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« Monsieur le ministre, votre attitude dans le dossier Marafa n’honore en rien le Cameroun »

Par René Dassié, Journaliste

La Lettre ouverte du journaliste René Dassié au ministre camerounais de la Communication, porte-parole du Gouvernement Issa Tchiroma Bakary

Monsieur le Ministre,
Votre attitude dans le dossier Marafa n’honore en rien le Cameroun, mais au contraire contribue Ă  dĂ©prĂ©cier son image dĂ©jĂ  en lambeaux, dans le monde entier. Vous dĂ©signez Ă  la vindicte un homme certes condamnĂ©, mais dont l’innocence parfaitement Ă©tablie ne fait l’ombre d’aucun doute, au Cameroun comme Ă  l’Ă©tranger. Ă€ grand renfort mĂ©diatique, vous tentez d’embrouiller l’opinion sur les motivations rĂ©elles de sa mise au secret, au moment oĂą de partout dans le monde, pleuvent avec l’intensitĂ© d’une averse tropicale les appels Ă  sa libĂ©ration.

Vous mentez au peuple camerounais, et une pareille imposture de votre part n’Ă©tonnerait que ceux qui ne vous ont pas cĂ´toyĂ©. Pas moi, en tout cas. Avec un peu d’effort en effet, vous vous souviendrez de moi. Il y a un peu plus de dix ans lorsque vous vous disiez farouchement opposĂ© au rĂ©gime que vous servez aujourd’hui avec un zèle difficilement Ă©galable, je vous avais passionnĂ©ment soutenu dans l’Ă©laboration et la diffusion du fameux mĂ©morandum* que vous aviez rĂ©digĂ© sur l’extrĂŞme misère qui sĂ©vit dans votre Grand-Nord natal.

Vous me receviez rĂ©gulièrement chez vous au quartier Bastos et parfois, nous refaisions le chemin Ă  pied jusqu’Ă  chez le ministre DakolĂ© DaĂŻssala, qui habitait Ă  quelques encablures de lĂ . C’Ă©tait l’un de vos partenaires dans la dĂ©fense de ce mĂ©morandum qui exigeait de la part de l’État des solutions appropriĂ©es aux diffĂ©rents maux qui minent le nord du pays, aujourd’hui en proie aux agressions meurtrières des terroristes.

Je me souviens que lors de nos discussions face Ă  face chez vous, vous m’aviez jurĂ© au moins par trois fois que vous prĂ©fĂ©reriez la mort, plutĂ´t que d’ĂŞtre de nouveau aux cĂ´tĂ©s du prĂ©sident Paul Biya, que vous peigniez alors sous le jour le plus sombre. La suite, bien sĂ»r, n’appartient qu’Ă  vous et Ă  votre conscience. Je me dois tout de mĂŞme de constater que vous m’aviez menti, et que depuis, vous avez triplement reniĂ© vos engagements. Ă€ l’image de l’apĂ´tre Pierre des rĂ©cits bibliques. Le mĂ©morandum ne vous a finalement servi que de marchepied, pour dĂ©crocher un maroquin. Votre combat en faveur de la justice sociale au nord du pays n’est plus qu’un lointain souvenir, et celui que vous considĂ©riez hier comme le diable en personne est aujourd’hui devenu un saint Ă  vos yeux. On dit des promesses qu’elles n’engagent que ceux qui y croient!

Que vous tentiez aujourd’hui d’accabler le ministre Marafa Hamidou Yaya, injustement sevrĂ© de l’affection des siens et qui n’a plus pour fidèles compagnons que les rongeurs et insectes de son sombre et humide cachot de sinistre rĂ©putation de la gendarmerie nationale de YaoundĂ©, oĂą son Ă©tat de santĂ© dĂ©clinant suscite de graves inquiĂ©tudes, ne traduit qu’une certaine cohĂ©rence dans votre dĂ©marche d’homme public opportuniste.

Les Camerounais qui sont un peuple mature mĂ©ritent cependant mieux que votre propagande haineuse contre cet homme. Ils savent que M. Marafa n’est coupable de rien, si ce n’est d’aimer passionnĂ©ment son pays et de nourrir de fortes ambitions pour son avenir. Ce qui ne vous empĂŞche pas de hurler dans le mĂ©gaphone gĂ©ant que vous confèrent vos fonctions de ministre de la Communication pour les induire en erreur Ă  son sujet. D’oĂą la nĂ©cessitĂ© pour les citoyens du monde Ă©pris de justice comme moi de faire sentinelle, pour leur rappeler constamment les vraies motivations de sa disgrâce.

RĂ©cemment lorsque le Groupe de travail de l’Onu sur la dĂ©tention arbitraire a exigĂ© sa libĂ©ration immĂ©diate et la rĂ©paration de l’inestimable prĂ©judice que lui cause sa privation de libertĂ©, vous vous ĂŞtes rĂ©pandu dans les mĂ©dias pour discrĂ©diter cette demande. Et comme si cela ne suffisait pas, vous avez organisĂ© Ă  grand frais toute une confĂ©rence de presse, pour jeter l’anathème sur l’influence rĂ©elle et l’objectivitĂ© de cet organe chargĂ© par les Nations Unies de veiller au respect des droits de l’homme partout dans le monde.

Les spĂ©cialistes du droit international vous ont dĂ©jĂ  expliquĂ© que la dĂ©cision du Groupe de travail, dont les avis font office de jurisprudence auprès de grandes juridictions comme la Cour europĂ©enne des droits de l’homme s’imposait au Cameroun. Ils vous ont rappelĂ© que le Cameroun, en choisissant pour la première fois de rĂ©pondre Ă  l’interpellation de cet organe, alors qu’il avait brillĂ© par son silence dans tous les autres dossiers soumis Ă  son examen, se devait d’accepter et d’appliquer le verdict.

Monsieur le Ministre, lorsqu’on dĂ©cide de participer Ă  une compĂ©tition, on ne demande pas de rejouer le match, simplement parce que le rĂ©sultat, totalement impartial, ne nous satisfait pas. Il s’agit donc avant tout d’une question d’honneur pour le Cameroun. Les Camerounais ont rĂ©gulièrement dĂ©montrĂ© qu’ils aimaient leur pays. Ils ne supporteraient pas qu’il soit considĂ©rĂ© comme un État voyou, qui face Ă  ses responsabilitĂ©s et engagements, se dĂ©bine.

Ă€ cette contrainte morale s’ajoute une autre, matĂ©rielle. Vous avez forcĂ©ment remarquĂ© que les experts de l’Onu ont assorti leur dĂ©cision de la saisine de la Rapporteuse de l’Onu sur l’indĂ©pendance des juges et des avocats. Il s’agit lĂ  de l’expression d’un doute profond, sur l’indĂ©pendance de nos juges dont on sait qu’ils ont jurĂ© de ne rendre que des dĂ©cisions Ă©quitables. Jusqu’oĂą allons-nous accepter de voir ainsi l’image du pays ĂŞtre traĂ®nĂ©e dans la boue? Sommes-nous devenus masochistes au point de donner des verges pour nous faire battre, de rechercher obstinĂ©ment rĂ©probation et sanctions de la part du monde ?

Vous prĂ©tendez que les cinq experts du Groupe de travail n’ont retenu que peu d’Ă©lĂ©ments dans la masse de pièces, plusieurs centaines de pages que le gouvernement leur a fournis, les obligeant Ă  prolonger leur temps d’Ă©tude et de dĂ©libĂ©ration qui au final aura durĂ© six mois. Est-ce leur faute, si dans cette abondante littĂ©rature, ils n’ont trouvĂ© que peu d’Ă©lĂ©ments substantiels? Doit-on les blâmer de faire leur travail en toute objectivitĂ©? Devaient-ils aussi se substituer au gouvernement, pour palier la vacuitĂ© du dossier qui a servi de base Ă  la poursuite et Ă  la condamnation de l’ancien ministre d’État ?

Vous prĂ©tendez qu’ils n’ont pas reconnu Ă  M. Marafa le statut de prisonnier politique. Ce qui n’est pas tout Ă  fait exact. Si vous aviez lu attentivement son avis, vous auriez remarquĂ© que le Groupe de travail souligne bien la nature politique de l’affaire, mĂŞme s’il ne le retient pas au final, car visiblement superfĂ©tatoire, pour motiver sa dĂ©cision.

Les experts Ă©crivent en effet:
« Cependant, il n’y a pas de doute que l’exclusion de M. Yaya du gouvernement en dĂ©cembre 2011, puis son arrestation et les poursuites Ă  son encontre quelques mois plus tard interviennent peu après que les rĂ©vĂ©lations de Wikileaks aient mis sur la place publique nationale et internationale l’opinion confidentielle du gouvernement des États-Unis Ă  son Ă©gard, comme une alternative viable pour remplacer le prĂ©sident de la RĂ©publique. »

Ils ajoutent:
« Le Groupe de travail tient Ă  souligner que cette affaire n’est pas la première dont il est saisi et qu’il a eu par le passĂ© Ă  exprimer sa prĂ©occupation relativement Ă  des affaires similaires oĂą des spĂ©culations politiques ont conduit des personnes devant les tribunaux camerounais. »

Vous comprendrez donc que dans le fond, les experts n’ont pas remis en cause le caractère politique de l’affaire Marafa. Entre deux pistes fortement probantes, celle de la dĂ©tention politique et celle d’une procĂ©dure judiciaire abusive et atrocement viciĂ©e, ils ont choisi la dernière, la plus irrĂ©cusable. C’est pour cela qu’ils utilisent l’adjectif «limpide», pour qualifier leur conclusion sur ce point.

Soutenir le contraire Ă©quivaut Ă  leur faire inutilement un procès d’intention. Les experts ont eu accès Ă  toutes les pièces de procĂ©dure susceptibles d’innocenter M. Marafa, qui avaient Ă©tĂ© opportunĂ©ment retirĂ©es de son dossier par les juges. Il n’y a qu’Ă  citer ces rapports de la police judiciaire et du procureur qui le mettaient dĂ©finitivement hors de cause dès l’entame de l’affaire.



Les Camerounais savent bien que M. Marafa n’a jamais ordonnĂ© ni gĂ©rĂ© l’argent allouĂ© Ă  l’achat de l’aĂ©ronef prĂ©sidentiel qui a dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© en procès de règlement de comptes politiques. Ils ont eu accès Ă  des documents qui prouvent Ă  suffire que les vrais responsables des dĂ©caissements n’ont jamais Ă©tĂ© inquiĂ©tĂ©s. Ils savent que le nom de M. Marafa n’a Ă©tĂ© greffĂ© Ă  un dossier qui n’aurait jamais dĂ» le concerner, que dans l’unique but de le bâillonner.

Ils savent aussi que le gouvernement a engagĂ© toute une sĂ©rie de procès dans une affaire dĂ©finitivement close, du fait d’un arrangement homologuĂ© par la justice amĂ©ricaine ayant acquis l’autoritĂ© de la chose jugĂ©e, qui lui avait permis d’ĂŞtre remis dans ses droits.

Ce qu’ils pourraient se demander et sont en droit d’exiger comme rĂ©ponses, c’est ce qu’est devenu le Boeing 767-200 rĂ©cupĂ©rĂ© par leur gouvernement de la faillite de l’intermĂ©diaire chargĂ© d’acquĂ©rir l’avion prĂ©sidentiel objet du litige? Cet avion ramenĂ© au pays, comme l’a lui-mĂŞme reconnu, il y a quelques annĂ©es le Bâtonnier AkerĂ© Muna, qui avait reprĂ©sentĂ© le Cameroun devant la justice amĂ©ricaine doit en effet ĂŞtre au centre des dĂ©bats, puisqu’il s’agit d’un bien public. C’est sur cette question que le Porte-parole du gouvernement que vous ĂŞtes devrait s’exprimer.

La nature politique de l’incarcĂ©ration de l’ancien ministre d’État a d’ailleurs depuis longtemps Ă©tĂ© Ă©tablie par le gouvernement des États-Unis, pays dans lequel s’Ă©tait dĂ©roulĂ© l’essentiel des transactions au sujet de l’achat de l’avion prĂ©sidentiel. Et qu’une organisation comme l’Internationale socialiste, dont l’influence et le sĂ©rieux sont reconnus exige sa libĂ©ration ne fait que renforcer cette conviction.

Monsieur le Ministre, arrĂŞtez donc de mentir aux Camerounais.
« On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps », disait le prĂ©sident amĂ©ricain Abraham Lincoln (1809-1865). Que des appels aussi pressants et insistants Ă  la libĂ©ration d’un seul homme viennent de toutes parts dans le monde, nous devons comprendre que l’État qui nous reprĂ©sente tous les citoyens a fait fausse route, et doit corriger une injustice criarde.

Loin de rabaisser, reconnaĂ®tre une erreur et y remĂ©dier a toujours Ă©tĂ© perçu comme une preuve de grandeur. Le philosophe chinois Lao Tseu (vie siècle av. J.-C), auteur du Tao Te King, un petit recueil d’aphorismes très inspirants a Ă©crit:

« Une grande nation est comme un grand homme. Quand il fait une erreur, il s’en rend compte. S’en Ă©tant rendu compte, il l’admet. L’ayant admis, il la corrige. Il considère ceux qui lui montrent ses fautes comme ses guides les plus bienveillants. »

Ni le Groupe de travail sur la dĂ©tention arbitraire, ni les autres organisations et États qui demandent la libĂ©ration de M. Marafa ne sont les ennemis du Cameroun. Au contraire, tous regardent ce pays avec bienveillance, et ne souhaitent que son progrès, notamment en matière des droits de l’homme, sans le respect desquels, aucun investisseur sĂ©rieux ne viendrait risquer chez nous son argent dont nous avons tant besoin pour notre Ă©mergence.

Je vais finir en vous faisant une confidence: il y a plus d’une dĂ©cennie, lorsque dans le secret de votre domicile nous dĂ©blatĂ©rions sur le rĂ©gime, j’Ă©tais aussi potentiellement hostile Ă  M. Marafa, puisqu’il Ă©tait alors un membre Ă©minent du gouvernement dont nous blâmions le fonctionnement.

Que je consacre donc aujourd’hui du temps Ă  sa dĂ©fense signifie tout simplement que comme bon nombre de personnes, je me suis donnĂ© la peine d’Ă©tudier en profondeur son dossier, pour aboutir Ă  la conclusion que sa place n’est pas dans une cellule infecte, mais auprès de sa famille.

Vous connaissez sans doute mieux que moi cet extrait d’un cĂ©lèbre verset du Saint Coran:
[i « Ă” vous qui croyez ! Observez la stricte vĂ©ritĂ© quand vous tĂ©moignez devant Dieu, fĂ»t-ce contre vous-mĂŞmes, contre vos parents ou vos proches. Que ce tĂ©moignage concerne un riche ou un pauvre, Dieu porte plus d’intĂ©rĂŞts Ă  l’un et Ă  l’autre que vous-mĂŞmes [.]. »]
(verset 135 de la sourate 4)

Les Camerounais mĂ©ritent autre chose que les contrevĂ©ritĂ©s que vous leur servez au sujet de M. Marafa. Celui-ci n’a pas sa place en prison.

Monsieur le Ministre, veuillez recevoir mes salutations fraternelles.
Que Dieu vous protège,
Que Dieu protège le Cameroun.
J’ai dit.


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