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«GrĂące Ă  Obama, des millions d’entre nous ont osĂ© rĂȘver»

Par Imbolo Mbue, auteure du roman «voici venir les rĂȘveurs»

Je ne passais pas un bon Ă©tĂ©, l’annĂ©e oĂč un sĂ©nateur jusqu’ici largement inconnu, nommĂ© Barack Obama, monta sur scĂšne pour prononcer le discours d’ouverture de la convention nationale dĂ©mocrate. J’avais quittĂ© l’universitĂ© depuis quelques annĂ©es et ne savais pas encore bien quoi faire de ma vie ; mes recherches d’emploi n’aboutissaient pas, et je vivais dans une chambre tellement Ă©triquĂ©e que je parvenais Ă  toucher ses deux murs opposĂ©s rien qu’en tendant les bras. Ce fut dans cette chambre, en cette soirĂ©e de juillet 2004, que j’ai regardĂ© ce jeune homme noir s’avancer vers le podium, cet homme qui frappait dans ses mains et saluait la foule, en musique, sous les hourras de milliers de gens au-dessus desquels flottait le nom «Obama».

Un Africain : telle fut ma premiĂšre pensĂ©e Ă  la lecture de ce nom. Ma fiertĂ© fut immĂ©diate – l’un des nĂŽtres allait s’adresser Ă  la nation. Etait-il, comme moi-mĂȘme, un immigrĂ© de premiĂšre gĂ©nĂ©ration ou un enfant d’immigrĂ©s ? De quel pays d’Afrique ? Peut-ĂȘtre du Cameroun – Obama aurait trĂšs bien pu passer pour un nom camerounais. Evidemment, nous n’Ă©tions pas arrivĂ©s Ă  la moitiĂ© de son discours que j’avais dĂ©jĂ  appris qu’il n’Ă©tait pas un immigrĂ©, comme moi, et encore moins un Camerounais, mais cela n’y changeait rien – car Ă  ce moment-lĂ , je m’Ă©tais dĂ©jĂ  reconnue en lui. Je fus bien sĂ»r loin d’ĂȘtre la seule Ă  voir ce que j’avais envie de voir en dĂ©couvrant cet homme politique charismatique et fascinant. Barack Obama lui-mĂȘme Ă©tait conscient de produire cet effet, et se comparaĂźt au test de Rorschach, le «test des taches d’encre» – plutĂŽt que de voir celui qu’il Ă©tait, les gens se forgeaient une image Ă  partir de leurs histoires personnelles et de leurs propres points de vue.

Une fusée lancée
Ainsi, Barack Obama est-il devenu notre test de Rorschach national ; telle une fusĂ©e lancĂ©e vers l’infini, sa cote de popularitĂ© grimpa en flĂšche Ă  mesure que des AmĂ©ricains issus des milieux les plus divers projetaient sur lui ce qu’ils voulaient voir. Il gagna le soutien de millions de jeunes, car ces derniers, en le regardant, voyaient en lui un homme jeune. Des Noirs ralliaient son camp, car ils voyaient en lui un homme noir. Pareil pour les intellectuels, qui voyaient en lui un homme instruit. Pour les croyants, qui voyaient en lui un homme de foi. Pour les hommes et les femmes attachĂ©s aux valeurs de la famille, qui voyaient en lui un bon pĂšre et un bon mari. Autant dire que ceux qui rentraient dans plus d’une de ces catĂ©gories avaient comme atteint le paradis politique. J’avais moi-mĂȘme l’impression d’avoir trouvĂ© le paradis – j’Ă©tais jeune, noire, instruite, croyante, et la famille constituait Ă  mes yeux le socle d’une sociĂ©tĂ© prospĂšre. Barack Obama ressemblait tellement Ă  des millions d’entre nous que cela paraissait presque trop beau pour y croire, et pourtant, nous y croyions. Barack Obama parlait d’espoirs, de rĂȘves, et tous ensemble, nous espĂ©rions et rĂȘvions.

Nous rĂȘvions de le voir remporter l’investiture dĂ©mocrate pour l’Ă©lection prĂ©sidentielle de 2008, et il la remporta. Nous rĂȘvions de le voir gagner ces Ă©lections, et il les gagna. Nous espĂ©rions qu’une fois devenu notre prĂ©sident, Barack Obama porte notre cause Ă  la Maison Blanche, exauce les v ux de chacun. Peut-ĂȘtre aurions-nous dĂ» voir que certains d’entre nous allaient au-devant de dĂ©ceptions.

Peut-ĂȘtre aurions-nous dĂ» savoir qu’un seul homme ne peut pas tout incarner Ă  la fois. Peut-ĂȘtre n’aurions-nous pas dĂ» nous projeter en lui de la sorte, mais beaucoup ne voyaient pas les choses ainsi – voilĂ  oĂč rĂ©side la beautĂ© de l’espoir, qui vous permet de surmonter l’impossible. En tant qu’immigrĂ©e, l’un de mes nombreux espoirs Ă©tait que notre nouveau prĂ©sident fasse tout son possible pour que reste vivante la reprĂ©sentation de l’AmĂ©rique que se faisaient les immigrants. ArrivĂ©s de pays lointains, nous croyions qu’il y avait quelque chose pour nous en AmĂ©rique – quelque chose qui nous permettrait de vivre une vie que nous ne pouvions connaĂźtre dans notre pays d’origine. Pourtant, lors des annĂ©es qui ont suivi l’Ă©lection, j’eus l’occasion de discuter avec diffĂ©rents immigrants qui se demandaient si l’ «american dream» deviendrait un jour rĂ©alitĂ© pour eux.

Pour beaucoup, en particulier ceux qui avaient Ă©lu domicile Ă  New York, le prix des loyers Ă©tait trop cher, les emplois intĂ©ressants hors de portĂ©e, les Ă©tudes impossibles Ă  financer, sans parler des bonnes assurances maladie – sous bien des aspects, vivre en AmĂ©rique se rĂ©vĂ©lait plus difficile que de vivre dans son propre pays. Mais nous Ă©tions tous d’accord sur un point : l’AmĂ©rique avait Ă  nous offrir une chose qu’aucun autre pays au monde ou presque ne pouvait nous offrir – des opportunitĂ©s. Parmi les immigrants que je connaissais, ceux qui Ă©taient en situation irrĂ©guliĂšre espĂ©raient que Barack Obama leur ouvre la voie qui leur permettrait d’obtenir des papiers, lui qui mesurait le rĂŽle que les immigrants avaient jouĂ© pour bĂątir la superpuissance qu’Ă©tait devenue l’AmĂ©rique d’aujourd’hui. Si un homme pouvait obtenir un consensus en vue de trouver une solution Ă  un problĂšme concernant 11 millions d’immigrĂ©s sans papiers, cet homme Ă©tait Barack Obama. Si un homme pouvait faire bouger un pays tout entier et l’amener Ă  atteindre tout son potentiel, cet homme-lĂ  Ă©tait ce brillant, cet audacieux rĂȘveur qui inspirait adoration au monde entier. Alors nous nous disions, regardons-le faire.


[ib Le «Maßtre du compromis»]
Et Barack Obama l’a fait. Barack Obama a fait ce qu’il pouvait. A-t-il Ă©chouĂ© sur certains points ? Oui, mais en faisant du mieux qu’il le pouvait, je crois. Ses dĂ©tracteurs, bien entendu, ne seront pas d’accord avec moi. Ses dĂ©tracteurs invoqueront sans doute l’attaque de Benghazi, Daech ou le rĂ©chauffement climatique comme preuves de ses flagrants Ă©checs. Et peut-ĂȘtre auront-ils raison, mais ce que j’ai vu en Barack Obama Ă©tait un prĂ©sident qui s’est ouvert au compromis en comprenant qu’un petit changement valait mieux que le statu quo.

Je ne peux imaginer que rĂ©aliser tant de compromis aura Ă©tĂ© facile pour lui ; mĂȘme ses plus fervents supporteurs, dont je fais partie, se sont retrouvĂ©s dĂ©couragĂ©s, au fil du temps, de le voir multiplier les compromis – de le voir constamment chercher le milieu plutĂŽt que de dĂ©fendre prĂ©cisĂ©ment les causes pour lesquelles nous pensions qu’il devait se battre. Mais il ne s’arrĂȘtait pas. Barack Obama s’asseyait Ă  la table de ceux qui semblaient dĂ©terminĂ©s Ă  s’opposer Ă  lui ; Barack Obama semblait devenu le «maĂźtre du compromis».

Ne pouvant mettre en place une assurance santĂ© publique obligatoire et universelle, il crĂ©a un systĂšme grĂące auquel des millions de citoyens et d’immigrants, moi y compris, purent trouver une assurance santĂ© Ă  un tarif abordable. En pleine crise Ă©conomique, il conclut un compromis avec les rĂ©publicains afin d’Ă©tendre les indemnitĂ©s de chĂŽmage Ă  ceux qui, comme moi, avaient perdu leur travail pendant la rĂ©cession, et qu’il leur soit possible de subvenir Ă  leurs besoins pendant qu’ils cherchaient ces nouveaux emplois tant convoitĂ©s. Quand un compromis ne fonctionnait pas, il signait des dĂ©crets prĂ©sidentiels, Ă  l’instar de celui qui permit aux jeunes sans papiers, arrivĂ©s enfants dans le pays, de bĂ©nĂ©ficier d’un statut particulier. Convaincu qu’il fallait prendre en main cette politique d’immigration dĂ©faillante, Barack Obama tenta de collaborer avec le CongrĂšs pour restructurer ce systĂšme, puis se battit pour porter son plan devant la Cour suprĂȘme afin de protĂ©ger de l’expulsion ces honnĂȘtes travailleurs sans papiers. Ces deux missions se soldĂšrent par un Ă©chec, mais nous savons que Barack Obama s’est battu.

Barack Obama a Ă©tĂ© un grand prĂ©sident, et j’espĂšre que l’histoire le jugera comme tel. J’espĂšre qu’il restera de lui l’image d’un homme charitable, digne, qui Ă©leva la voix et se battit pour tous les AmĂ©ricains. Il ne put combler les espoirs de tous ceux qui croyaient en lui, mais grĂące Ă  lui, des millions d’entre nous ont osĂ© rĂȘver. Barack Obama nous a montrĂ© comment devenir des rĂȘveurs audacieux.

l’ex prĂ©sident amĂ©ricain, Barack Obama

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