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Gabon-Cameroun-Congo: politique et « suspension tĂ©lĂ©ologique de l’Ă©thique »

Par Marc Mvé Bekale, Essayiste, Maßtre de conférences (Université de Reims)

L’islamisme radical est accusĂ© de nihilisme et d’obscurantisme parce qu’il mĂšne au massacre d’innocents. Il me semble que laisser mourir une jeune maman aux portes d’un hĂŽpital sans la moindre assistance – drame que vivent de milliers d’Africains au quotidien – est un acte d’une violence extrĂȘme au mĂȘme titre que le fait d’armer un analphabĂšte d’une ceinture explosive.

«Suspension tĂ©lĂ©ologique de l’Ă©thique». Ne prenez pas peur. Ce n’est qu’une notion crĂ©Ă©e par le philosophe danois SĂžrenKierkegaard Ă  l’occasion d’un dialogue critique avec son homologue allemand Hegel. En Ă©tĂ© 2013, je visitai pour la premiĂšre fois Copenhague (Danemark), la ville oĂč Kierkegaard Ă©crivit Crainte et tremblement, ouvrage prĂ©curseur de l’existentialisme moderne (Heidegger, Sartre), dans lequel il souligne les limites de la philosophie morale hĂ©gĂ©lienne et propose surtout l’interprĂ©tation d’un Ă©pisode central de l’Ancien testament : le sacrifice, «avorté» in extremis, d’Isaac par son pĂšre Abraham. Un jour, Dieu voulut Ă©prouver Abraham et lui ordonna: «Abraham! Prends ton fils unique que tu chĂ©ris, Isaac, et va-t’en au pays de Moriyya, et lĂ  tu l’offriras en holocauste sur une montagne que je t’indiquerai». Abraham s’exĂ©cuta jusqu’Ă  ce que – comme dans les couloirs de la mort amĂ©ricains oĂč la suspension d’une exĂ©cution peut intervenir au dernier moment – YahvĂ© lui rĂ©vĂšle qu’il s’agissait d’un canular visant Ă  tester la profondeur de sa foi.

Alors, Abraham! Criminel ou hĂ©ros de la foi? DĂ©positaire d’une morale absolue ou d’une nĂ©gation absolue de la morale? C’est lĂ  que se situe la question kierkegaardienne de la «suspension tĂ©lĂ©ologique de l’Ă©thique», laquelle se trouve en lien avec la tentation de «l’holocauste» humain. Signalons que chez les IsraĂ©lites, l’holocauste dĂ©signait le rite sacrificiel d’un animal par le feu avant d’ĂȘtre associĂ© plus tard Ă  l’extermination d’un groupe humain pour des raisons religieuses, politiques ou racistes. Abraham faillit donc opĂ©rer un basculement radical, une mutation totale du rite expiatoire aboutissant Ă  la dĂ©sacralisation de la vie humaine.

Le choix de laisser mourir son ĂȘtre le plus cher, au nom d’une injonction divine, rĂ©vĂ©lait chez Abraham une foi irrĂ©ductible. Absolue. Sa dĂ©marche suspendait, sinon faisait table rase du systĂšme de croyances israĂ©lite, dont un des commandements posait la sacralitĂ© de la vie humaine: «Tu ne tueras point». Mais la soumission d’Abraham Ă  un ordre supĂ©rieur – criminel Ă  nos yeux de modernes – rĂ©pondait Ă  un principe, Ă  la force, Ă  la source d’Ă©manation mĂȘme – d’oĂč le terme «tĂ©lĂ©ologique» – du Bien ou de toute moralitĂ©: Dieu.

Une telle dialectique se trouve Ă  l’ uvre Ă  travers les modes de gouvernance mis en place par les autocrates d’Afrique noire mais en un mouvement contraire oĂč l’on est dans la suppression pure et simple des fondements de la morale par laquelle les hommes sont censĂ©s se dĂ©finir. Si Abraham, lui, obĂ©issait Ă  Dieu, l’impĂ©ratif suprĂȘme auquel rĂ©pondent les puissants du continent noir n’est point dĂ©terminĂ© par une norme situĂ©e au-dessus d’eux. Bien au contraire, il naĂźt de leurs propres dĂ©sirs, impulsions et volontĂ© de domination. Du culte personnel: la vision d’eux-mĂȘmes comme puissance absolue. IndĂ©passable. Ici la nĂ©gation des valeurs de construction des nations se traduit par une violence protĂ©iforme. Elle commença avec la traite nĂ©griĂšre – dont nombre de rois africains de l’Ă©poque furent de fervents complices -, se poursuivit avec l’esclavage colonial, qu’on a appelĂ©, par euphĂ©misme, le « travail forcĂ© ». L’oppression postcoloniale, quant Ă  elle, passe par l’exploitation outranciĂšre des richesses du continent, des crimes politico-Ă©conomiques, des rites de sacrifices humains qui endeuillent de nombreuses familles.

Du Gabon au Congo, les populations sont les victimes expiatoires de rĂ©gimes politiques vides de tout fondement moral, dont les maĂźtres n’obĂ©issent qu’au seul impĂ©ratif de prĂ©servation du pouvoir. A observer l’engluement des masses populaires africaines dans la pauvretĂ© la plus abjecte, un seul mot semble dĂ©finir les politiques des autocrates tels Paul Biya, Denis Sassou Nguesso ou feu Omar Bongo Ondimba: le nihilisme. Leur rĂšgne despotique a crĂ©Ă© un mode d’existence propre Ă  l’apartheid sud-africain ou Ă  la sĂ©grĂ©gation raciale aux Etats-Unis. Les bantoustans d’Afrique du Sud et les ghettos noirs procĂ©daient d’une idĂ©ologie raciste qui avait proclamĂ© la supĂ©rioritĂ© de l’homme blanc. Vu des populations opprimĂ©es,le racisme confinait au nihilisme, au rejet d’une valeur cardinale, Ă©manation du principe de Dieu: la reconnaissance d’une communautĂ© humaine issue d’un mĂȘme crĂ©ateur, ainsi que le sous-entend un ancien Negro Spiritual afro-amĂ©ricain ([i «All Gods Chillun [Children] Got Wings»] – tous les enfants de Dieu ont des ailes et, blancs ou noirs, voleront vers le paradis.


Le racisme amĂ©ricain et sud-africain niait cette vĂ©ritĂ©. Que tous habitants de la terre puissent trouver leur place au paradis et jouir de ses richesses. Il tirait argument de la Bible, s’appuyait sur le pseudo-rĂ©cit de la damnation de la descendance chamitique de NoĂ©, fictivement identifiĂ©e aux populations noires. Il perpĂ©tua la hiĂ©rarchie des races afin de mieux rejeter le Noir au bas de l’Ă©chelle de l’humanitĂ© et l’asservir Ă  l’envi.

Nombre de dirigeants postcoloniaux, arrivĂ©s au pouvoir sous la tutelle des maĂźtres blancs, ont hĂ©ritĂ© de cette idĂ©ologie «nihilo-raciste»: tous les habitants de la terre, dĂ©clarĂ©s inĂ©gaux devant Dieu, n’ont pas droit aux richesses du paradis. Comment en douter lorsqu’au Cameroun une jeune femme enceinte vient crever aux portes d’un hĂŽpital public avant de se voir ouvrir le ventre, en un acte de dĂ©sespoir par sa s ur, tel l’on dĂ©pĂšce un animal. Le drame de cette femme, Ă©jectĂ©e hors de la civilisation humaine, ramenĂ©e au rang de bĂȘte sauvage, nous parle d’abord d’une Afrique noire que ses dirigeants condamnent Ă  une existence moyenĂągeuse.

L’islamisme radical est accusĂ© de nihilisme et d’obscurantisme parce qu’il mĂšne au massacre d’innocents. Il me semble que laisser mourir une jeune maman aux portes d’un hĂŽpital sans la moindre assistance – drame que vivent de milliers d’Africains au quotidien – est un acte d’une violence extrĂȘme au mĂȘme titre que le fait d’armer un analphabĂšte d’une ceinture explosive.

Les injustices aberrantes des sociĂ©tĂ©s africaines contemporaines prĂ©carisent l’existence humaine. Elles jettent chaque jour de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants sur les routes mortelles de l’immigration. Elles sont en train de crĂ©er les conditions d’un basculement de la jeunesse africaine vers des mouvements extrĂ©mistes oĂč ils seront happĂ©s par l’ivresse du meurtre de masse. Face Ă  pareil contexte, l’enjeu ne se limitera plus Ă  une dĂ©nonciation purement littĂ©raire; il nous faudra crĂ©er un cadre de contestation gigantesque et raisonnĂ©e auprĂšs des co-responsables europĂ©ens de nos tragĂ©dies et de rendre ingĂ©rables les reprĂ©sentations diplomatiques des pays incriminĂ©s. Il nous faut devenir des intellectuels fanoniens.

Marc Mvé Bekale

mmvebekale.free.fr)/n

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