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Le problème anglophone pourrait devenir le nouveau Boko Haram

Par David Abouèm à Tchoyi

InterpellĂ© sur un plateau de tĂ©lĂ©vision le soir du 31 DĂ©cembre 2016 sur la «question anglophone», je me suis rendu compte que ce problème Ă©tait brouillĂ© par de nombreuses idĂ©es fausses. J’ai donc estimĂ© devoir Ă©crire un article pour restituer ma part de vĂ©ritĂ©. En toute humilitĂ©, sans aucune prĂ©tention Ă  l’exhaustivitĂ© ni, encore moins, au monopole de la vĂ©ritĂ©. C’est de l’Ă©tranger que j’ai suivi, non sans tristesse, les Ă©vĂ©nements qui secouent depuis quelques temps les rĂ©gions du Nord-ouest et du Sud-ouest. Il ne m’a pas Ă©tĂ© possible d’accĂ©der aux diffĂ©rentes informations ni Ă  toutes les rĂ©actions officielles relatives Ă  ces tristes Ă©vĂ©nements. Mais j’ai une connaissance Ă  la fois directe et intime des problèmes de ces deux rĂ©gions, auxquelles m’attachent d’ailleurs des liens aussi forts que tendres : j’y ai passĂ© une dizaine d’annĂ©es de ma carrière administrative.

Existe-t-il un problème anglophone au Cameroun ? Oui, assurĂ©ment. Du moins si l’on entend par «anglophone» les populations originaires du Nord-ouest et du Sud-ouest, celles qui y vivent ou qui y ont vĂ©cu, qu’elles parlent anglais ou non, qu’elles soient autochtones ou non, qu’elles y soient installĂ©es ou non. C’est effectivement comme cela que la plupart des Camerounais perçoivent l’ «anglophone» au Cameroun. MĂŞme ceux qui disent qu’est « anglophone » quiconque parle la langue anglaise ne citent que les ressortissants du Nord-ouest et du Sud-ouest lorsque, appelĂ©s Ă  rĂ©futer certaines revendications, ils en viennent Ă  Ă©numĂ©rer des postes occupĂ©s par des anglophones. Pourtant, tous les membres du gouvernement actuel s’expriment, sans difficultĂ©s, en anglais. Seraient-ils donc, tous, des anglophones? Pour souci de simplification, j’utiliserai le mot «francophone» pour dĂ©signer les Camerounais originaires de l’ancien Etat sous tutelle française.

Eruptions
L’on peut rester sourd Ă  des appels, fermer les yeux devant l’Ă©vidence, se claustrer dans le dĂ©ni, ou mĂŞme penser comme le premier vice chancelier de l’universitĂ© fĂ©dĂ©rale du Cameroun qui, rĂ©pondant Ă  cette question en 1964, eut cette phrase mĂ©morable : « il n’y a pas de problème anglophone ; tous les anglophones apprennent très vite le français ». Mais c’est nous tous qui, très vite, pourrons ĂŞtre rattrapĂ©s par les rĂ©alitĂ©s.

« Ce n’est pas, non plus, un problème de vivre ensemble. N’est-ce pas cette rĂ©gion qui accueillit Ă  bras ouverts des milliers de Camerounais fuyant l’indigĂ©nat et les travaux forcĂ©s? C’est elle aussi qui donna refuge Ă  de nombreux upĂ©cistes traquĂ©s par les forces coloniales. Des milliers d’hommes et de femmes venus de pays africains y vivent et y prospèrent, en toute harmonie ».

Alors, quel est le problème ? Comment se pose-t-il ? Pourquoi ces Ă©ruptions rĂ©currentes dans ces deux rĂ©gions, parfois Ă  partir de faits anodins, comme si le feu couvait sous la cendre, n’attendant que l’occasion d’Ă©clater avec fureur ? Parce qu’il y a, manifestement, un problème anglophone au Cameroun. Ce n’est pas un problème entre anglophones et francophones : il n’y a jamais eu de conflit opposant les compatriotes des deux rives du Mungo, sur la base des diffĂ©rences linguistiques.

Ce n’est pas le rejet de ce qui vient du Cameroun francophone : aucune communautĂ© du Nord-ouest ou du Sud-ouest ne s’est jamais opposĂ©e Ă  la pratique, sur son territoire, des cultures et traditions Bassa, Beti, BamilĂ©kĂ©, Peuhl, Sawa. ou d’autres communautĂ©s de l’ex Cameroun Oriental.

Ce n’est pas, de la part de nos compatriotes de ces deux rĂ©gions, une manie obsessionnelle et une volontĂ© maladive d’exalter l’hĂ©ritage colonial anglo-saxon, ou de s’y cramponner pour en exiger la prise en compte. Ce n’est pas, et c’est très important, une volontĂ© de porter atteinte Ă  l’unitĂ© nationale, si l’on excepte les manifestations extrĂ©mistes sur lesquelles je reviendrai, comme celles appelant Ă  la sĂ©cession. A l’Ă©poque de l’Etat fĂ©dĂ©ral, le Cameroun n’Ă©tait pas moins uni qu’aujourd’hui. Le sentiment national Ă©tait mĂŞme plus fort Ă  cette Ă©poque, peut-ĂŞtre parce que nous venions de reconquĂ©rir notre libertĂ©.

Quel est-t-il donc, ce problème ?
Six facettes me viennent Ă  l’esprit:

1- La critique de l’Etat centralisĂ©.

2- Le transfert des centres de décision de Yaoundé, loin des populations et de leurs problèmes.

3- Le non-respect des engagements relatifs à la prise en compte, de manière équitable, des cultures et traditions institutionnelles, juridiques, administratives.héritées des anciennes puissances administrantes.

4- Le non-respect des promesses solennelles faites pendant la campagne référendaire.

5- Le changement du nom de l’Etat : remplacement de «la RĂ©publique Unie du Cameroun» par «la RĂ©publique du Cameroun».

6- Le non-respect du bilinguisme dans le secteur public, bien que la Constitution fasse du français et de l’anglais deux langues officielles d’Ă©gale valeur.

Je vais passer en revue, de manière cursive, ces différentes facettes.

1) Critique de l’Etat centralisĂ©
Pour avoir Ă©tĂ© dĂ©pouillĂ©es des importantes compĂ©tences qu’exerçait, en toute autonomie, l’Etat du Cameroun occidental, nombre de compatriotes de cette partie du territoire ont dĂ©veloppĂ© un profond sentiment de nostalgie, de malaise, de frustration et d’inconfort. Ce sentiment s’est accentuĂ© au fil des annĂ©es qui ont suivi l’avènement de l’Etat Unitaire. Ce n’est point la simple nostalgie d’une Ă©poque de rĂŞve plus ou moins rĂ©volue. C’est la comparaison entre la qualitĂ© de la gouvernance publique pratiquĂ©e depuis 1972 et celle qui fut en honneur dans l’Etat fĂ©dĂ©rĂ© du Cameroun occidental qui conduit, systĂ©matiquement, un grand nombre d’acteurs Ă  pourfendre la première et Ă  regretter la deuxième, dont plusieurs souhaitent le rĂ©tablissement. Ce sentiment est rĂ©el mĂŞme chez ceux qui n’ont pas connu le self-government du Cameroun occidental en tant qu’Etat fĂ©dĂ©rĂ©.

On peut gloser Ă  l’infini sur les conclusions de la ConfĂ©rence de Foumban de juillet 1961. Il est juste de reconnaĂ®tre qu’elle a accordĂ© des pouvoirs très importants aux Etats fĂ©dĂ©rĂ©s, sur une liste de matières tout aussi importantes qu’ils Ă©taient appelĂ©s Ă  gĂ©rer en toute autonomie.

Les Etats fĂ©dĂ©rĂ©s disposaient de compĂ©tences larges et exclusives sur des matières importantes telles que l’IntĂ©rieur, l’Administration pĂ©nitentiaire, la DĂ©centralisation, le DĂ©veloppement rural et communautaire, l’Agriculture, l’Elevage, les pĂŞches, les Travaux publics, les CoopĂ©ratives, l’Enseignement primaire et maternel, l’Energie et l’eau, les domaines et le Cadastre, la Gestion de ressources naturelles, les finances fĂ©dĂ©rĂ©es, etc. Chaque Etat fĂ©dĂ©rĂ© disposait de sa fonction publique qu’elle gĂ©rait souverainement. Celle du Cameroun occidental Ă©tait gĂ©rĂ©e avec l’aide de la «Public Service Commission», sorte de Conseil supĂ©rieur de la fonction publique, chargĂ©e de veiller Ă  l’objectivitĂ© des nominations et promotions ainsi qu’au respect des principes dĂ©ontologiques dans la gestion des carrières.

La gestion de ressources naturelles par les futurs Etats fĂ©dĂ©rĂ©s Ă©tait d’une sensibilitĂ© particulière en juillet 1961. Dans des entretiens sĂ©parĂ©s, J.N. Foncha, S.T. Muna et A.N. Jua m’ont affirmĂ© qu’elle avait fait l’objet d’âpres discussions avec la dĂ©lĂ©gation de la RĂ©publique du Cameroun Ă  Foumban, puis en apartĂ© avec le prĂ©sident Ahidjo. Ils ne voulaient pas que d’Ă©ventuels accords prĂ©cĂ©demment signĂ©s avec la France puissent s’appliquer Ă  l’Etat fĂ©dĂ©rĂ© du Cameroun occidental. Selon eux, c’est Ă©galement dans la perspective du partage des revenus provenant de l’exploitation de certaines ressources naturelles (mines et hydrocarbures notamment) qu’ils ont exigĂ© et obtenu que le chiffre de la population de chaque Etat fĂ©dĂ©rĂ© soit clairement mentionnĂ© dans le texte de la

Constitution fédérale du 1er Septembre 1961.
Le Cameroun a été considéré comme une curiosité sur le plan constitutionnel, avec un régime présidentiel fort et sans contrepoids au niveau fédéral, mais un régime parlementaire classique au niveau des Etats fédérés.

Au Cameroun oriental, le parlementarisme classique n’a pas pu fonctionner malgrĂ© les dispositions de la Constitution de cet Etat, Ă  cause de l’unification des partis politiques et du fait que le prĂ©sident Ahidjo a continuĂ© d’ exercer une influence quotidienne sur la gestion des affaires publiques dans cette partie du territoire qu’il dirigeait dĂ©jĂ  comme prĂ©sident de la RĂ©publique avant la RĂ©unification. On se rappelle la lettre de dĂ©mission d’un ancien Premier Ministre du Cameroun Oriental, Vincent de Paul Ahanda, dans laquelle il laissait entendre que le prĂ©sident Ahidjo ne le laissait pas assumer ses responsabilitĂ©s.

Mais au Cameroun occidental, la dĂ©mocratie parlementaire s’exerçait pleinement, dans le respect de la Constitution de cet Etat. Les Ă©lections Ă©taient organisĂ©es par une commission Ă©lectorale indĂ©pendante crĂ©Ă©e par une loi fĂ©dĂ©rale de novembre 1961, la toute première dans un pays ayant le français en partage. Par sa composition, le mode de dĂ©signation de ses membres et ses règles de fonctionnement, elle Ă©tait rĂ©ellement indĂ©pendante de l’Ă©xĂ©cutif et du lĂ©gislatif. Son prĂ©sident, Justice Asonganyi me l’a confirmĂ© au cours d’un entretien Ă  Bamenda.

Le gouvernement devait ĂŞtre investi par le parlement avant qu’il n’entre en fonction et il Ă©tait responsable devant celui-ci. Le parlement, composĂ© de deux chambres -House of Assembly et House of Chiefs- Ă©tait jaloux de ses prĂ©rogatives. Le prĂ©sident Ahidjo lui-mĂŞme, malgrĂ© toute l’autoritĂ© qu’il avait, s’en est rendu compte Ă  plusieurs reprises, notamment en 1966.

A la suite des Ă©lections lĂ©gislatives organisĂ©es cette annĂ©e, le Kndp disposait du plus grand nombre de dĂ©putĂ©s Ă  la House of Assembly. Mais son PrĂ©sident, J.N. Foncha, jusque-lĂ  Vice-pĂ©sident de la RĂ©publique fĂ©dĂ©rale et Premier ministre du Cameroun occidental, ne pouvait plus cumuler ces deux fonctions, en vertu d’une loi rĂ©cemment votĂ©e. Le prĂ©sident Ahidjo a dĂ©cidĂ© de le remplacer par l’honorable S.T. Muna qu’il estimait plus fĂ©dĂ©raliste que le N°2, Augustine Ngom Jua. Mais le parlement lui a envoyĂ© un message ferme selon lequel il refuserait l’investiture Ă  un gouvernement dirigĂ© par un parti minoritaire. Ahidjo fut contraint de nommer Ă  ce poste l’honorable Augustine Ngom Jua vice- prĂ©sident du Kndp dont les penchants autonomistes l’irritaient.

Des incidents n’ont d’ailleurs pas tardĂ©. D’abord entre le Premier Ministre et l’Inspecteur FĂ©dĂ©ral de l’Administration pour la rĂ©gion du Cameroun Occidental -on dirait aujourd’hui Gouverneur- qu’il considĂ©rait comme Ă©tant sur son territoire. Puis entre la Police, force fĂ©dĂ©rĂ©e placĂ©e sous l’autoritĂ© du Premier ministre, et la gendarmerie nationale, force fĂ©dĂ©rale, qui faillirent en venir Ă  une confrontation armĂ©e ! Des acteurs et tĂ©moins de ces incidents sont encore vivants.

Frustrations
Le fait que tout cela ait Ă©tĂ© supprimĂ© sans ĂŞtre remplacĂ©, sur le plan managĂ©rial, par quelque chose de meilleur ni mĂŞme d’aussi bon, a gĂ©nĂ©rĂ© les frustrations et les revendications dont nous vivons encore les effets aujourd’hui. Les nominations dans la haute administration et le secteur parapublic, par exemple, ne rĂ©pondaient plus Ă  une rationalitĂ© lisible, et les anglophones se sont sentis marginalisĂ©s. Alors que, jusque-lĂ , tout se faisait sur place au Cameroun occidental, il fallait dĂ©sormais se rendre Ă  YaoundĂ© pour «suivre les dossiers». Nos compatriotes de cette partie du territoire national venaient avec la conviction que les fonctionnaires- civil servants- Ă©taient effectivement au service des usagers. Ils Ă©taient ahuris dès l’accueil qui leur Ă©tait rĂ©servĂ© par les agents publics qui, malgrĂ© le caractère bilingue de l’Etat, les obligeaient de baragouiner un franglais Ă  peine intelligible, souvent au milieu des rires et des quolibets.

2) Le transfert des centres de décision à Yaoundé.
Les centres de dĂ©cision, jadis proches des populations et de leurs problèmes, ont tous Ă©tĂ© transfĂ©rĂ©s loin de ceux-ci pour ĂŞtre concentrĂ©s Ă  YaoundĂ©. ConsĂ©quences : une hyper centralisation, d’exaspĂ©rantes lenteurs, de multiples inefficacitĂ©s dans la gestion publique, l’absence de redevabilitĂ© des dirigeants vis-Ă -vis des populations qu’ils ont mission de servir. Deux exemples suffiront pour l’illustrer.

Le gouvernement a dĂ©cidĂ© de centraliser au Parc National de MatĂ©riel de GĂ©nie Civil (PNMGC) Ă  YaoundĂ© tout le matĂ©riel de gĂ©nie civil jusque-lĂ  dĂ©tenu par les subdivisions des travaux publics, dans les chefs- lieux des rĂ©gions et certains chefs-lieux des dĂ©partements. Tous les engins en bon Ă©tat de l’ancien Public Works Department (PWD) du Cameroun Occidental furent ainsi transfĂ©rĂ©s Ă  YaoundĂ©, pour ĂŞtre dĂ©sormais mis en location par le PNMGC. Or, les agents du PWD, qui maĂ®trisaient le rythme des saisons, commençaient l’entretien routier deux ou trois pluies avant l’arrivĂ©e de la saison sèche, pour consolider la chaussĂ©e. Ils ont donc voulu faire la mĂŞme chose, l’annĂ©e qui a suivi cette centralisation. Lorsqu’ils ont demandĂ© Ă  louer des engins au PNMGC, y compris ceux qui leur appartenaient en toute propriĂ©tĂ© quelques mois plus tĂ´t, ils se sont entendu rĂ©pondre que les engins Ă©taient sur d’autres chantiers ; que les porte chars Ă©taient en panne ; que le «carton» confirmant l’engagement de leurs dĂ©penses n’Ă©tait pas encore sorti du Ministère des finances ; ou d’autres raisons encore.

Devant l’Etat dĂ©plorable du rĂ©seau routier qui empirait, les populations ont menacĂ© de se rĂ©volter bruyamment. Il a fallu remonter jusqu’au prĂ©sident de la RĂ©publique, après avoir frappĂ© Ă  toutes les portes sans succès, pour qu’un dĂ©but de solution soit trouvĂ© Ă  ce problème qui devenait explosif. Centralisation, quand tu nous tiens ! Deuxième exemple : le transfert Ă  la SociĂ©tĂ© Nationale des Eaux du Cameroun (SNEC), de la gestion des adductions d’eau jusque-lĂ  assurĂ©e par certaines communes. Cette dĂ©cision du gouvernement n’a mĂŞme pas Ă©tĂ© expliquĂ©e aux populations. Or, les adductions d’eau avaient Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es sur leurs fonds propres par les communes et les communautĂ©s villageoises, avec ou sans l’appui de certains partenaires extĂ©rieurs. Venue pour en assurer la gestion et sans y avoir investi le moindre franc, la SNEC a pris, comme une de ses premières dĂ©cisions, de rĂ©duire le nombre de bornes fontaines.
Dans la ville de Kumbo, la rĂ©volte a failli se transformer en Ă©meutes. Le maire UNC de la ville eut beau expliquer que les canalisations avaient Ă©tĂ© financĂ©es par les populations bĂ©nĂ©ficiaires elles-mĂŞmes, que celles-ci payaient rĂ©gulièrement leurs quittances Ă  la commune, qu’il Ă©tait dangereux pour la santĂ© des populations de les priver d’eau potable,.rien n’y fit. Un mot d’ordre se rĂ©pandit alors comme une trainĂ©e de poudre : «Beware of the snake! It has come to bite and kill». Jeu de mots ironique Ă  partir du mot SNEC. Ces populations en colère furent accusĂ©es de «rĂ©bellion contre l’autoritĂ© Ă©tablie». Il a fallu remonter jusqu’au niveau du gouvernement pour qu’une solution soit trouvĂ©e Ă  un problème de bornes fontaines dans des communautĂ©s de l’arrière-pays. Centralisation, quand tu nous tiens !
Des cas de cette nature et d’autres sujets de mĂ©contentement se sont multipliĂ©s. Il ne s’agissait pas, bien Ă©videmment, d’une volontĂ© malicieuse du Pouvoir central, mais plutĂ´t d’une opposition entre deux cultures administratives : l’une, aux rĂ©flexes instinctivement centralisateurs, et l’autre, fonctionnant par nature sur le principe de la responsabilisation Ă  diffĂ©rents Ă©chelons hiĂ©rarchiques des organisations.
Il est intĂ©ressant de remarquer que les populations francophones, qui subissaient les mĂŞmes effets de cette hypercentralisation, n’ont pas eu les mĂŞmes rĂ©actions. Encore un problème culturel. En effet, et nos frères anglophones pourraient le comprendre sans difficultĂ©, les francophones posent de nombreux actes sans mĂŞme se rendre compte qu’ils indisposent, et pas du tout par mĂ©chancetĂ©. Je prends l’exemple des noms de nos circonscriptions administratives.
Lors de la crĂ©ation des rĂ©gions en 1962, les circonscriptions administratives jadis connues sous les noms de «rĂ©gion BamilĂ©ké» et «rĂ©gion Bamoun» ont Ă©tĂ© regroupĂ©es pour constituer la rĂ©gion administrative de l’Ouest. A juste titre, parce que c’Ă©tait l’Ouest du Cameroun Oriental. Mais l’ouest du territoire de l’Etat fĂ©dĂ©ral, c’Ă©tait le Cameroun occidental, appelĂ© Ă  juste titre lĂ  aussi, «West Cameroon». Lors de la transformation des rĂ©gions en provinces en 1972, celle de l’Ouest est devenue la province de l’Ouest, alors que le Cameroun oriental venait de disparaitre ! Notre pays est ainsi le seul au monde oĂą le Nord-ouest et le Sud-ouest sont contigus ! Alors que, comme nos instituteurs nous l’ont appris, entre le Nord-ouest et le Sud-ouest, s’Ă©tend l’Ouest.

Pour mieux faire comprendre ce que ressentent nos frères anglophones, inversons la situation.
Le 1er janvier 1960, le Southern Cameroon devient indĂ©pendant. Il nĂ©gocie les conditions de la rĂ©unification avec le Cameroun francophone. Cette rĂ©unification est rĂ©alisĂ©e le 1er octobre 1961. Lors des nĂ©gociations, le Cameroun francophone obtient la garantie que la forme fĂ©dĂ©rale de l’Etat serait Ă  jamais intangible. Un article de la Constitution fĂ©dĂ©rale du 1er septembre 1961 consacre cette garantie. Il est tout de mĂŞme mis fin Ă  l’Etat fĂ©dĂ©ral le 20 mai 1972, et un Etat unitaire est instituĂ©. De Kribi Ă  NdikinimĂ©ki, de Batouri Ă  Tibati, de Poli Ă  KoussĂ©ri.. les populations sont dĂ©sormais obligĂ©es de se rendre Ă  BuĂ©a pour suivre leurs dossiers. Il leur est exigĂ© de s’exprimer en anglais. Devant des agents publics hautains et goguenards, prompts Ă  les tourner en dĂ©rision, mĂŞme ceux qui n’ont jamais appris l’anglais se voient obligĂ©s de baragouiner un camfranglais difficilement intelligible.
Qui pourrait, honnĂŞtement, soutenir que les francophones se seraient satisfaits d’une telle situation, au point de s’y complaire et de se taire ?
3) Le non-respect des promesses solennelles faites pendant la campagne référendaire.

Les promesses faites pendant la campagne pour le «Oui» au rĂ©fĂ©rendum et qui avaient dĂ©terminĂ© un grand nombre d’Ă©lecteurs Ă  voter dans ce sens le 20 mai 1972, ont Ă  peine Ă©tĂ© respectĂ©es. C’est notamment le cas pour l’accĂ©lĂ©ration du dĂ©veloppement qui, dans ces deux rĂ©gions, devait rĂ©sulter des Ă©conomies rĂ©alisĂ©es grâce Ă  la suppression des institutions et organismes des Etats fĂ©dĂ©rĂ©s. Les mandataires du gouvernement fĂ©dĂ©ral et du parti de l’UNC avaient effectivement promis le bitumage des routes, la construction de barrages, l’urbanisation des villes, le dĂ©veloppement des zones frontalières, etc. J’ai personnellement assistĂ© Ă  certains de ces discours, ayant fait partie de l’Ă©quipe du SecrĂ©taire Politique de l’UNC et Ministre de l’Administration territoriale fĂ©dĂ©rale (je servais alors comme directeur de l’organisation du territoire dans ce ministère).
4) Le non-respect des engagements relatifs à la prise en compte, de manière équitable, des cultures et traditions institutionnelles, juridiques, administratives.héritées de la colonisation.


Qu’on le veuille ou non, la colonisation britannique, tout comme la colonisation française, a produit une culture et des traditions institutionnelles, politiques, administratives, managĂ©riales et autres. Elle a aussi façonnĂ© des manières de raisonner et de vivre. Il Ă©tait donc nĂ©cessaire de prendre en compte, de manière Ă©quitable, malgrĂ© la fin de l’Etat fĂ©dĂ©ral, ce double hĂ©ritage des systèmes anglo-saxon et français. L’Etat du Cameroun s’y Ă©tait engagĂ©.

Ainsi, au lendemain de l’institution de l’Etat unitaire, le discours politique mit un accent appuyĂ© sur le caractère bilingue et pluriculturel de l’Etat. Il Ă©tait affirmĂ©, de manière emphatique, que la prise en compte des Ă©lĂ©ments positifs de notre double hĂ©ritage colonial viendrait enrichir les valeurs positives de nos traditions multisĂ©culaires, sève vivifiante de notre marche vers le progrès. Le Conseil national de l’enseignement supĂ©rieur et de la recherche scientifique, ainsi que le Conseil national des affaires culturelles, organisĂ©s en

David Abouèm à Tchoyi

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1974, contribuèrent à définir le profil de ce nouveau Camerounais
C’Ă©tait aussi un des engagements forts pris par le prĂ©sident Ahidjo auprès de S.T. Muna et de J.N. Foncha, lorsqu’il les a consultĂ©s sur l’institution immĂ©diate d’un Etat unitaire avant de prononcer son discours du 06 mai 1972. Ces deux anciens Vice-PrĂ©sidents de la RĂ©publique me l’ont affirmĂ©, au cours d’entretiens dans leurs rĂ©sidences.

Aux yeux de certaines populations du Nord-ouest et du Sud-ouest, cet engagement n’a pas Ă©tĂ© respectĂ©

Les compatriotes francophones reprochent souvent Ă  leurs frères anglophones leur penchant Ă  se rĂ©fĂ©rer, de manière quasi obsessionnelle, Ă  l’hĂ©ritage colonial anglo-saxon, comme si c’est l’hĂ©ritage colonial qui devait structurer les relations entre des communautĂ©s depuis longtemps unies par de liens multiples, avant mĂŞme le dĂ©but de la colonisation. Dans le mĂŞme temps, ils recourent avec dĂ©lectation Ă  «leur» hĂ©ritage colonial français. Notre Constitution, nos institutions, notre organisation administrative, notre système de dĂ©centralisation, notre rĂ©gime financier, l’Ă©crasante majoritĂ© de nos textes lĂ©gislatifs et rĂ©glementaires. sont issus de l’hĂ©ritage colonial français. Parfois mĂŞme, nous nous livrons Ă  de simples transpositions, certaines pouvant aller jusqu’Ă  la photocopie, comme lors de la mise en place de l’Observatoire national des Ă©lections (Onel).

Pourtant, nous aurions pu -et nous pouvons toujours- capitaliser cet hĂ©ritage multiculturel, pour donner Ă  notre pays des normes plus appropriĂ©es et de meilleure qualitĂ©. Notre Code de ProcĂ©dure PĂ©nale n’est-il pas lĂ  pour en donner une preuve Ă©loquente ?

Ce penchant pour le mimĂ©tisme institutionnel a poussĂ© des mouvements contestataires comme le «Cameroon Action Movement» Ă  affirmer que le Cameroun francophone poursuivait, par procuration, la colonisation française au Cameroun occidental. Surgi en 1979, et probablement basĂ© Ă  l’Ă©tranger, ce mouvement a fait circuler de nombreux tracts au Cameroun, la plupart postĂ©s du Canada et des Etats unis. Ces tracts dĂ©nonçaient pĂŞle-mĂŞle, la marginalisation des anglophones, traitĂ©s comme des citoyens de seconde zone ; la francisation du Cameroun, au mĂ©pris de l’Ă©galitĂ© des deux hĂ©ritages coloniaux ; la transformation de l’AssemblĂ©e nationale en simple chambre d’enregistrement, contrairement Ă  ce qui se passait au Cameroun occidental ; une centralisation excessive ; la multiplicitĂ© et la complexitĂ© des procĂ©dures ; l’abandon des prioritĂ©s de dĂ©veloppement qui Ă©taient celles du Cameroun occidental avant l’unification, avec comme consĂ©quence, le ralentissement du dĂ©veloppement dans cette partie du territoire ; etc.

Conscient de l’impact de ces messages dont les supports s’accumulaient, le prĂ©sident Ahidjo dĂ©pĂŞcha Ă  Bamenda et Ă  BuĂ©a de fortes dĂ©lĂ©gations composĂ©es de membres du gouvernement, du bureau politique et du comitĂ© central de l’UNC. Leur mission Ă©tait de restituer les faits dans leur vĂ©ritĂ©, de donner des explications aux populations, de mettre celles-ci en garde contre la nocivitĂ© de tels messages, et de faire baisser la tension. Puis il mit en place un comitĂ© ad hoc de haut niveau, pour mener une rĂ©flexion sur le problème anglophone.

Seuls trois des membres de ce comitĂ© sont encore en vie, par la grâce de Dieu: S.E.M. Paul Biya, alors Premier ministre ; Mme Dorothy Limunga Njeuma, alors Vice-Ministre de l’Education Nationale ; moi-mĂŞme, alors gouverneur de la province du Nord-ouest. Tous les autres nous ont dĂ©jĂ  prĂ©cĂ©dĂ©s. Je citerai de mĂ©moire : Solomon Tandeng Muna, prĂ©sident de l’AssemblĂ©e nationale, prĂ©sident du ComitĂ© ; les ministres d’Etat/Ministres Samuel Eboua ; Sadou Daoudou ; Victor Ayissi Mvodo ; Emmanuel EgbĂ© Tabi ; Namata ElangwĂ© ; Christian Songwe Bongwa ; Joseph Chongwain Awunti ; le dĂ©putĂ© et secrĂ©taire administratif de l’UNC, Thomas EbongalamĂ© ; le secrĂ©taire permanent Ă  la DĂ©fense nationale, Samuel KamĂ© ; le directeur gĂ©nĂ©ral de la DIRDOC, Jean FochivĂ© ; le gouverneur du Sud-ouest ; Fon Fosi Yakum Ntaw..

Je fus dĂ©signĂ© rapporteur de ce ComitĂ©. Le secret professionnel m’interdit de divulguer ici les constats, conclusions et recommandations contenus dans notre rapport. Toutefois, par respect pour la vĂ©ritĂ© historique, je dois signaler qu’aucun des membres de ce comitĂ© n’Ă©mit le moindre doute sur l’existence d’un problème anglophone au Cameroun.

Les travaux durèrent toute une semaine. Après lecture de notre rapport, le prĂ©sident de la RĂ©publique dĂ©cida de recevoir, individuellement, chacun des membres de ce comitĂ©. Je me rappelle qu’Ă  cette occasion, il me donna longuement son point de vue sur les diffĂ©rents contours de cette question, avant de solliciter de ma part des propositions concrètes sur les aspects spĂ©cifiques Ă  ma province.
Reconnu Ă  l’Ă©poque comme rĂ©el par les plus hautes autoritĂ©s de l’Etat, le problème anglophone aurait-il disparu, comme par enchantement ? Certainement pas. D’autant moins que certains faits sont venus s’ajouter Ă  une situation dĂ©jĂ  complexe.

5) Le changement du nom de l’Etat: remplacement de «la RĂ©publique Unie du Cameroun» par «la RĂ©publique du Cameroun»
A son accession Ă  l’indĂ©pendance, l’ancien Etat sous tutelle française avait pris le nom de «RĂ©publique du Cameroun». C’est avec la RĂ©publique du Cameroun que le Southern Cameroon a nĂ©gociĂ© les conditions de la rĂ©unification. A l’avènement de celle-ci, la RĂ©publique du Cameroun est devenue l’Etat FĂ©dĂ©rĂ© du Cameroun Oriental, et le Southern Cameroon, l’Etat FĂ©dĂ©rĂ© du Cameroun Occidental, au sein de la RĂ©publique FĂ©dĂ©rale.

Le Changement de nom de l’Etat en 1984- abandon de la RĂ©publique Unie du Cameroun et retour Ă  la RĂ©publique du Cameroun- a Ă©tĂ© perçu dans de nombreux milieux comme une simple phagocytose de l’ancien Cameroun occidental par l’ancien Cameroun oriental. Les plus pessimistes y ont vu une volontĂ© manifeste de faire disparaĂ®tre, mĂŞme sur le plan des symboles, la contribution de l’ancien Cameroun occidental Ă  la rĂ©unification et Ă  la construction d’une nation plus grande.

Ce changement de nom a aussi fait resurgir, chez de très nombreux compatriotes du Nord-ouest et du Sud-ouest, le sentiment de constituer une «entitĂ© distincte». Celle dont les populations, souverainement, avaient choisi de retrouver des frères et s urs d’une autre «entité» dont elles avaient Ă©tĂ© sĂ©parĂ©s, afin que les deux vivent en harmonie et dans l’Ă©galitĂ©. Pour les extrĂ©mistes, il fallait donc, non seulement rĂ©sister Ă  «cette phagocytose», mais aussi pĂ©renniser cette «entité» Ă  travers un nom qui rappellerait l’histoire de cette partie du territoire national. Le nom «Ambazonia» paraissait rĂ©pondre Ă  ce souci.

D’oĂą vient ce nom ? Avant que des explorateurs portugais n’atteignent le Wouri et ne lui donnent le nom de «Rio dos Cameroes», ils avaient accostĂ© dans la baie de LimbĂ©. Le saint du jour Ă©tait Saint Ambroise, dans le calendrier Julien (nous sommes en 1492). Ils donnèrent donc Ă  cette baie le nom d’ «Ambass Bahia», la Baie Ambroise. Sous l’influence de l’anglais, ce nom devint «Ambass Bay». C’est l’origine de la danse dont l’orthographe a Ă©tĂ© francisĂ©e pour devenir «ambass-bé» ou «ambassibé» ou autre chose encore. Mais le nom d’Ambazonia ne fit pas l’unanimitĂ©. D’oĂą le retour Ă  celui de «Southern Cameroon».

Par souci de vĂ©ritĂ©, il convient de prĂ©ciser que les inspirateurs de ce changement de nom Ă©taient de bonne foi : j’en ai discutĂ© avec certains d’entre eux. Brillants universitaires fraichement intĂ©grĂ©s dans les cercles stratĂ©giques de dĂ©cision au sommet de l’Etat, ils Ă©taient encore peu informĂ©s de certaines rĂ©alitĂ©s du Cameroun profond, et seulement en train de dĂ©velopper le rĂ©flexe de les convoquer lors de la prĂ©paration des dĂ©cisions des autoritĂ©s publiques , afin d’en garantir une saine rĂ©ception par les diffĂ©rents segments du corps social. A aucun moment, il ne leur Ă©tait venu Ă  l’esprit de mettre mal Ă  l’aise une partie de leurs compatriotes. Leur raisonnement Ă©tait plutĂ´t le suivant.

L’unitĂ© nationale avait Ă©tĂ© le crĂ©do des Pouvoirs Publics sous l’Etat fĂ©dĂ©ral et la RĂ©publique Unie. L’Ă©lection du prĂ©sident Biya Ă  la fin du mois de dĂ©cembre 1983 a marquĂ© l’entrĂ©e du, Cameroun dans l’ère du renouveau national. Le renouveau national postulant qu’il fallait passer de l’unitĂ© nationale Ă  sa phase supĂ©rieure, l’intĂ©gration nationale, ce passage constituait une vĂ©ritable mutation, qui devait ĂŞtre reflĂ©tĂ©e Ă  travers le nom mĂŞme de l’Etat. La RĂ©publique Unie du Cameroun devrait donc «devenir» la RĂ©publique du Cameroun.

Le projet de loi dĂ©posĂ© sur le bureau de l’AssemblĂ©e nationale Ă©tait ainsi rĂ©digĂ© : «A compter de la date de promulgation de la prĂ©sente loi, la RĂ©publique Unie du Cameroun devient la RĂ©publique du Cameroun». C’est un amendement parlementaire qui a abouti Ă  la formulation actuelle : «.la RĂ©publique Unie du Cameroun prend la dĂ©nomination de RĂ©publique du Cameroun» ; formulation du reste incorrecte, sur le plan logistique. Les inspirateurs de ce projet ne s’Ă©taient pas rendu compte de ce qu’au lieu d’une mutation, il s’agissait plutĂ´t d’un retour au nom de l’Etat du Cameroun sous tutelle française Ă  son accession Ă  l’indĂ©pendance, un quart de siècle auparavant.

Le dĂ©pĂ´t de ce projet de loi mit en Ă©moi de nombreuses personnes dans les provinces du Nord-ouest et du Sud-ouest. A BuĂ©a oĂą je servais alors, j’ai personnellement Ă©tĂ© interpellĂ© par des dizaines de personnes, y compris des responsables de l’UNC, qui demandaient le sens, l’opportunitĂ© et la justification de ce retour Ă  la situation d’avant la RĂ©unification. A YaoundĂ©, les ministres originaires des deux provinces anglophones Ă©taient tous contrariĂ©s. Plusieurs sont en vie et peuvent en tĂ©moigner.

Certains dĂ©putĂ©s originaires du Nord-ouest et du Sud-ouest ont mĂŞme prĂ©conisĂ© une fronde ouverte, et recommandĂ© un vote nĂ©gatif. Ils se retrouvèrent tous autour du PrĂ©sident de l’AssemblĂ©e Nationale, le Très Honorable S.T. Muna. Après des Ă©changes longs et animĂ©s, ils se rallièrent Ă  la position du PrĂ©sident de l’AssemblĂ©e et d’autres dĂ©putĂ©s modĂ©rĂ©s qui trouvaient inopportun de soulever un vent de fronde, en raison des circonstances du moment. Leur argument Ă©tait Ă  la fois logique et patriotique. Constatant que le conflit entre l’ancien prĂ©sident de la RĂ©publique et son successeur avait atteint des proportions prĂ©occupantes, ils estimaient qu’un vent de fronde dans les provinces anglophones, Ă  ce moment prĂ©cis, fragiliserait sans nul doute le nouveau prĂ©sident, et donnerait des arguments Ă  ceux qui s’opposaient Ă  lui.

6 Avril 1984
Ils renoncèrent Ă  la fronde, mais chargèrent le prĂ©sident de l’AssemblĂ©e nationale d’attirer l’attention du prĂ©sident de la RĂ©publique sur l’Ă©tat d’esprit des populations dans leurs circonscriptions Ă©lectorales, et de lui demander de trouver, avec la sagesse de père de la nation, une solution satisfaisante pour tous. Les prĂ©occupations relatives Ă  cette loi ne s’estompèrent qu’Ă  cause de la survenance, dans cette pĂ©riode troublĂ©e, d’Ă©vĂ©nements graves : la condamnation Ă  mort de l’ancien prĂ©sident de la rĂ©publique, et la mutinerie de la Garde RĂ©publicaine le 06 avril 1984. Tout le monde comprit qu’en des temps pareils, le peuple tout entier devait faire front derrière ses dirigeants.

6) Le non-respect du bilinguisme dans le secteur public, bien que la Constitution fasse du français et de l’anglais deux langues officielles d’Ă©gale valeur.

Des six facettes du problème anglophone rappelées ci-dessus, laquelle serait insusceptible de solutions ? Aucune ! Absolument aucune. Alors que faire ?

L’Histoire a lancĂ© aux Camerounais un dĂ©fi sublime : celui de bâtir, Ă  partir du parcours singulier de leur pays, un Etat uni, capable de constituer un modèle d’intĂ©gration des divers hĂ©ritages coloniaux et de ses valeurs traditionnelles multisĂ©culaires. S’il y rĂ©ussit, il peut servir de modèle, voire de rĂ©fĂ©rence pour tous les pays anglophones, francophones, hispanophones et lusophones d’Afrique. Il pourrait ainsi constituer l’Ă©pitomĂ© de l’UnitĂ© Africaine. Ce dĂ©fi peut ĂŞtre relevĂ©. Il doit l’ĂŞtre.

Cela ne peut, toutefois, se faire qu’avec humilitĂ©, dans le dialogue, la concertation et l’entente cordiale. Ni la puissance du nombre, ni la force militaire ne peuvent y parvenir. En effet, c’est bien connu, «les opinions sont comme des clous : plus on frappe dessus, plus on les enfonce».

Pas d’erreur !
Ne commettons surtout pas l’erreur de prendre de haut ce problème. Nous risquerions d’avoir des rĂ©veils amers ; ou alors, ce sont nos enfants et petits-enfants qui en auront.

Quand j’ai lu le mot Boko Haram pour la première fois dans un journal, je me trouvais Ă  l’Ă©tranger. J’ai alors demandĂ© Ă  un collègue consultant nigĂ©rian des informations sur ce groupe. Avec un sourire narquois, il m’a rĂ©pondu : «tu sais, ce n’est qu’un insignifiant groupuscule de fanatiques illuminĂ©s.» Devant les milliers de morts, les centaines de milliers de rĂ©fugiĂ©s et dĂ©placĂ©s, les centaines de milliards de francs utilisĂ©s pour combattre cette nĂ©buleuse, ou les souffrances sans nom qu’elle continue d’infliger, personne ne pourrait tenir un tel langage aujourd’hui. Que s’est-il passĂ© ? Boko Haram a trouvĂ© des appuis Ă  l’extĂ©rieur. N’attendons pas que des compatriotes mal Ă  l’aise et qui crient leur mal ĂŞtre, en viennent un jour, par dĂ©sespoir, Ă  rechercher des appuis Ă  l’extĂ©rieur.

Nous discutons bien avec des criminels, pour libérer des otages ! Discutons avec tous les compatriotes qui en ressentent le besoin, pour libérer le Cameroun des menaces à la paix, à sa stabilité et à sa sécurité.

Dans les annĂ©es 1960 en France, Etat unitaire et millĂ©naire, le Front de LibĂ©ration de la Bretagne (FLB) dĂ©nonçait ce qu’il appelait le «colonialisme français en Bretagne». Stagiaire dans une prĂ©fecture dans l’ouest de la France, j’ai vu certains de ses militants brandir le drapeau du FLB Ă  la place du drapeau français. Aujourd’hui, seuls les historiens parlent encore du FLB. Ce n’est pas le rĂ©sultat d’une guerre ; ni d’un embastillement de tous les protagonistes du FLB. C’est la consĂ©quence d’une offre politique, le rĂ©sultat d’un dialogue rĂ©publicain.

Il y a quelques annĂ©es, je discutais avec le Dr. Ngwang Gumne, un des principaux leaders du courant sĂ©cessionniste, avec qui nous avions servi Ă  Bamenda. Par hasard, nous nous Ă©tions retrouvĂ©s en Suède, tout heureux de nous revoir. A l’issue de plus de deux heures de discussions, il eut cette phrase : « mon frère, comme personne ne veut nous Ă©couter, tout le monde finira par nous entendre ». Je lui ai fait remarquer qu’il m’appelait toujours son frère, alors que, pendant toutes nos discussions, j’argumentais contre la sĂ©cession. Avec un sourire, il me dit : «C’est vous Ă  YaoundĂ© qui ne voulez pas nous Ă©couter».

Ecoutons tous les enfants de la patrie. Sans prĂ©jugĂ©s, comme l’a demandĂ© le PrĂ©sident de la RĂ©publique dans son message Ă  la Nation le 31 dĂ©cembre 2016. Offrons Ă  tous nos compatriotes des cadres de discussion et de concertation, pour aborder nos problèmes sans parti pris, et les rĂ©soudre avec sincĂ©ritĂ©, dans la vĂ©ritĂ©. Ce qui est en cours avec les avocats et les enseignants va dans la bonne direction. Mais ne nous limitons pas au traitement de ce qui ne constitue que des manifestations, voire de simples symptĂ´mes.

Abordons, dans toute sa complexité et toute sa profondeur, le problème anglophone. Avec courage et détermination, apportons-y des solutions satisfaisantes et convaincantes. Tous les citoyens de notre pays en bénéficieront. Pour la paix dans la justice. Pour le bien de la nation. Pour le salut de la patrie.


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