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Pourquoi les Africains refusent-ils le développement?

Par CĂ©dric Christian Ngnaoussi Elongue

L’Afrique est parvenue Ă  prendre ses discours pusillanimes pour de vĂ©ritables efforts de dĂ©veloppement, Ă  considĂ©rer la duretĂ© de ses propos contre l’Occident pour de « vraies bombes meurtrières » et l’humanitarisme occidental pour un dĂ» historique. La fiction et la rĂ©alitĂ© se sont si Ă©troitement imbriquĂ©es que pour voir une amorce de dĂ©veloppement, il faudrait d’abord dĂ©nouer l’Ă©cheveau de mensonges, de vĂ©ritĂ©s approximatives dans lequel les mentalitĂ©s se sont empĂŞtrĂ©es Ă  force d’Ă©vitement.

Introduction
La polĂ©mique interrogation : « Et si l’Afrique refusait le dĂ©veloppement ? » de l’essayiste Axelle Kabou, lancĂ©e voici dĂ©jĂ  un quart de siècle continue Ă  susciter de nombreuses rĂ©flexions au sein des milieux intellectuels africains d’autant plus avec le climat de crise et d’insĂ©curitĂ© qui règne partout en Afrique. De nombreux « intellectuels » se sont longtemps acharnĂ©s Ă  dĂ©crire par le menu la logique occidentale de domination qu’Ă  mettre la logique africaine de sujĂ©tion, qui lĂ©gitime la première. Or peut-on vraiment parler de sous-dĂ©veloppement sans le mettre en rapport avec les mentalitĂ©s et les cultures africaines ?

Du refus de développement.
« L’obstacle majeur au dĂ©veloppement en Afrique, quel que soit le domaine considĂ©rĂ©, est d’abord de nature psychologique. »
Le sous-dĂ©veloppement africain commence par le sous-dĂ©veloppement de la perception de soi et du monde extĂ©rieur, par l’immobilisme des mentalitĂ©s et se perpĂ©tue par le retour des Africains lettrĂ©s aux valeurs du terroir, sans condition. Il serait alors naĂŻf de croire que le « sous-dĂ©veloppement » de l’Afrique soit dĂ» Ă  un quelconque manque de capitaux. La comprĂ©hension de la stagnation des africains doit d’abord s’opĂ©rer au niveau micro-Ă©conomique le plus Ă©lĂ©mentaire, dans la tĂŞte des africains, c’est-Ă -dire la mentalitĂ©, qui jusqu’Ă  prĂ©sent demeure taboue et sacralisĂ©e.

Ce refus de dĂ©veloppement commence par un refus de responsabilisation et de conscientisation au lendemain de la traite nĂ©grière et la colonisation. Ledit refus se manifeste par la propagation du mythe de l’Ă©garement historique, scientifique et technologique du Noir qui trouve toujours de quoi justifier son droit Ă  l’inertie ou Ă  la diffĂ©rence. Les africains se plaisent Ă  se dĂ©crire comme Ă©tant des victimes de l’Histoire face Ă  un « coupable occidental » qui devrait par consĂ©quent les indemnisĂ©s pour les « dommages » qu’il aurait causĂ©. Kadhafi a ainsi rĂ©ussi Ă  imposer pour la Lybie des frais de « rĂ©paration » Ă  l’Italie, clamant qu’il s’agissait d’une « question d’Honneur ».

Mais il convient de souligner la cruelle inutilitĂ© de pareils procès, tout comme ceux imputĂ©s aux criminels de guerre car les morts ne reviendront jamais, aussi Ă©levĂ©e que puisse ĂŞtre la peine. La douleur ne donne malheureusement aucun droit a pu dire AndrĂ© Brink Ă  propos de la situation des Noirs en Afrique du Sud. Or l’Afrique loin de tirer des leçons pratiques de ces pĂ©riodes sanglantes s’est mise Ă  vouloir obliger l’Occident Ă  rĂ©gler l’ardoise de ses crimes. et ce avec la duretĂ© du verbe ! Oui ! et après ! Est- ce cela qui effacera notre complicitĂ© dans cette barbarie ? Il n’y aura pas de Plan Marshall pour l’Afrique. L’histoire connue de l’humanitĂ© n’offre aucun exemple de nations faibles ayant obtenu des rĂ©parations de guerre en se contentant de gĂ©mir.

La technoscientophobie et aliénation culturelle : tandem mortel ?
« l’anti-occidentalisme primaire est si ancrĂ© dans les mentalitĂ©s qu’il constitue encore le meilleur gage de la pĂ©rennisation de l’arriĂ©ration sur tous les plans ». Axelle Kabou Convaincue par le faux anti-machinisme d’après-guerre qu’elle devrait rester la seule civilisation sans machines du XXI siècle, l’Afrique n’a, de fait, consenti aucun effort depuis les indĂ©pendances pour se doter de structures industrielles rĂ©gionale ou sous rĂ©gionale, afin de rĂ©duire sa dĂ©pendance Ă  l’Ă©gard de l’extĂ©rieur. Elle s’accroche Ă  ses « Etats thĂ©oriques » au lieu de s’atteler Ă  la crĂ©ation de ces grands ensembles Ă©conomiques qui conditionnent sa survie comme le lui recommandait in fine Kwame Nkrumah. Elle lance de grands appels vers l’Europe, d’autant moins disposĂ©e Ă  voler Ă  son secours qu’elle est actuellement confrontĂ©e Ă  de graves dĂ©bats historiques, Ă©conomiques et sociaux. L’Afrique est donc le lieu oĂą « les leçons maladroitement apprises renforcent l’arriĂ©ration initiale et laissent pantois devant d’apparents revirements ».

La technoscientophobie africaine entraine sa double marginalisation : d’une part d’avec ses anciennes « collègues » (Chine, Inde, BrĂ©sil.) qui hier Ă©taient au mĂŞme poste et d’autre part d’avec les europĂ©ens qui, de par la crĂ©ativitĂ© et l’expansion des anciens collègues, se mĂ©fie de son rĂ©veil.

En outre, la conception africaine post indĂ©pendantiste de la culture et de la tradition est un frein au dĂ©veloppement. Le dualisme « tradition-modernitĂ© » et partant l’aliĂ©nation culturelle est un mythe car la plupart des consciences africaines se sont figĂ©es, barricadĂ©es et repliĂ©es sur elles-mĂŞmes après avoir diabolisĂ©es les valeurs de la modernitĂ©. Ce prĂ©texte d’aliĂ©nation culturelle a pour fonction d’instaurer un climat de rĂ©sistance Ă  l’installation d’idĂ©es nouvelles dans les mentalitĂ©s. Il n’y a pas, Ă  proprement parler, de dĂ©racinement, mais plutĂ´t une sorte de mauvaise conscience Ă  l’Ă©gard des valeurs traditionnelles.

C’est pourquoi, après plus d’un demi-siècle d’indĂ©pendances, l’Afrique n’a toujours pas effectuĂ© l’inventaire de ses valeurs traditionnelles objectivement dynamiques qui pourraient, non seulement constituer le fondement solide de politiques cohĂ©rentes de dĂ©veloppement, mais aussi servir Ă  minimiser les effets pervers de la domination extĂ©rieure. Ce mythe de l’antagonisme tradition-modernitĂ© va engendrer une pensĂ©e polluĂ©e, coagulĂ©e et absolument inopĂ©rante mais dont on ne pourra se dĂ©barrasser qu’au prix d’une rĂ©volution mentale permettant de purger une fois pour toute la honte de la traite et de la colonisation.

Les Avatars de l’Africanisation : « La vĂ©ritable africanisation reste Ă  inventer».
Partout en Afrique on note une absence cruelle de projet de sociĂ©tĂ© cohĂ©rent, d’idĂ©es neuves. Seule Ă©merge de cette inertie organisĂ©e une ambition crĂ©pusculaire : celle de rester soi-mĂŞme Ă  n’importe quel prix. L’Africanisation reste encore largement une entreprise cathartique de dĂ©colonisation Ă  la manque, consistant Ă  planter le drapeau de l’ancĂŞtre vaincu lĂ  oĂą flottait celui de l’homme blanc. Ce retour Ă  soi qui aurait pu ĂŞtre une aventure exaltante, libĂ©ratrice d’Ă©nergies crĂ©atrices, est en train de tuer l’Africain lentement et surement, pour n’ĂŞtre qu’une opĂ©ration de lavage de cerveau, au profit de valeurs culturelles non repensĂ©es. L’enseignement africanisĂ©, loin de favoriser l’ouverture nĂ©cessaire au dĂ©veloppement, aurait plutĂ´t tendance Ă  prĂ´ner le repli sur soi.


L’africanisation a justifiĂ© l’isolationnisme culturel et entrainĂ© la rĂ©sistance des Africains vis-Ă -vis de la pĂ©nĂ©tration culturelle occidentale. Cela est bien visible dans l’Ă©ducation oĂą malgrĂ© la multiplication des sĂ©minaires sur l’Ă©ducation de base, la formation des formateurs, la nĂ©cessitĂ© d’introduire la science et la technologie, ces programmes demeurent mal pensĂ©s. Les programmes Ă©ducatifs sont basĂ©s non pas sur des sujets de fiertĂ© mais sur des sujets de honte : esclavage, colonisation. Les intellectuels doivent Ă©tudier le passĂ©, non pour s’y complaire, mais pour y puiser des leçons, ou s’en Ă©carter en connaissance de cause si cela est nĂ©cessaire. On a coutume de dire qu’une erreur n’est considĂ©rĂ©e comme telle qu’Ă  la première occurrence, la seconde Ă©tant considĂ©rĂ©e comme un choix dĂ©libĂ©rĂ©.

Nous avons hĂ©ritĂ© d’une histoire mais qui a Ă©tĂ© vidĂ©e de ses enseignements pratiques car nous continuons Ă  perpĂ©tuer le discours d’une conscience post-indĂ©pendantiste humiliĂ©e, nous refusons le droit vital Ă  l’ouverture au nom du droit Ă  la diffĂ©rence.

La technologie ne se transfère pas, elle se conquiert.
De nombreux gouvernements africains sollicitent des transferts de technologie pour aider leur pays Ă  s’industrialiser ou Ă  se « dĂ©velopper ». Pourtant la puissance que charrie la technologie et dĂ©sormais la technoscience ne se transfère pas, elle se conquiert. La conquĂŞte et la maitrise de la technoscience par les africains est le moyen le plus efficace et efficient de pouvoir participer Ă  la mondialisation en tant qu’acteur et non en tant que victime rĂ©signĂ©e.

Toutefois, la conquĂŞte et la maitrise de la technoscience par les africains ne devrait pas se faire Ă  tout prix et Ă  tous les prix mĂŞme Ă  celui de leur âme. Car la technoscience vĂ©hicule une idĂ©ologie plus ou moins implicite. Mieux elle prĂ©sente dans certains de ses domaines notamment l’ingĂ©nierie gĂ©nĂ©tique ou procrĂ©atique, une an-Ă©thicitĂ© qui est antinomique Ă  l’Ă©thos africain. Ainsi son appropriation nous confronte comme le fait remarquer Mono Ndjana non sans justesse Ă  « une dialectique compliquĂ©e faite Ă  la fois d’un attrait nĂ©cessaire et d’une mĂ©fiance indispensable. » Une mĂ©fiance qui n’est rien d’autres que de la vigilance Ă©thique. Le dĂ©veloppement de l’Afrique et partant sa rĂ©sistance Ă  l’hĂ©gĂ©monie occidentale passe par la rĂ©Ă©valuation de son rapport Ă  la technoscience Ă  la lumière des dĂ©fis actuels Ă  savoir ceux de l’Ă©mergence et de l’Ă©thique.

Pour l’avènement d’une Afrique dĂ©complexĂ©e.
Après avoir dressĂ© ce panorama que d’aucuns vont peut-ĂŞtre qualifiĂ© d’afropessimiste, essayons de proposer des conditions pour l’avènement d’une Afrique dĂ©complexĂ©e. En effet, cet examen critique de l’Afrique vise Ă  choquer et Ă  Ă©veiller les mentalitĂ©s africaines qui sommeillent faute d’examen lucide sur certains pans critiques de leur histoire. Notre première recommandation est le boycottage de l’Union Africaine qui a grandement failli Ă  sa mission unitaire depuis sa crĂ©ation en 1963. Il serait donc prĂ©fĂ©rable de la dissoudre dès maintenant afin qu’elle ne cause davantage de prĂ©judice au continent. Comment voulez vous qu’une pareille institution puisse agir pour l’Afrique quand elle est financĂ©e par les Occidentaux. C’est la main qui donne qui commande la main qui reçoit. Le rĂ©cent discours du nouveau prĂ©sident de l’Union Africaine (UA) Idriss Deby Itno aura certe ravivĂ© une lueur d’espoir au sein de la jeunesse africaine. Mais cette lueur n’est-elle pas un leurre ?

Si la colonisation, la traite nĂ©grière et l’insupportable mĂ©diocritĂ© actuelle des Africains ne sont pas assez humiliant et convaincant pour les amener Ă  changer de mentalitĂ©s et Ă  s’unir, je me demande bien quand ce moment adviendra. Pourquoi les nombreuses humiliations et pressions extĂ©rieures qu’ont subies les sociĂ©tĂ©s africaines n’ont pas provoquĂ©, Ă  l’inverse de ce que l’on a observĂ© ailleurs, une dĂ©sacralisation suffisamment forte du savoir pour Ă©veiller les consciences aux dangers rĂ©els qui les menaçaient ? QUAND LES AFRICAINS CESSERONT-ILS DE SE MÉPRISER, DE SE VENDRE LES UNS LES AUTRES ?

Conclusion
L’Afrique bâillonnĂ©e est un clichĂ© sans fondement qu’il faut absolument Ă©carter pour ĂŞtre en mesure de saisir la dynamique profonde des rĂ©alitĂ©s politiques et des sociĂ©tĂ©s africaines. Ces dernières ne sont pas des musĂ©es. Elles sont en actes et en devenir. Le rĂ´le historique de la tradition est de fournir des rĂ©ponses adĂ©quates aux dĂ©fis que rencontre inĂ©vitablement toute culture vivante, et non de siĂ©ger dans un musĂ©e. L’Afrique doit donc dĂ©velopper de la curiositĂ© scientifique afin de pouvoir s’affirmer dans les systèmes mondialisĂ©s du savoir. La bataille de l’intelligence est un enjeu de pouvoir au plan mondial.

L’Afrique ne peut plus se maintenir dans une sorte d’adolescence perpĂ©tuelle au point de vue de la recherche. Car s’il est vrai que le dĂ©veloppement n’est pas une course contre l’occident, elle l’est par contre pour les maux croissant et multiples de l’Afrique. Il devrait donc se poser en termes qualitatifs autocentrĂ©s et actualisĂ©s.

Carte de l’Afrique.

babelio.com)/n

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