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Le repassage des seins fait la résistance au Cameroun

Cette mutilation des filles pour empĂŞcher le dĂ©veloppement de leurs poitrines continue d’ĂŞtre pratiquĂ©e dans de nombreux foyers

Au Cameroun, une coutume ancestrale consiste Ă  masser les seins naissants des jeunes filles en pleine croissance afin de freiner le dĂ©veloppement de leurs poitrines. Encore aujourd’hui, cette pratique est utilisĂ©e dans de nombreux foyers. Selon une Ă©tude de l’Agence de coopĂ©ration internationale allemande (GIZ) parue en 2006, 24% des Camerounaises auraient dĂ©jĂ  subi cette mutilation.

La technique, archaĂŻque, consiste Ă  se servir d’objets prĂ©alablement chauffĂ©s au c ur d’un brasier, tels que la pierre Ă  Ă©craser utilisĂ©e en cuisine, le pilon, la louche, la spatule ou encore des noyaux de cerises. Le but ? Masser les seins pour les faire disparaĂ®tre. Une opĂ©ration douloureuse qui se rĂ©alise dans l’intimitĂ© familiale, en ville comme Ă  la campagne, chez les plus dĂ©favorisĂ©es comme chez les plus aisĂ©es. Ce qui explique en partie le silence qui entoure cette coutume.

Le repassage des seins semble ĂŞtre largement pratiquĂ© au Cameroun. Le phĂ©nomène est courant dans la communautĂ© chrĂ©tienne et chez les animistes du sud du pays, moins dans le nord musulman, oĂą seulement 10% de femmes sont concernĂ©es. On trouve Ă©galement des traces de cette pratique en GuinĂ©e-Bissau, et dans des pays d’Afrique centrale et de l’Ouest, comme le Tchad, le Togo, le BĂ©nin et la GuinĂ©e.


Vidéo mise en ligne par Danielle Renee TV, le 20 juillet 2010.

En 2006, deux anthropologues camerounais, le Dr Flavien Ndonko et Germaine Ngo’o, ont souhaitĂ© lever le voile sur cette pratique qui concerne des filles âgĂ©es de 12 ans en moyenne et qui s’apparente Ă  de la torture. A eux deux, financĂ©s par la GIZ, ils ont interrogĂ© plus de 5.000 femmes et menĂ© une enquĂŞte Ă  travers les dix provinces du pays, la seule jamais rĂ©alisĂ©e Ă  ce jour. Les chiffres sont Ă©difiants : une fille sur quatre serait touchĂ©e par cette pratique, 53% des adolescentes seraient concernĂ©es dans la province de Douala, le long du littoral atlantique, soit près de 3,8 millions de jeunes filles en tout. Dans 58% des cas, le «repassage des seins» serait pratiquĂ© par les mères elles-mĂŞmes.

Le poids des traditions
Grand-mères, mères, tantes : toutes s’accordent Ă  dire que cette technique est le seul moyen d’Ă©loigner les hommes de ces fillettes. Elles justifient cet acte de mutilation physique en invoquant la protection de leur enfant. «ProtĂ©ger nos filles du regard des hommes, Ă©viter aux jeunes filles que les hommes ne leur courent après trop tĂ´t et prĂ©venir les grossesses prĂ©coces» : autant de raisons invoquĂ©es pour Ă©viter d’avoir Ă  parler de sexualitĂ©, sujet tabou dans ces familles oĂą les traditions sont persistantes.

C’est un secret de femmes, bien gardĂ© dans l’intimitĂ© des foyers, que mĂŞme les maris ignorent. Au dĂ©but, du temps de la grand-mère, la croyance populaire voulait que masser les seins rende le lait meilleur et Ă©vite aux bĂ©bĂ©s d’avoir les fesses rouges ! Plus rĂ©cemment, avec l’explosion des grossesses prĂ©coces, la pratique censĂ©e protĂ©ger du viol s’est gĂ©nĂ©ralisĂ©e et banalisĂ©e Ă  tel point que 7% des filles le font elles-mĂŞmes.

Pourtant, Ă  l’instar de l’excision, le «repassage des seins» n’est pas sans consĂ©quence sur la santĂ© et, Ă  terme, sur les conditions physique et morale de ces femmes en devenir. Dans beaucoup de cas, la pratique n’a aucune incidence sur la taille de la poitrine mais les kystes et abcès sont frĂ©quents, sans oublier la dĂ©formation des seins qui tombent de manière prĂ©coce. Plus grave encore, certaines de ces femmes ont dĂ©veloppĂ© très jeunes un cancer du sein. Impossible de faire le lien entre la pratique et la maladie, mais la coĂŻncidence est troublante. Quant Ă  la douleur, violente sur le coup, elle perdure encore pendant des annĂ©es après. Les filles se souviennent de chaque dĂ©tail du rituel.

Une victime du «repassage de seins», Julie Ndjessa, tient Ă  titre d’exemple un bout de bois utilisĂ© habituellement pour brĂ»ler les seins des jeunes filles

Reuters/ Joe Penney)/n

Une mutilation non reconnue
Selon la dĂ©finition de l’Organisation mondiale de la SantĂ© (OMS), les mutilations sexuelles fĂ©minines sont des «interventions qui altèrent ou lèsent intentionnellement les organes gĂ©nitaux externes de la femme pour des raisons non mĂ©dicales». Elle recense quatre types de mutilations : la clitoridectomie (l’ablation partielle ou totale du clitoris), l’excision (l’ablation partielle ou totale du clitoris et des petites lèvres), l’infibulation (le rĂ©trĂ©cissement de l’orifice vaginal par la crĂ©ation d’une fermeture) et toutes autres interventions nĂ©fastes au niveau des organes gĂ©nitaux fĂ©minins Ă  des fins non mĂ©dicales, par exemple, piquer, percer, inciser, racler et cautĂ©riser les organes gĂ©nitaux.


Le «repassage des seins» n’est jamais citĂ© comme Ă©tant une mutilation et n’apparaĂ®t que très rarement sur les sites de diffĂ©rentes organisations internationales de protection des femmes et des enfants. Pourtant, depuis plusieurs annĂ©es, la communautĂ© internationale s’indigne contre toutes les formes de mutilations fĂ©minines, notamment l’excision. En 2007, la mort d’une fillette de 13 ans en Egypte, pendant son excision, avait Ă©mu tout le pays et interpellĂ© les mères de famille sur la barbarie de cet acte. Mais tout aussi douloureux et traumatisant, le «repassage des seins» est quant Ă  lui très peu connu, assez marginal comparĂ© aux autres mutilations et n’est mĂŞme pas clairement citĂ© par l’OMS.

Le combat des Tantines.
Depuis 2006, l’Agence de coopĂ©ration allemande et le RĂ©seau national des associations de tantines (Renata) au Cameroun ont choisi de coopĂ©rer afin de lutter contre les abus et violences sexuelles subis par les adolescentes, en particulier le «repassage des seins». Ils se sont lancĂ©s dans une campagne d’information nationale afin que nul ne puisse ignorer les ravages de cette pratique.


Campagne contre le repassage des seins : Spot… par hiv-prg
Vidéo mise en ligne par le German Health Practice Collection le 27 janvier 2010

L’association Renata, organisĂ©e par et pour les filles-mères du Cameroun, prĂŞtes Ă  partager leur expĂ©rience, est composĂ©e de plus de 60 associations Ă  travers le pays. Ensemble, elles dĂ©noncent la douleur et la peur que subissent ces fillettes qui prĂ©fèrent parfois fuir pour Ă©chapper Ă  cette mutilation. Une situation qui va Ă  l’encontre de ce que dĂ©sirait la famille Ă  l’origine, c’est-Ă -dire repousser la date d’un Ă©ventuel mariage ou celle de la naissance d’un enfant. Mais en se retrouvant Ă  la rue, les jeunes filles se trouvent confrontĂ©es aux harcèlements et aux viols qui se soldent souvent par des grossesses non dĂ©sirĂ©es.

.face aux autorités passives
Les Tantines mènent Ă©galement ce combat auprès des gouvernements camerounais successifs d’EphraĂŻm Inoni puis de PhilĂ©mon Yang qui n’ont jamais pris de dĂ©cisions prĂ©cises sur le sujet. Pour l’instant, aucune interdiction formelle n’a jamais Ă©tĂ© prononcĂ©e contre cette pratique.

SĂ©golène Malterre, une journaliste de France 24, est partie enquĂŞter sur le terrain. A Kigali, elle a rencontrĂ© Marie-ThĂ©rèse Abena Ondoa, la ministre de la Promotion de la femme et de la famille, qui minimise l’importance du phĂ©nomène et la douleur ressentie par les jeunes Camerounaises, justifiant la forme disgracieuse des poitrines «plates» par le fait que les femmes accouchent ou sont morphologiquement nĂ©es comme ça. «Le phĂ©nomène du « repassage des seins » a Ă©tĂ© majorĂ©. Il se pratiquait avec douceur, sans aucune violence», explique-t-elle.


Vidéo mise en ligne par les Observateurs de France 24, le 5 mai 2014

ContactĂ©e en juin 2014, l’association Renata a assurĂ© que l’Etat n’avait toujours pas formulĂ© une loi interdisant ou condamnant cette pratique. En 2013, la GIZ ainsi que l’association Renata ont envisagĂ© de mesurer les rĂ©sultats de la campagne de sensibilisation menĂ©e au Cameroun ces dernières annĂ©es. A leur demande, Iresco (l’institut pour la recherche, le dĂ©veloppement socio-Ă©conomique et la communication du Cameroun) a rĂ©alisĂ© cette Ă©tude de suivi. En 2005, le «repassage des seins» concernait 24% des jeunes filles. En 2013, le pourcentage Ă©tait tombĂ© Ă  12%. Les rĂ©sultats sont encourageants mais il reste beaucoup Ă  faire.

Outils utilisés dans le cadre du «repassage des seins».

Reuters/ Joe Penney)/n

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