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Procès des trois journalistes: lettre ouverte au président de la République du Cameroun

Par Enoh Meyomesse

Monsieur le PrĂ©sident de la RĂ©publique, La « RĂ©publique de la dĂ©lation » : voilĂ  ce que tente d’instaurer le procès des quatre journalistes qui vont comparaĂ®tre au Tribunal militaire de YaoundĂ©, accusĂ©s de n’avoir pas informĂ© les autoritĂ©s camerounaises des menĂ©es de Boko Haram. Une RĂ©publique oĂą il est demandĂ© Ă  la population de se transformer en mouchard, pour le bien supposĂ© de tous. Une RĂ©publique oĂą il est exigĂ© aux gens de se substituer aux services de renseignements, pour leur « sĂ©curitĂ© ». Bien sympathique, comme idĂ©e, de prime abord, mais qui instaure ainsi la terrible Ă©quation suivante, aux dĂ©rives monstrueuses : « des citoyens qui ne mouchardent pas, Ă©gale des citoyens en danger ».

Non Ă  la population agent de renseignement.
Monsieur le Président,
Nous sommes contre cette République à la population policière.
Ce type de RĂ©publique n’est plus dĂ©mocratique. Ce type de RĂ©publique a Ă©tĂ© insaturĂ© partout dans le monde oĂą les pires tyrans ont existĂ©. Mao TsĂ© Toung l’avait instaurĂ©e en Chine au temps de sa « rĂ©volution culturelle ». Des milliers de Chinois valeureux ont Ă©tĂ© dĂ©noncĂ©s par les prĂ©tendus « gardiens de la rĂ©volution » ; ils ont Ă©tĂ© jetĂ©s en prison, torturĂ©s, massacrĂ©s. Leurs familles ont Ă©tĂ© anĂ©anties.
Ce type de République a été instauré par Benito Mussolini, Staline Franco, Duvalier, Idi Amin, Bokassa, Mobutu, etc., des tyrans qui ont tous finalement marqué au fer rouge leurs peuples.

Nous avons déjà connu cette République au Cameroun.
Cette RĂ©publique, nous l’avons dĂ©jĂ  connue au Cameroun, lorsque le PrĂ©sident Ahidjo, très contestĂ© par la population au dĂ©but de son règne, par son absence criarde dans le combat pour l’indĂ©pendance, n’avait pas d’autre choix que de recourir Ă  elle, pour terrasser les Camerounais, et se faire accepter par ceux-ci comme leur PrĂ©sident. Des milliers de gens Ă©taient devenus des mouchards qui Ă©margeaient dans les sinistres registres de Jean FochivĂ©, le terrifiant patron de la police politique au Cameroun. Ils ont dĂ©noncĂ© d’innombrables fonctionnaires, des commerçants, de simples citoyens, gĂ©nĂ©ralement pour rĂ©gler des comptes, assouvir des vengeances. Ils ont anĂ©anti d’innombrables familles. Les stewards de la Cameroon Airlines Ă©taient des mouchards qui Ă©piaient nos conversations, nous les passagers dans ses avions ; le personnel diplomatique dans nos ambassades Ă©tait des mouchards qui empoisonnaient notre existence Ă  l’Ă©tranger ; des Ă©tudiants dans les amphithéâtres, au Cameroun comme en Europe, des Ă©lèves dans les lycĂ©es, des fidèles dans les chapelles, des chauffeurs de taxis, des savetiers, des coiffeurs, des bayam-sellam, tout le monde mouchardait sur tout le monde.

Vous en savez infiniment mieux que moi.
En votre qualitĂ© de proche collaborateur pendant deux dĂ©cennies du PrĂ©sident Ahidjo, vous en savez infiniment mieux que moi. Vous-mĂŞme, Monsieur le PrĂ©sident de la RĂ©publique, avez spontanĂ©ment dĂ©clarĂ© Ă  Paris lors de votre toute première visite officielle en France, au sortir de votre tĂŞte Ă  tĂŞte avec François Mitterrand au palais de l’ElysĂ©e, au mois de fĂ©vrier 1983, signe que vous dĂ©sapprouviez totalement ces mĂ©thodes abjectes : « au Cameroun, dĂ©sormais, il n’est plus nĂ©cessaire de gagner le maquis pour exprimer ses opinions ».

« Au Cameroun il n’est plus nĂ©cessaire de gagner le maquis


pour exprimer ses opinions » : Paul Biya.

Que de millions de Camerounais avaient applaudi !!!!! Car c’est ce qu’ils dĂ©siraient entendre de votre voix, pas de quelque porte-parole, non, mais de vous-mĂŞme, du haut de votre stature de Chef de l’Etat du Cameroun. Vous annonciez l’avènement d’un Cameroun de libertĂ©, la fin du Cameroun de la peur. Et sept annĂ©es plus tard, au mois de dĂ©cembre 1989, vous avez joint le geste Ă  la parole. Vous avez effectivement aboli ce Cameroun des citoyens qui se cachent pour parler, se cachent pour prier, se cachent pour chanter, se cachent pour danser, se cachent pour Ă©crire, se cachent pour lire, se cachent pour vivre tout simplement, demandent des autorisations pour ouvrir une vente-emportĂ©e, un bar, une boĂ®te de nuit, crĂ©er un journal, organiser un deuil, organiser des funĂ©railles, organiser un mariage, partir d’une ville Ă  l’autre, sortir de la vaste prison Ă  ciel ouvert qu’Ă©tait le Cameroun depuis l’Ă©poque coloniale, et que vous avait lĂ©guĂ©e votre prĂ©dĂ©cesseur.

Les jeunes gĂ©nĂ©rations ne le savent pas, celles qui sont nĂ©es depuis votre arrivĂ©e au pouvoir et peu avant, et qui ont actuellement 34, 40, 45, voire 50 ans. Mais, c’est ce que vous avez fait, et qui me permet de m’adresser Ă  vous par une telle correspondance aujourd’hui qui hier, aurait coĂ»tĂ© mon immĂ©diate arrestation, de terribles tortures, et, en fin de compte, ma dĂ©portation Ă  Mantoum, Yoko, ou TchollirĂ©, d’oĂą probablement je serais revenu aveugle, comme Mbida AndrĂ©-Marie, ou impotent portĂ© sur un brancard, comme le regrettĂ© Dr Eyidi Bebey Marcel, un grand homme anĂ©anti par Ahidjo, dĂ©cĂ©dĂ© quelques temps après sa libĂ©ration, des suites des mauvais traitements subis en prison. Vous avez mis fin Ă  la RĂ©publique de la peur, du silence, des applaudissements, du mouchardage et des dĂ©nonciations.

Pourquoi y revenir aujourd’hui ?
N’avez-vous pas dĂ©clarĂ© que vous aimeriez entrer dans l’histoire comme l’homme qui a apportĂ© la dĂ©mocratie au Cameroun ? Mais, la dĂ©mocratie ne rime pas avec le muselage de la presse, l’intimidation de journalistes, quelle que soit la raison avancĂ©e. Ils ne vont pas en prison aux Etats-Unis, en France, en Allemagne, en Angleterre, au Canada, en Suisse, en Belgique, en Italie, en Espagne, en Hollande, en Autriche, etc. Ils ne passent pas devant des tribunaux militaires. Les soldats ne jugent pas les citoyens en dĂ©mocratie, encore moins les journalistes, non, car ils ne sont pas au-dessus du peuple, c’est plutĂ´t le peuple qui est au-dessus d’eux. C’est dans les dictatures que cela se passe. C’est dans ce type de rĂ©gime d’un autre temps que l’armĂ©e est un allier du pouvoir face au peuple. En dĂ©mocratie, le pouvoir est alliĂ© au peuple, et les militaires protègent le peuple, contre toute agression Ă©trangère. Ils sont au garde Ă  vous devant lui, attendent ses ordres via le chef des armĂ©es, le PrĂ©sident de la RĂ©publique, pour le dĂ©fendre, et non pour lui rendre des jugements. Le diplĂ´mĂ© de sciences politiques que vous ĂŞtes, est parfaitement au courant de cela.

Non, Monsieur le PrĂ©sident de la RĂ©publique du Cameroun, non, ces journalistes ne doivent pas ĂŞtre jugĂ©s. Non. Ce procès ne devrait mĂŞme pas avoir lieu, car il sonne totalement faux, par rapport Ă  votre rĂŞve de legs aux Camerounais : la dĂ©mocratie. Sauf si vous y avez dĂ©jĂ  renoncĂ©. Mais moi je suis de ceux qui croient que tel n’est pas encore le cas. C’est pourquoi je me permets de vous Ă©crire cette lettre, pour attirer vivement votre attention sur la dĂ©rive policière et militariste de votre pouvoir, actuellement.

Très haute considération.


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