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L’offrande de Ruben Um Nyobé au Cameroun

Raoul Nkuitchou Nkouatchet, président honoraire du Cercle Mont Cameroun. ©Droits réservés

Pour le président honoraire du Cercle Mont Cameroun, le sacrifice du nationaliste mérite plus de reconnaissance.

Depuis la plus haute antiquité, les groupes sociaux se choisissent des êtres exemplaires pour incarner une part de leurs valeurs et de leurs aspirations. Un seul acte passionné, extraordinaire, souvent violent, suffit la plupart du temps à acquérir une gloire qui distingue le héros des hommes du commun et lui donne une part d’immortalité. Pour exister, le héros a besoin d’une histoire, d’un récit construit à partir d’une crise réelle ou imaginaire. Cette crise a rendu son action et parfois sa mort inéluctables. Pour perdurer, il exige une mémoire, le souvenir plus ou moins sacré de cet acte passé. Le héros défend des valeurs propres à un groupe particulier (tribu, cité, nation) qui l’honore par un culte. Le 13 septembre 1958, tombait Ruben Um Nyobè. L’armée française qui le traquait depuis un moment avait fini par le retrouver dans le maquis et l’avait abattu comme une bête sauvage. Son corps traîné jusqu’au chef-lieu du département, à Eséka, où ses bourreaux l’avaient exhibé, défiguré, profané, avant de le couler dans un bloc de béton. « Le Dieu qui s’était trompé » est mort, annoncera-t-on triomphalement dans un tract tiré à des milliers d’exemplaires.

Le martyr

Les dieux, les héros tout comme les démons agissent subrepticement aussi bien dans les décisions que prennent les Hommes que dans les actions qu’ils conduisent. Les mythes, les dieux représentent pour les peuples ce qui leur est sacré, c’est-à-dire l’essentiel, l’intouchable. Il paraît que les guerres que menaient les Hébreux n’étaient que la partie visible d’un combat autrement plus décisif qui opposait Yahweh aux dieux des autres peuples. Ils sont plus dans les cœurs que dans la réalité, et expriment sans réserve aucune, les besoins, les désirs, les aspirations des Hommes. Face au régime des jouisseurs qui s’apprête à se reconduire tranquillement en 2018 au Cameroun, Ruben Um Nyobé continue de s’imposer comme la figure du martyr qui offrit sa vie pour l’indépendance de son pays. Chez les Chrétiens, c’est le « baptême du sang », le passage par la grande épreuve, qui confère la purification parfaite. C’est par un engagement radical que le chrétien dit publiquement depuis l’époque des Romains, quelle est son identité profonde. La mort est une victoire dans le combat que mène l’homme de foi contre les forces du mal : « Le vainqueur, je le ferai colonne dans le Temple de mon Dieu » (Ap 3, 12).

Um Nyobé savait et avait persuadé ses camarades que s’il mourrait, il serait encore plus utile à la cause nationaliste, il serait encore plus grand ; dans la mesure où il assurerait par sa mort leur cohésion. C’est pour cette raison qu’il est un des rares Camerounais qui soit véritablement immortel. Um Nyobé voulait montrer le chemin à ses contemporains, comme à ses futurs compatriotes, les éduquer, les délivrer de la lâcheté qui conduit si souvent à faire taire ses idéaux et à rechercher le seul bonheur matériel. A cet égard, Dieu sait à quel point le Cameroun d’aujourd’hui aurait besoin de sa spiritualité ! C’est pour défendre le progrès social et économique des Camerounais, une indépendance pleine et entière, la réunification des Cameroun britannique et français, qu’il avait engagé toutes ses forces en tant que secrétaire général de l’UPC. Inlassablement, pendant les dix dernières années de sa vie, entre 1948 et 1958, il réaffirme ces trois principes sur toutes les tribunes et dans tous les journaux. Homme modeste, ascétique et d’une étonnante rigueur intellectuelle et morale, il dénonce inlassablement le sort misérable réservé aux « indigènes », les manœuvres des milieux colonialistes, ainsi que la bassesse et la corruption de ceux de ses compatriotes qui préfèrent jouer le jeu de l’adversaire plutôt que de s’engager dans la lutte pour la souveraineté nationale et la justice sociale.

Le potentiel insurrectionnel


Nul n’imagine aujourd’hui la complexité à laquelle étaient confrontés les leaders et les penseurs de la génération de Um Nyobé. Pour comprendre la difficulté de leur tâche, il faut imaginer que les leaders africains devaient en même temps comprendre et agir, contester et inventer, résister et offrir des alternatives, et cela dans une situation mouvante où l’ordre international post-1945 était en pleine recomposition, où les rapports de forces politiques évoluaient constamment et où les configurations sociales au sein des sociétés africaines étaient en mutation rapide. Um Nyobé appartient à cette génération de penseurs combattants. S’il y a un homme qui soit légitime pour dire l’héritage de Ruben Um Nyobé, c’est bien Achille Mbembé. Lui qui décida un jour, alors qu’il était encore un adolescent, de se consacrer plus tard à la « résurrection » de l’illustre résistant camerounais.

Longtemps après son martyre, tout continuait de se passer comme s’il n’avait jamais existé et comme si sa lutte n’avait été qu’une banale entreprise criminelle. Il n’y a pas eu, et ce n’est pas le fait du hasard, le nécessaire travail de méditation sur le sort de Um et de ses camarades. Le Cameroun ne se souvient guère de la colonie et de ce dont elle fut le signe dans l’histoire des races. En viendrait-on à se souvenir de la colonie, on serait obligé de méditer sur l’absence-présence de Ruben Um Nyobè, Félix Moumié, Ernest Ouandié, Abel Kingué, Osendé Afana. On serait contraint de donner toute sa force subversive au thème du sépulcre, c’est-à-dire du supplément de vie nécessaire au relèvement des morts, au lieu de rencontre du poétique et du politique. Ceci dit, les traces et l’ombre de Um Nyobé sont restées écrites, comme phonétiquement, par-devers l’oubli officiel – oubli dont l’excès de signification, manifeste, constitua pendant longtemps et à lui tout seul un immense aveu. Um sera de retour parmi les siens lorsque l’Afrique aura appris à écrire de nouveau le verbe « être ». Ce retour, il faut le comprendre, non point dans son sens littéral, mais à la manière d’un soulèvement, d’un refus généralisé de cette sorte de vie morte qui se ramène à de simples morceaux de matière, comme Um Nyobé l’avait enseigné.

Que pendant une semaine, partout ou à peu près partout dans le pays, l’on se souvienne de lui en tant que celui qui, pour la première fois dans l’histoire moderne du Cameroun, montra qu’il faut, en tous temps, être prêt à se mettre en route. Que l’on se souvienne de lui à travers le chant, la danse, la poésie, la prière et la liturgie, la musique, les ressorts de la créativité de ce pays. On cherchera, ce faisant, à retrouver la puissance d’évocation – évocation d’un éventail de rêves, de souffrances et d’échecs, mais surtout d’une culture éthique, ce que Um appelait « l’indépendance morale », et qui à ses yeux était une attitude et une pratique. On proclamera la puissance de la rupture, la puissance d’invention et d’entraînement, car telle fut sa praxis. On professera une adhésion primordiale à la vie, car c’est elle qu’il voulut faire naître – pour tous, colons et colonisés. Après sa mort, son souffle a continué de parcourir la pensée et la créativité des meilleurs Camerounais, tous ceux qui ont inscrit leur œuvre dans la continuité de la tradition critique qu’il inaugura : les Mongo Beti, Jean-Marc Éla, Fabien Eboussi Boulaga, Ambroise Kom, Célestin Monga et quelques autres. Le potentiel insurrectionnel du courant d’idées dont Um Nyobé était le porte-parole – « Mpodol » – reste intact.

 

 

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