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DieudonnĂ© Essomba: « Sortir du CFA est le gage d’une meilleure relance des Ă©conomies de nos pays»

Selon ce statisticien auteur d’un livre sur la monnaie binaire, la monnaie utilisĂ©e dans la zone Franc, n’est pas Ă  l’avantage de ses membres. Il explique.

Le 05 octobre dernier à Paris en France, les ministres des finances des pays de la zone FCFA dont le Cameroun, se sont retrouvés pour la traditionnelle réunion et pour la célébration des quarante années de coopération monétaire, quel est votre commentaire?
D’abord il faut tenir compte du fait que les accords de 1972 viennent consacrer une vieille pratique, c’est-Ă -dire une zone monĂ©taire commune, articulĂ©e autour de la France, fonctionnant sur la base de la conservation par elle, des devises et de l’or monĂ©taire. Une zone qui avait existĂ© avant et avait persistĂ© après les indĂ©pendances des pays membres de la zone franc. Donc le franc CFA avait toujours fonctionnĂ© et fonctionnait encore jusqu’Ă  rĂ©cemment, comme des sous monnaies de la monnaie française. Alors en 1972, on donne un habillage juridique, Ă  cette très vieille pratique, en le rendant mĂŞme un peu plus complexe sous la forme jusqu’ici difficile Ă  comprendre d’une crĂ©ation de plusieurs Banques Centrales pour la mĂŞme monnaie. La question de fond est celle de savoir ce que les pays de la zone franc commĂ©morent en rĂ©alitĂ©. Il y a lĂ  quelque chose qui n’est pas clair. Lorsqu’on observe les attitudes officielles on a l’impression que la zone Franc a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e en 1972 alors que ce moment-lĂ  marque le dĂ©part de l’habillage juridique d’une pratique de rente propre Ă  la colonisation.

Votre inquiĂ©tude nous emmène a rappeler qu’effectivement, avec l’entrĂ©e de la monnaie unique europĂ©enne, les pays africains de la zone Franc, n’ont plus d’accord monĂ©taire avec la France, parce que les accords de Maastricht l’interdisent, mais avec l’Euro. Aujourd’hui quelle est la substance qui reste des accords monĂ©taires qui sont cĂ©lĂ©brĂ©s ?
Ce qu’il faut comprendre c’est que le CFA Ă©tait une partie de la monnaie française. Lorsque celle-ci est fondue dans l’Euro, le CFA est devenue une partie des Euros de la France, mais qui circule en Afrique. Jusqu’ici, le CFA n’est pas encore une monnaie vĂ©ritablement autonome. Du point de vue l’Ă©conomie globale, les pays de la zone CFA se comportent exactement comme si c’Ă©tait des dĂ©partements français, sauf que cette hiĂ©rarchisation porte sur la monnaie. Donc au niveau europĂ©en, on ne connaĂ®t vĂ©ritablement pas le CFA. On distingue des euros qui circulent en France, et ceux qui circulent dans les pays africains sous la forme de CFA.

Oui mais malgré tout, le CFA est convertible contre un large panier de monnaies. On peut le changer contre du Dollars, du Yen et autres monnaies, comment cela se passe-t-il exactement?
C’est une très bonne question. Je prĂ©cise tout d’abord que le CFA est essentiellement Ă©mis Ă  travers les devises. Les banques centrales ne dĂ©cident pas de crĂ©er la monnaie sur la base des agrĂ©gats Ă©conomique comme le font d’autres Banques Centrales. Ce qui veut dire que lorsque le Cameroun par exemple rĂ©alise des exportations, dans ces diffĂ©rents pays, il ne reçoit pas directement ses devises. Ces recettes sont en principe reversĂ©es dans le trĂ©sor public français, qui lui renvoie une quantitĂ©, sous la forme de CFA. Ă€ l’inverse, lorsque nous voulons importer des marchandises, le système bancaire ici demande Ă  la Banque de France qui nous remet des devises pour les importations. Il n’y a pas plus grand outil de contrĂ´le d’un pays. La convertibilitĂ© est apparente car elle ne peut aller au-delĂ  d’un certain montant. Pour le cas du Cameroun, au-delĂ  de 2200 milliards de FCFA, la quantitĂ© de devises que nous produisons chaque annĂ©e, on a recours Ă  un endettement commercial.

Vous êtes de ceux qui pensent que les accords monétaires sont une des causes de blocages des économies de la zone Franc dont le Cameroun, comment expliquez-vous cela?
Je vais vous citer la situation dramatique que vit le solde extĂ©rieur (diffĂ©rence entre les importations et les exportations). Lorsque le Cameroun atteint le point d’achèvement en 2006, son dĂ©ficit commercial en 2007 n’est que de 90 milliards de FCFA. en 2008 ce dĂ©ficit monte Ă  190 en 2011, le dĂ©ficit du commerce extĂ©rieur est Ă  1700 milliards de FCFA et les prĂ©visions de 2012 prĂ©voient une hausse certaine. Or Ă  la vĂ©ritĂ©, ce dĂ©ficit cumulĂ© constitue un endettement. Comme je vous l’expliquais, pour importer, nous demandons nos devises Ă  la France qui nous les remet. Mais lorsque nous importons plus que nous ne vendons, forcĂ©ment le surplus d’achat se fait sur la base des devises que la France ou d’autres partenaires nous prĂŞtent. A cette dette commerciale, il faut rajouter les 2210 milliards de dette contractĂ© auprès des bailleurs et du secteur privĂ© pour la rĂ©alisation des projets et le fonctionnement de l’appareil administratif. Donc Ă  la dette publique normale, il faut ajouter 3000 milliards de dĂ©ficit commercial cumulĂ© et donc vous constaterez vous-mĂŞme les ravages qui naissent du fait d’une monnaie qu’on ne contrĂ´le pas. Si nous admettons qu’il est logique de s’endetter pour les projets, l’augmentation permanente de la dette issue du dĂ©sĂ©quilibre de la balance des paiements est très dangereuse, parce que tout le monde est responsable sans le rĂ©aliser. En 1987 pour ceux qui se rappellent des annĂ©es de braises Ă©conomiques, c’est prĂ©cisĂ©ment ce scĂ©nario qui rend les choses difficiles au Cameroun, couplĂ© Ă  une incapacitĂ© de l’administration Ă  anticiper et prĂ©voir. Nous sommes en train d’y retourner Ă  petit pas. Or pour jouer sur la balance des paiements, les pays utilisent souvent la monnaie, en la dĂ©prĂ©ciant ou en la valorisant. Cela permet un contrĂ´le sur les flux de capitaux entrant ou sortant. Aujourd’hui le fait qu’on utilise une monnaie rigide qui n’est pas la nĂ´tre, empĂŞche cela et le pays est en train de s’enfoncer inĂ©vitablement.

Dieudonné Essomba

Journalducameroun.com)/n

Aujourd’hui parlant du stock de devises gĂ©rĂ©es sur le compte des opĂ©rations en France pour le compte de la zone Franc, on parle de 30 milliards de dollars. Est-ce qu’on peut encore vĂ©ritablement dire que le France qui a des besoins budgĂ©taires qui se chiffrent en milliers de milliards d’Euros, use et abuse de sa position sur la monnaie Africaine. Est-ce qu’il n’y pas un peu d’incompĂ©tence de nos dirigeants qui refusent d’avancer?
D’abord sur le volume des transactions, il faut tenir compte de ce que le stock en devises est un mĂ©canisme rĂ©gulateur. Normalement le pays n’a pas besoin d’un stock en devises. Il doit Ă©quilibrer ses comptes par la vente et l’achat. Ce stock apparaĂ®t pour gĂ©rer les risques. Il n’a pas besoin d’ĂŞtre Ă©norme. Donc de ce fait, mĂŞme s’il apparaĂ®t dĂ©risoire par rapport au volume de l’activitĂ© Ă©conomique en France, il joue un rĂ´le stabilisateur extrĂŞmement important. C’est un peu comme la queue de l’avion. Si vous dĂ©cidez de la couper au motif qu’elle est plus petite que le reste, vous ne pourrez plus rien faire et ce sera le crash assurĂ©. Le fait mĂŞme que la France s’accroche Ă  cette zone, est la preuve qu’elle y tient Ă  fond. A cĂ´tĂ© de cela, il y a le fait que c’est un moyen pour la France de contrĂ´ler mĂŞme subtilement ou de manière ouverte les flux commerciaux. Il vous souvient dans beaucoup de marchĂ© publics en Afrique francophone, la France a souvent fait des pressions. Donc le fait qu’elle maĂ®trise ces flux lui donne de manière stratĂ©gique la possibilitĂ© de les maĂ®triser et surtout de jauger la force des autres pays avec lesquelles elle est aujourd’hui dans la lutte sur le contrĂ´le des parts de marchĂ© dans le monde. Vous demandez aussi s’il n’y a pas de problème de gouvernance. Je vous dis que la situation des pays africains intègre plusieurs types de problèmes. Il y a un problème de gouvernance opĂ©rationnelle (corruption, mauvaise utilisation des ressources), de gouvernance stratĂ©gique, et aussi la mauvaise articulation de nos Ă©conomies. Nous ouvrons nos Ă©conomies au nom de la compĂ©titivitĂ© alors que celle-ci dĂ©pend d’un certain nombre de facteurs que nous ne possĂ©dons pas encore, d’oĂą les grands projets. On essaye de transformer la gouvernance en une sorte de bâton magique, or ils savent que cela n’a rien Ă  voir. MĂŞme si on donne le Cameroun a l’Ă©quipe Barack Obama, dans les circonstances actuelles, cela lui posera problème.

Parlant des accords monĂ©taires, il semble que la substance qui reste aujourd’hui et vous l’avez expliquĂ©, c’est la gestion budgĂ©taire du Franc CFA. Donc les pays de la zone Franc peuvent dĂ©cider de changer de partenaire est ce que ce n’est pas une solution?
Ce que la France gère, ce sont nos devises extĂ©rieures maintenant les autres aspects de la gouvernance Ă©conomique est l’affaire des organismes internationaux, comme la Banque Mondiale et le FMI. Quant aux autres pays nous avons de simples rapports commerciaux. Si nous sortons du CFA aujourd’hui, la seule issue est d’avoir notre monnaie. Maintenant dans la gestion de cette monnaie, on peut s’arrimer Ă  un autre pays. Comme le Ghana le fait avec le Dollar US. Mais Ă©videmment pour l’AmĂ©rique, c’est un peu comme un oiseau qui dĂ©cide de suivre les Ă©lĂ©phants. Il faut savoir que la zone Franc est une expĂ©rience unique dans le monde, c’est-Ă -dire le cas oĂą un autre pays Ă©met la monnaie utilisĂ©e dans plusieurs autres pays. C’est assez impressionnant qu’on puisse cĂ©lĂ©brer cela. Alors est ce que le problème n’est pas la France, je dois dire que ce pays a profitĂ© du CFA dans les annĂ©es 70. Il avait connu un grand retard dans son industrialisation et Ă  l’Ă©poque les devises gĂ©nĂ©rĂ©es par les Ă©conomies africaines, oĂą il n’existait pas encore de classe moyenne comme aujourd’hui, Ă©taient inutilisĂ©es. La France a donc utilisĂ© l’Ă©norme stock de devises des pays de la zone Franc pour se relancer. La seule pĂ©riode oĂą le solde du compte des opĂ©rations a franchi le rouge, cette France n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  imposer une dĂ©valuation dont on connaĂ®t les consĂ©quences par la suite. Elle avait ainsi soit refusĂ©, soit Ă©tĂ© incapable de respecter ses engagements consignĂ©s dans les accords monĂ©taires de soutenir le CFA jusqu’au bout, et donc les pays de la zone Franc auraient pu commencer Ă  voir clair dès ce moment-lĂ .

Alors finalement quelle solution à tout ça?
J’ai toujours dit tout en reconnaissant la position pertinente des personnes qui demandent de sortir du CFA, que la solution la plus pertinente est de crĂ©er Ă  cĂ´tĂ© de cette monnaie, une monnaie parallèle, dont le volume serait de 15 Ă  25% de la masse monĂ©taire globale. La caractĂ©ristique de cette monnaie est qu’elle ne servira pas Ă  acheter les biens extĂ©rieurs. Cela permettra de contrĂ´ler les flux, limiter l’endettement commercial, augmenter l’Ă©pargne nationale et permettre un dĂ©veloppement auto gĂ©nĂ©rĂ©. Évidemment Ă  long terme lorsqu’on aura restructurĂ© nos Ă©conomies et acquis la force qui puisse nous permettre de rĂ©sister Ă  l’agression Ă©conomique extĂ©rieure, alors lĂ  on peut envisager sortir du FCFA. Comme le dit souvent Manu Dibango, l’ennemie ne dort jamais il ne faut pas dormir et rĂŞver. Il ne faut pas aussi confondre le courage et la stupiditĂ©. Si on doit sortir du CFA, cela doit ĂŞtre une action planifiĂ©e, rĂ©flĂ©chie et solide.

Pays de la zone Franc

economie.gouv.fr)/n

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