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Que révèle la crise gabonaise sur les systèmes «démocratiques» africains ?

Par Yann Gwet, entrepreneur et essayiste camerounais

Le scĂ©nario des Ă©lections en Afrique francophone est ennuyeusement identique. Sauf exceptions (il y en a !), le sortant est invariablement rĂ©Ă©lu, sa victoire est invariablement contestĂ©e par l’opposition et la sociĂ©tĂ© civile, et l’annonce des rĂ©sultats ouvre invariablement sur des temps incertains. Ce schĂ©ma est Ă  l’ uvre au Gabon aujourd’hui, il l’a Ă©tĂ© hier au Congo-Brazzaville, et la mĂŞme cause produisant le mĂŞme effet, le sera (peut-ĂŞtre) demain, en 2018, au Cameroun.

Au-delĂ  de la question, certes fondamentale Ă  court terme mais dĂ©risoire sur le long terme, de la sortie de crise au Gabon, il est crucial de comprendre pourquoi la succession d’Ă©lections dans nombre de pays africains dĂ©bouche aussi rĂ©gulièrement sur des impasses politiques.

Confusion
Nous assimilons la dĂ©mocratie aux Ă©lections. C’est tellement vrai que les pays qui ont connu le plus grand nombre d’alternances sur le continent sont ceux qui sont unanimement considĂ©rĂ©s comme les plus « dĂ©mocratiques ». Mais, en soi, l’alternance n’est rien d’autre que la preuve de l’Ă©chec du sortant – c’est d’ailleurs ainsi qu’elle est perçue dans les sociĂ©tĂ©s dĂ©mocratiques. Elle n’est un gage de dĂ©mocratie que dans la mesure oĂą elle est l’expression de la volontĂ© populaire. Si le prĂ©sident de mon pays, le Cameroun, Ă©tait un dirigeant qui avait Ă  c ur l’intĂ©rĂŞt de son peuple, que les Ă©lections au Cameroun Ă©taient toujours rĂ©gulières, et qu’une Constitution Ă©manant du peuple n’imposait aucune limite Ă  l’exercice de la fonction prĂ©sidentielle, alors, Ă  titre personnel, je ne trouverais rien Ă  redire de sa longĂ©vitĂ© au pouvoir. Autrement dit, ce n’est pas l’alternance qui fait la dĂ©mocratie, mais l’expression libre du peuple.

Cette confusion entre dĂ©mocratie et Ă©lections est dramatique car son premier effet est de dĂ©mobiliser les citoyens. Consciemment ou pas, ceux-ci adoptent une posture de spectateurs de leur destin, considĂ©rant que leur responsabilitĂ© se limite au vote et, le cas Ă©chĂ©ant, Ă  la contestation a posteriori de rĂ©sultats jugĂ©s frauduleux. Mais c’est lĂ  une conception rĂ©ductrice Ă  la fois de leur rĂ´le dans une sociĂ©tĂ© dĂ©mocratique et de la notion mĂŞme de fraude.

Pour revenir au cas du Gabon, dans un entretien accordĂ© Ă  un journal africain en aoĂ»t 2016, M. RenĂ© Aboghe Ella, prĂ©sident de la Commission Ă©lectorale nationale et permanente (CĂ©nap) admettait « qu’un certain nombre de compatriotes n’ont pu s’inscrire sur la liste Ă©lectorale faute de pièces, Ă©tat civil ou acte de naissance ». Or, dans le mĂŞme temps, l’article 4 de la Constitution gabonaise (« De la RĂ©publique et de la souverainetĂ© ») stipule que «le suffrage est universel, Ă©gal et secret». De quelle Ă©galitĂ© est-il question lorsque des Gabonais, qui font donc partie de ce fameux «peuple souverain», n’ont pu remplir leur devoir civique en raison d’une dĂ©faillance des services de l’Etat. Cela s’appelle une fraude!

Lorsque le prĂ©sident de la mĂŞme CĂ©nap est choisi «par une dĂ©cision de la Cour constitutionnelle» et que, dans le mĂŞme temps, l’article 89 (loi n° 47/2010 du 12 janvier 2011) de la Constitution gabonaise, c’est le prĂ©sident de la RĂ©publique qui nomme le prĂ©sident de cette Cour constitutionnelle, alors nous sommes encore en prĂ©sence d’une fraude!


Retrousser les manches

Je pourrais continuer ainsi tant les exemples abondent : dans les textes qui rĂ©gissent l’organisation politique du Gabon et d’autres pays africains, dont le Cameroun ; dans des dispositions clairement anti-dĂ©mocratiques dont il fait peu de doute que leur fonction est d’assurer le maintien au pouvoir du prĂ©sident en exercice. Or le premier et mĂŞme le principal devoir des citoyens dans une sociĂ©tĂ© dĂ©mocratique est de mettre Ă  nu ces dysfonctionnements, de mobiliser l’opinion publique sur ces questions, et d’exiger l’institution de règles parfaitement dĂ©mocratiques. Ce travail est d’autant plus nĂ©cessaire qu’il est en rĂ©alitĂ© le seul moyen de contrer les desseins sordides d’autocrates ivres de pouvoir – qui prospèrent sur le dĂ©sengagement de leurs peuples.

Nous, sociĂ©tĂ©s civiles, souffrons d’abord de mal comprendre la dĂ©mocratie – et donc de la pratiquer mal. Nous la croyons facile comme un vote alors qu’elle est difficile comme une vigilance de tous les instants. Sans une mobilisation constante de ceux qui dĂ©tiennent le pouvoir et sont en rĂ©alitĂ© le meilleur contre-pouvoir, la tyrannie s’installe, entraĂ®nant dans son sillage son cortège de dĂ©sillusions et de frustrations.

Les Ă©vĂ©nements du Congo hier, du Gabon aujourd’hui, nous obligent donc Ă  un examen de conscience. Sommes-nous dignes de cette « dĂ©mocratie » que nous appelons tant de nos v ux ? Sommes-nous prĂŞts Ă  la mĂ©riter ? Si la rĂ©ponse est non, alors peut-ĂŞtre faut-il cesser nos jĂ©rĂ©miades et assumer notre servitude. Si la rĂ©ponse est oui, alors il faut assurĂ©ment se retrousser les manches. Maintenant.


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