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Quand la bureaucratie européenne freine la lutte contre le terrorisme au Sahel

Par Seidik Abba chroniqueur Le Monde Afrique

Sur le papier tout a Ă©tĂ© parfaitement rĂ©glĂ© depuis plusieurs mois : l’Union europĂ©enne financera Ă  hauteur de cinquante millions d’euros la force mixte multinationale (FMM) crĂ©Ă©e par les pays membres de la commission du bassin du lac Tchad (CBLT: Cameroun, Niger, Nigeria, Tchad) et le BĂ©nin pour lutter contre la secte extrĂ©miste nigĂ©riane Boko Haram.

Mais Ă  ce jour, pas le moindre centime n’a atterri dans les caisses de la CBLT en son siège Ă  N’Djamena, la capitale tchadienne. Et il est mĂŞme Ă  craindre que cette aide europĂ©enne ne soit pas libĂ©rĂ©e avant la fin de l’annĂ©e, en raison des lourdeurs et des dogmes bureaucratiques bruxellois.

En effet, alors que l’urgence de la lutte contre les attaques rĂ©pĂ©tĂ©es de Boko Haram dicte que l’aide soit dĂ©caissĂ©e directement au plus vite en faveur de cinq pays contributeurs de la FMM, l’UE entend la faire transiter par les caisses de l’Union africaine (UA), son homologue pour le continent africain.

Il reviendra ensuite Ă  l’UA de convoyer les fonds vers la Commission Ă©conomique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) puis vers la CBLT. En mettant ensemble le maquis bureaucratique de chacune des institutions, on pourrait craindre que l’arrivĂ©e effective de l’aide europĂ©enne Ă  la FMM ne prenne encore quelques annĂ©es.

Promesses non tenues
La dĂ©cision de l’UA de faire transiter son aide par Addis-Abeba, oĂą la prĂ©sidente de la Commission, N’Kosazana Dlamini-Zuma, et ses commissaires sont en fin de mandat, est d’autant plus surprenante que l’UE s’Ă©tait engagĂ©e en novembre 2013 Ă  Bamako, aux cĂ´tĂ©s d’autres institutions internationales telles que la Banque mondiale, l’ONU, la Banque africaine de dĂ©veloppement (BAD), Ă  mettre en place des procĂ©dures dĂ©rogatoires pour les pays du Sahel.

En temps normal, dix-huit mois pourraient facilement s’Ă©couler entre le moment oĂą un donateur annonce sa contribution et son arrivĂ©e effective dans les caisses de l’Etat bĂ©nĂ©ficiaire. Au Sahel et dans le lit du lac, ce dĂ©lai freine les efforts nationaux de lutte contre les groupes armĂ©s djihadistes. Dans le cas prĂ©cis de la FMM, le retard peut mĂŞme remettre en cause les avancĂ©es significatives de la lutte contre Boko Haram.

Après avoir perdu du terrain dans son berceau au Nigeria, la secte a vu ses cellules dormantes dĂ©mantelĂ©es, les unes après les autres, au Cameroun, au Niger et au Tchad. A ce revers militaire s’ajoute dĂ©sormais la violente querelle de commandement entre l’aile historique incarnĂ©e par Abubakar Shekau et les tenants de l’affiliation absolue Ă  l’Etat islamique en Irak emmenĂ©s par Abu Musab Al-Barnawi.

Les Etats membres de la CBLT et le BĂ©nin entendent profiter de ce contexte favorable pour donner le coup de grâce Ă  la secte islamique. Pour eux, l’aide de l’UE europĂ©enne doit arriver maintenant ou jamais.


Economies exsangues
Ils ne veulent surtout pas que des Ă©lĂ©ments de l’Etat islamique chassĂ©s par la dĂ©route de l’organisation terroriste en Libye ne viennent donner une seconde vie Ă  la secte extrĂ©miste nigĂ©riane. La CBLT et le BĂ©nin ont donc entrepris de puiser dans les maigres ressources de leur trĂ©sor public pour financer la FMM. RĂ©sultat, des coupes budgĂ©taires ont dĂ» ĂŞtre opĂ©rĂ©es dans des secteurs prioritaires tels que l’Ă©ducation, la santĂ© ou les infrastructures. Au Niger, par exemple, les dĂ©penses de sĂ©curitĂ© ont atteint près de 15% du produit intĂ©rieur brut (PIB), entraĂ®nant des tensions de trĂ©sorerie aggravĂ©es par la baisse du cours de l’uranium, principal produit d’exportation du pays.

Le Tchad, qui a dépensé sans compter ses deniers publics pour envoyer des troupes au nord Mali, au Cameroun et au Niger, se retrouve avec une économie sous perfusion et des tensions sociales exacerbées par une crise post-électorale.

MĂŞme au Nigeria, la deuxième Ă©conomie du continent après l’Afrique du Sud, la situation n’est guère plus brillante. LĂ -bas, la dĂ©valuation de la naira, la monnaie nationale, et la chute du prix du baril de pĂ©trole se sont ajoutĂ©es au dĂ©tournement de plusieurs milliards de dollars affectĂ©s Ă  la lutte contre Boko Haram pour grever le budget de l’Etat fĂ©dĂ©ral.

Par prudence, le Bénin, pour sa part, a décidé de revoir à la baisse sa promesse de contribution à la FMM, en ramenant son contingent militaire à 200 hommes.

De toute Ă©vidence, l’arrivĂ©e dans ce contexte de l’aide de 50 millions d’euros de l’UE aurait Ă©tĂ© une immense bouffĂ©e d’oxygène pour les pays contributeurs Ă  la FMM. Elle aurait mĂŞme permis la montĂ©e en puissance de cette force qui devait atteindre près de 8 700 hommes et permettre d’en finir militairement avec Boko Haram avant de s’attaquer aux dĂ©fis de dĂ©veloppement posĂ©s par la montĂ©e de l’islam radical dans le bassin du lac Tchad et au Sahel. Mais la bureaucratie europĂ©enne en a dĂ©cidĂ© autrement : elle ne change pas ses règles, mĂŞme quand la menace terroriste est pressante.


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