistes extrĂ©mistes, mus par des vellĂ©itĂ©s sĂ©cessionnistes [qui] en ont profitĂ© pour diffuser des messages de haine et inciter Ă  la perpĂ©tration d’actes de violence et Ă  des exactions de toutes sortes ». Il justifie ainsi la coupure d’Internet : «Des activitĂ©s criminelles qui tombent sous le coup de la loi ont Ă©tĂ© pour beaucoup perpĂ©trĂ©es via les rĂ©seaux sociaux. Ces technologies de l’information et de la communication, outils essentiels du progrès Ă©conomique et social, ont malheureusement Ă©tĂ© dĂ©voyĂ©es par les ennemis de la RĂ©publique. En pareilles circonstances, les pouvoirs publics avaient le devoir impĂ©rieux de rĂ©tablir l’ordre, d’assurer la sĂ©curitĂ© des citoyens et de leurs biens, et de garantir le fonctionnement des services administratifs.» Et de prĂ©venir : «Le gouvernement se rĂ©serve le droit de prendre les mesures appropriĂ©es pour Ă©viter qu’Internet ne soit Ă  nouveau utilisĂ© pour susciter la haine et la discorde entre les Camerounais, et pour crĂ©er des troubles Ă  l’ordre public.»

Soulagement dans la «Silicon Mountain»

Sur Twitter, la tech-entrepreneur Rebecca Enonchong savoure cette dĂ©cision. «Internet est notre droit. Vous nous avez rendu Internet comme vous avez rendu la libertĂ© aux esclaves», publie-t-elle, avant de saluer la mobilisation sur les rĂ©seaux sociaux, Ă  travers la campagne #BringBackOurInternet. Sur le site Quartz Africa, Ă©dition africaine du titre d’info Ă©conomique amĂ©ricain, elle souligne que ce mouvement «était une expression de solidaritĂ© pour les personnes dans les zones sans Internet», et que «les millions de tweets de soutien lui ont donnĂ© de l’espoir».

Quartz Africa avait par ailleurs consacrĂ© il y a quelques jours un reportage Ă  la crĂ©ation d’un «camp de rĂ©fugiĂ©s Internet» Ă  Bonako, un village du Sud-Ouest. Le chef-lieu de cette rĂ©gion, BuĂ©a, est qualifiĂ© de « Silicon Mountain« , en raison du dynamisme des entrepreneurs des nouvelles technologies. Ă€ la suite de la «rĂ©pression numĂ©rique» dĂ©cidĂ©e Ă  la mi-janvier, la plupart d’entre eux ont dĂ» multiplier les allers-retours Ă  Douala, capitale Ă©conomique du Cameroun, distante d’environ 70 kilomètres. Des dĂ©placements coĂ»teux, en argent et en temps.

Pressions internationales…

Selon une estimation de l’ONG française Internet sans frontières, les 60 premiers jours de coupure reprĂ©sentaient un coĂ»t de 2,69 millions d’euros pour l’Ă©conomie camerounaise. «Le bilan sera très lourd », se dĂ©sole-t-on sur Cameroon-Info. Le site revient sur la longueur de cette privation d’Internet et sur les pressions exercĂ©es sur le prĂ©sident Biya venant d’Internet sans frontières, de la campagne #BringBackOurInternet ou du lanceur d’alerte Edward Snowden, qui avait rĂ©agi sur Twitter Ă  cet Ă©vĂ©nement. «Le Cameroun a battu le record de la plus longue coupure d’Internet sur le continent africain. […] La rĂ©sistance du gouvernement face aux multiples pressions pour l’amener Ă  mettre fin Ă  cet isolement numĂ©rique a Ă©tĂ© remarquable», estime-t-il. On pourrait ajouter, Ă  la liste des pressions internationales, celles de l’ONU, du Congrès amĂ©ricain, du Vatican… et revenir aussi sur la pression sociale de ces derniers jours.

… et pression populaire


Lundi 17 avril, date marquant les trois mois de censure d’Internet dans les rĂ©gions anglophones du Cameroun, une nouvelle marche silencieuse a Ă©tĂ© organisĂ©e Ă  YaoundĂ©. Des centaines de jeunes ont convergĂ© vers le ministère camerounais des Postes et TĂ©lĂ©communciations, relate Moki Kindzeka sur l’antenne anglophone de Deustche Welle. «Internet, c’est comme l’air qu’on respire», explique un jeune manifestant.

Le lendemain, mardi 18 avril, ce sont des avocats qui ont organisĂ© une confĂ©rence de presse. Le gouvernement camerounais a fait un pas en avant, fin mars, en proposant une sĂ©rie de mesures, parmi lesquelles la mise en place d’une section de Common Law Ă  l’École nationale de magistrature, la crĂ©ation d’une facultĂ© des Sciences juridiques et politiques Ă  l’universitĂ© de Buea, la crĂ©ation d’un dĂ©partement d’English Law dans les universitĂ©s de Douala, NgaoundĂ©rĂ©, Dschang et Maroua, ou l’augmentation des effectifs des magistrats anglophones au sein de la haute juridiction. Les avocats mobilisĂ©s ce mardi 18 avril ont appelĂ© Ă  la mise en Ĺ“uvre rapide de ces mesures, rappelant que le Cameroun Ă©tait un pays bilingue, en thĂ©orie, et qu’il pouvait s’inspirer en matière juridique de la double culture qui prĂ©vaut Ă©galement au Canada. Mais ils ont surtout plaidĂ© pour la libĂ©ration des personnes emprisonnĂ©es depuis ce nouvel Ă©pisode de «crise anglophone».

«Mes Claude Assira et Bernard Muna ont clairement demandĂ© aux autoritĂ©s camerounaises compĂ©tentes de libĂ©rer les avocats et toutes les autres personnes dĂ©tenues, et de prendre des mesures appropriĂ©es en vue du retour en toute sĂ©curitĂ© des personnes en exil et de la levĂ©e de l’interdiction de sortir du territoire national», peut-on lire dans News du Camer. Entre 70 et 100 personnes, selon les sources, ont Ă©tĂ© placĂ©es sous les verrous depuis cette crise sociopolitique. Pour leurs conseils, « cette demande de libĂ©ration est faite dans le souci de la dissipation progressive et durable de la crise ». L’un d’eux prĂ©cise dans les colonnes des News du Camer que «les personnes dĂ©tenues ne sont ni les leaders ni les plus radicaux de la contestation».

Peu après l’annonce du rĂ©tablissement d’Internet, les messages se sont multipliĂ©s sur les rĂ©seaux sociaux pour appeler Ă  libĂ©rer ces prisonniers.

La crise anglophone est encore loin d’ĂŞtre rĂ©glĂ©e

Alors que certaines tensions s’apaisent, d’autres revendications s’amplifient donc. «La crise anglophone au Cameroun donne l’impression d’un feuilleton Ă  rebondissements», Ă©crit Christophe Sessou dans BĂ©nin Monde Infos. Il rappelle que cette crise est «partie de façon banale de l’Ă©chec de leur candidat [des rĂ©gions anglophones, NDLR] John Fru Ndi Ă  la prĂ©sidentielle de 1992». Scrutin qui a vu Paul Biya l’emporter avec une courte avance, et dont les rĂ©sultats, depuis, n’ont cessĂ© d’ĂŞtre contestĂ©s par une partie de l’opposition. «Face au silence du pouvoir, ils corsent un peu plus leur mouvement en rĂ©clamant l’autonomie», explique le journaliste du site bĂ©ninois. «Il a mĂŞme parlĂ© d’une RĂ©publique d’Ambazonie, devant rĂ©unir les deux rĂ©gions, le Nord-Ouest et le Sud-Ouest anglophones. Les deux dĂ©partements se disent marginalisĂ©s au plan politique, Ă©conomique, social et judiciaire. Ils dĂ©plorent aussi d’ĂŞtre dĂ©favorisĂ©s par rapport Ă  la redistribution des revenus du pĂ©trole dont leur sous-sol est nanti», poursuit-il. Le prĂ©sident Biya, conclut-il, «n’a pas la paix avec les revendications des rĂ©gions anglophones». Autre motif d’inquiĂ©tude pour une partie de la population camerounaise : les accusations ciblant des hommes d’Église, qui auraient encouragĂ© les manifestants. Trois Ă©vĂŞques doivent ĂŞtre jugĂ©s ce lundi 24 avril. Ils viennent de recevoir le soutien de l’archevĂŞque mĂ©tropolitain de Douala.

La crise anglophone, un nouveau Boko Haram ?

Il y a quelques jours, l’ancien ministre de l’Éducation David Abouem A Tchoyi prĂ©venait dans une longue tribune publiĂ©e dans le quotidien camerounais Mutations, et reprise par la presse en ligne, d’un risque de « rĂ©veils amers » si le «problème anglophone» n’Ă©tait pas davantage pris en compte. Il s’employait Ă  expliquer ce « problème » en listant ses fondements, parmi lesquels la centralisation de l’État, le «non-respect des engagements relatifs Ă  la prise en compte, de manière Ă©quitable, des cultures et traditions institutionnelles, juridiques, administratives hĂ©ritĂ©es des anciennes puissances administrantes», et le «non-respect du bilinguisme dans le secteur public, bien que la Constitution fasse du français et de l’anglais deux langues officielles d’Ă©gale valeur». Et de mettre en garde : «Boko Haram a trouvĂ© des appuis Ă  l’extĂ©rieur. N’attendons pas que des compatriotes mal Ă  l’aise et qui crient leur mal-ĂŞtre en viennent un jour, par dĂ©sespoir, Ă  rechercher des appuis Ă  l’extĂ©rieur», Ă©crivait-il, en rĂ©fĂ©rence au groupe islamiste radical parti du Nigeria. L’ancien ministre vient d’ĂŞtre nommĂ© membre de la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme par dĂ©cret prĂ©sidentiel. Il a du pain sur la planche.

 

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