Opinions › Tribune

Les fonctionnaires africains sont-ils culturellement paresseux?

Par Zakri Blé Eddie

En Tanzanie, les fonctionnaires sont condamnĂ©s Ă  six heures de prison s’ils sont en retard Ă  une rĂ©union. Bien qu’Ă©tant insolite, et qu’il soit difficile de quantifier le phĂ©nomène, cette information n’est pas moins intĂ©ressante car elle soulève un grand problème auquel l’administration africaine est confrontĂ©e : l’absentĂ©isme de ses agents. En effet, les horaires de travail sont difficilement respectĂ©s par nos fonctionnaires si bien que la prĂ©sence devient l’exception et l’absence, la règle. Pour expliquer l’absentĂ©isme dans l’administration africaine, une idĂ©e assez rĂ©pandue laissera entendre que le fonctionnaire africain est culturellement paresseux et non assidu. Qu’en est-il vraiment ?Il faut dire que si cette idĂ©e a l’avantage d’offrir une explication toute prĂŞte quant aux causes de l’absentĂ©isme sous nos tropiques, elle ne rend pas compte de la rĂ©alitĂ©. Non seulement, la paresse n’est pas inhĂ©rente aux africains, mais l’absentĂ©isme n’est pas l’apanage d’une sociĂ©tĂ© ou d’une civilisation donnĂ©e. Ces prĂ©jugĂ©s ne relèvent au final que d’une sorte de dĂ©terminisme social et d’essentialisme ethnique et racial. La preuve est que lorsque des africains travaillent avec des organisations internationales, des multinationales ou Ă  l’Ă©tranger ils font preuve d’assiduitĂ© et de productivitĂ©. D’oĂą la nĂ©cessitĂ© d’aller chercher les causes rĂ©elles de l’absentĂ©isme dans le système d’institutions qui incitent Ă  la paresse et dĂ©motivent nos agents.

A ce titre, il n’y a qu’Ă  observer les mauvaises conditions de travail dans lesquelles travaillent certains fonctionnaires. Des locaux souvent rudimentaires, voire insalubres; des moyens bureautiques faisant cruellement dĂ©faut, ce qui entraĂ®ne un blocage de l’Ă©lan professionnel chez certains fonctionnaires et une sorte de haine du poste de travail. On note Ă©galement la mauvaise gestion du personnel, notamment la dĂ©finition imprĂ©cise des tâches et des responsabilitĂ©s, et la faible incitation financière qui poussent certains fonctionnaires Ă  l’exercice d’activitĂ©s lucratives parallèles conduisant inĂ©luctablement Ă  leur absentĂ©isme. A ce niveau, il ne faut pas aussi oublier que certains Etats paient irrĂ©gulièrement leurs fonctionnaires. C’est le cas du BĂ©nin oĂą les fonctionnaires ont perçu leur dĂ» de 1992 en 1998, ou encore du Tchad et du Mali oĂą des problèmes sĂ©rieux de retard de paie sont enregistrĂ©s au cours de l’annĂ©e 2015. Ces Etats ne sont pas les seuls, bien d’autres connaissent ou ont connu ce problème. En outre, pouvons-nous citer encorel’absence de mĂ©canismes de contrĂ´le et de reddition des comptes et mĂŞme le système d’emploi Ă  vie dans les administrations africaines. En effet, dans ce système, le fonctionnaire y entre pour y rester jusqu’Ă  l’âge de la retraite. De ce fait, l’agent public jouit de la sĂ©curitĂ© de l’emploi qui implique la promotion, les avancements et le classement, la sĂ©curitĂ© du salaire et l’admission Ă  la retraite. Ce sont lĂ  autant de prĂ©rogatives dont bĂ©nĂ©ficie le fonctionnaire contrairement Ă  son homologue du secteur privĂ©. La prise de conscience de cette stabilitĂ© crĂ©e chez le fonctionnaire des attitudes nĂ©gatives et l’installe dans une certaine facilitĂ© et un certain manque de dynamisme et de rendement.

Aussi, un point essentiel Ă  ne pas omettre est que si les fonctionnaires font ce qu’ils veulent, c’est parce qu’ils n’assument pas les consĂ©quences de leurs comportements.S’il est vrai que des remèdes ont Ă©tĂ© tentĂ©s ici et lĂ , ceux-ci ont Ă©tĂ© sans effets durables. Aujourd’hui, tout porte Ă  croire que l’Etat a fui ses responsabilitĂ©s en feignant de ne rien voir quant Ă  l’absentĂ©isme. Les textes juridiques existants sont inappliquĂ©s et bafouĂ©s face aux entorses portĂ©es Ă  l’Ă©thique professionnelle. L’Etat semble s’ĂŞtre enfermĂ© dans un certain laxisme. VoilĂ  donc la racine du mal. Car ce laisser-aller de la part de l’Etat ne fait qu’empirer la situation.

Or ce flĂ©au, notons-le, a des consĂ©quences socio-Ă©conomiques non nĂ©gligeables. Non seulement, un surcroĂ®t de tâches est observĂ© chez les fonctionnaires assidus et ponctuels, mais Ă©galement l’efficacitĂ© et la qualitĂ© des prestations souffrent cruellement car les dossiers sont soit laissĂ©s Ă  l’abandon, soit bâclĂ©s Ă  la dernière minute. A cĂ´tĂ©, les prestations sollicitĂ©es, rarement satisfaites dans le temps, entraĂ®nent le mĂ©contentement des usagers qui finissent par discrĂ©diter l’administration publique. Mais chose encore plus importante, la faible productivitĂ© des fonctionnaires qui en dĂ©coule, comparativement Ă  la charge qu’ils reprĂ©sentent pour le budget de l’Etat, suffit pour dire que l’absentĂ©isme est un phĂ©nomène nuisible Ă  l’Ă©conomie,un vĂ©ritable frein Ă  tout dĂ©veloppement durable. Au BĂ©nin, un rapport du Conseil Economique et Social en 2006 a, par exemple, rĂ©vĂ©lĂ© que ce pays perd chaque annĂ©e soixante-dix milliards de Francs CFA Ă  cause des retards accumulĂ©s par les agents Ă©conomiques Ă  diffĂ©rents niveaux.

Dans l’optique de booster l’Ă©lan au travail et de rĂ©duire le taux d’absentĂ©isme dans l’administration, dans certains Etats, les autoritĂ©s ont dĂ©cidĂ© de prendre le taureau par les cornes ces derniers temps en adoptant de nouvelles mesures. En CĂ´te d’ivoire, un dĂ©cret est pris en janvier 2012 pour Ă©tablir de nouveaux horaires de la fonction publique. A Casablanca (Maroc), le Conseil de la ville a dĂ©cidĂ© cette annĂ©e de mettre en place des pointeuses horaires Ă  l’entrĂ©e de toutes les administrations. Bien que ces dispositions soient Ă  encourager, celles-ci ne sauraient suffire. Une rĂ©forme plus globale de l’administration publique doit ĂŞtre envisagĂ©e, laquelle doit reposer sur un certain nombre de principes. D’abord, le principe de transparence qui inclut la redĂ©finition claire des tâches et la dĂ©limitation des responsabilitĂ©s des uns et des autres. Car le chevauchement des responsabilitĂ©s est l’ennemi de la reddition des comptes. Ensuite, le principe de responsabilitĂ©, qui doit mener Ă  la contractualisation pour que le fonctionnaire assume les consĂ©quences de son choix en cas de non-respect de ses engagements. Enfin, les principes de rĂ©sultat et celui de subsidiaritĂ© devront ĂŞtre Ă©galement pris en compte. Le premier aura pour consĂ©quence la redĂ©finition des mĂ©canismes d’Ă©valuation et de la rĂ©munĂ©ration du rĂ©sultat pour mieux inciter les fonctionnaires Ă  la performance. Quant au second, il est fait pour amĂ©liorer la qualitĂ© des prestations administratives et surtout faciliter le contrĂ´le par les citoyens des services.


Aujourd’hui, face Ă  la longue litanie des maux qui gangrènent nos administrations, il semble que leur modernisation n’est plus un choix, mais une nĂ©cessitĂ© qui s’impose en raison de la crise des finances publiques, des demandes croissantes de la population et de la mondialisation de l’Ă©conomie.


Droits réservés)/n

0 COMMENTAIRES

Pour poster votre commentaire, merci de remplir le formulaire

A SAVOIR

- Les opinions et analyses présentées dans cette rubrique n'engagent que leurs auteurs et nullement la rédaction de Journalducameroun.com.

- JournalduCameroun.com n'est pas responsable des affirmations qui y sont présentées et se réserve le droit de modifier ou de retirer un article qui diffamerait, insulterait ou contreviendrait au respect des libertés publiques.

Ă€ LA UNE
Retour en haut