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RĂ©action de Jean Michel Nintcheu aux voeux du chef de l’Etat camerounais

Par Jean Michel Nintcheu, Député du Social Democratic Front

M. Biya a parlĂ© pour la 34ème fois Ă  la veille d’une annĂ©e nouvelle. C’est une double peine que de l’Ă©couter et de devoir commenter des v ux aussi vaseux que ceux du 31 dĂ©cembre dernier. La seule inflexion qu’on a pu observer par rapport aux v ux prĂ©cĂ©dents est la rupture, manifestement virtuelle, de l’animositĂ© Ă  l’endroit de ses adversaires politiques. Pas un mot dĂ©sobligeant Ă  leur encontre. M. Biya n’a pas prĂ©sentĂ© ses v ux aux camerounais mais il s’est parlĂ© Ă  lui-mĂŞme pour essayer de justifier une politique Ă©conomique et sociale dĂ©sastreuse.

On a vu un prĂ©sident pris en Ă©tau entre le dĂ©sespoir et l’aveu d’Ă©chec sur les plans Ă©conomique et social. On l’a vu ĂŞtre taraudĂ© par l’anxiĂ©tĂ© au point de s’abstenir pour la première fois de parler de la politique. Il n’a ni abordĂ© son avenir politique qu’il sait de toute Ă©vidence naturellement et physiologiquement derrière lui, ni Ă©voquĂ© le recensement gĂ©nĂ©ral de la population annoncĂ© alors que tout le monde s’accorde Ă  dire que les chiffres actuels sont faux et qu’il ne peut avoir d’analyse et de prospective sĂ©rieuse sur les plans Ă©conomique, social et politique sans une dĂ©mographie fiable et sincère.

Il a Ă©voquĂ© Ă  juste titre et sans surprise la vaillance de nos soldats qui combattent efficacement avec l’appui des comitĂ©s de vigilance la secte barbare Boko Haram qui nous a imposĂ© une sale guerre. Sans malheureusement dire le moindre mot sur ce qu’il pourrait, courant 2016, aller les rĂ©conforter sur place ou prĂ©sider dorĂ©navant les cĂ©rĂ©monies d’hommage Ă  titre posthume de la nation pour les soldats qui tomberont au front.

Pour le reste, rien ne montre concrètement dans son adresse Ă  la Nation qu’il ait pris la mesure de la situation du Cameroun ou qu’il soit dĂ©terminĂ© Ă  revoir en profondeur les maux qui minent le pays. Il est restĂ© constant dans sa marque de fabrique: la propagande sans annonce concrète Ă  mĂŞme de dĂ©clencher une Ă©nergie nouvelle et positive dans le pays. Il a proclamĂ© la hausse de l’allocation familiale qui concerne moins de 1% des camerounais. Plus de 99% de camerounais ne sont pas concernĂ©s par cette nouvelle disposition.

Il a Ă©galement annoncĂ© la baisse du prix de carburant Ă  la pompe dès le 1er janvier 2016. Sur la forme, La CSPH aurait dĂ» prendre cette dĂ©cision depuis mars 2015, comme l’avait exigĂ© le groupe parlementaire du SDF ou encore le gouvernement aurait dĂ» l’intĂ©grer en novembre 2015 lors de l’Ă©laboration de la loi des finances 2016, comme cela s’est fait dans tous les pays qui ont une culture de respect des institutions. Le fait que cette baisse dĂ©cidĂ©e unilatĂ©ralement intervient moins d’un mois après l’adoption de la loi des finances de 2016 est la preuve que M. Biya a dĂ©finitivement sombrĂ© dans une dĂ©rive monarchique dans sa conception mĂ©diĂ©vale du pouvoir. Sans doute Ă©tait-il convaincu que sans cette mesurette, son discours aurait Ă©tĂ© d’une vacuitĂ© sidĂ©rale.

Sur le fond, cette baisse justifiĂ©e qui aurait dĂ» intervenir depuis mars 2015 quand le cours du baril a connu une forte chute de 60% au niveau mondial, ne reprĂ©sente rien, comparĂ©e aux dernières hausses successives. Elle met plutĂ´t en Ă©vidence la propension de M. Biya Ă  provoquer les Camerounais. Comment comprendre qu’après avoir augmentĂ© le carburant de 100 FCFA, il le baisse de seulement 20 FCFA, Le niveau de cette baisse ne reprĂ©sente que 3% du prix Ă  la pompe qui passera de 650FCFA Ă  630 FCFA. Quand on se rend compte que le prix du kilogramme de riz va augmenter d’au moins 150 FCFA en 2016 du fait de l’application du Tarif extĂ©rieur commun de 5% sur cette denrĂ©e, on se plie Ă  l’Ă©vidence que la vie sera plus chère et plus rude en 2016 pour le consommateur camerounais qui va continuer de trinquer.

C’est un mĂ©pris Ă  l’endroit du peuple Ă  partir du moment oĂą l’essence va toujours coĂ»ter plus chère au Cameroun que dans les pays tels que la Sierra Leone, l’Afghanistan, la Zambie, le Liberia, l’Afrique du Sud, le Tchad, la Syrie ou encore le Kenya et le Ghana. Elle continuera Ă©galement de coĂ»ter plus chère qu’aux Etats-unis et en France qui achètent une partie de leur pĂ©trole au Cameroun et dont les citoyens ont un niveau de vie très largement supĂ©rieur Ă  celui du camerounais. Cette mesurette qui intervient trop tard et qui sera très peu perceptible est un coup d’Ă©pĂ©e dans l’ocĂ©an de misère dans lequel baignent nos compatriotes, parce que stĂ©rile.

Au niveau de l’emploi, il a dĂ©sespĂ©rĂ©ment tentĂ© de faire un exercice de chiffrage cosmĂ©tique sur fond d’autosatisfaction. Il a mentionnĂ© le nombre d’emplois crĂ©Ă©s tout en Ă©vitant soigneusement de relever le nombre d’emplois dĂ©truits durant la mĂŞme pĂ©riode, les secteurs d’activitĂ©s concernĂ©s ainsi que le type et la nature de ces emplois pour nous Ă©difier sur ce qu’il s’agit d’emplois dĂ©cents, prĂ©caires ou indĂ©cents, puisque le taux de sous-emploi a stagnĂ© Ă  75% durant cette pĂ©riode. Il n’a pas dĂ©clinĂ© les taux de chĂ´mage successifs durant ces pĂ©riodes pour qu’on puisse savoir s’il y a eu progression ou rĂ©gression de l’emploi, ce qui est la preuve qu’il y a certainement eu rĂ©gression de l’emploi.


M. Biya a soigneusement Ă©vitĂ© de parler du taux de pauvretĂ© qui caracole Ă  40% de la population, ce qui signifie que plus de 8 millions de camerounais vivent avec moins de 500 FCFA par jour. Il nous a tout de mĂŞme rejoints en faisant Ă©tat de ce qu’il est conscient que la croissance affichĂ©e ne suffit pas Ă  transformer le quotidien des camerounais. Cette inflexion dans le comportement qu’il convient de relever ont vite Ă©tĂ© ternies par l’Ă©numĂ©ration des lacunes Ă©normes qui montrent bien que son rĂ©gime ne changera pas de logiciel qui se rĂ©sume en une absence de volontĂ© politique.

On ne saurait prescrire au gouvernement de travailler avec ferveur et obligation de rĂ©sultat quand l’instance hiĂ©rarchique d’Ă©valuation ministĂ©rielle qu’est le Conseil des ministres est convoquĂ©e Ă  peine une fois par an. On ne saurait amĂ©liorer le climat des affaires quand on est vice-champion d’Afrique de la corruption, les salariĂ©s mal payĂ©s, le SMIG Ă  28.200 FCFA par mois et surtout quand un communiquĂ© radio-presse d’un ministre des Sports qui n’est qu’une simple dĂ©claration d’opinion peut botter en touche une dĂ©cision de justice. On ne saurait lutter contre la corruption quand on refuse obstinĂ©ment de mettre en application l’article 66 de la Constitution de janvier 1996 sur la dĂ©claration des biens. On ne saurait combattre la corruption quand on refuse de mettre sur pied une loi sur l’enrichissement illicite.

On ne saurait amĂ©liorer le climat des affaires avec un prĂ©sident de la RĂ©publique qui n’a jamais daignĂ© organiser des rencontres solennelles avec le patronat ou avec les syndicats. On ne saurait relancer et densifier les exploitations agricoles avec une lĂ©gislation foncière obsolète qui n’est pas sous-tendue par le recensement effectif et fiable des terres, leur immatriculation et qui ne garantit pas leur sĂ©curisation face aux prĂ©dateurs fonciers. On ne saurait relancer les exploitations agricoles sans faciliter l’accès au crĂ©dit rural qui permettra aux exploitants agricoles de gĂ©nĂ©raliser la motorisation, la mĂ©canisation et de vulgariser les nouvelles semences et les engrais. On ne saurait relancer l’agriculture en violant de façon rĂ©currente les accords de Maputo de 2004 dont le Cameroun est signataire et qui prescrit aux Etats-parties d’allouer au minimum 10% du budget global au secteur agricole.

Pour finir, on voit mal comment l’inversion de la situation exaspĂ©rante des camerounais pourrait ĂŞtre atteinte durant le reste du bail de M. Biya Ă  la tĂŞte de l’Etat, puisqu’il va continuer ce qui n’a pas marchĂ© en 33 ans de règne. Les rĂ©formes politiques nĂ©cessaires pour parvenir Ă  ce rĂ©sultat restent Ă  faire. Une fois encore elles n’ont pas Ă©tĂ© annoncĂ©es le 31 dĂ©cembre dernier. Et c’est en cela qu’on a envie de dire qu’il ne vit pas dans le mĂŞme pays que les camerounais. Il n’est plus crĂ©dible. A deux ans de la prĂ©sidentielle, il est Ă  bout de souffle, Ses dĂ©clarations sont devenus indigestes.

Le ras-le-bol monte lĂ©gitimement dans notre pays. Nous nous acheminons vers une impasse. En cherchant Ă  faire le forcing Ă  la tĂŞte de l’Etat et en refusant obstinĂ©ment que soit mis sur pied le Conseil constitutionnel pourtant inscrit depuis plus de 19 ans dans la Constitution et qui est extrĂŞmement important dans les mĂ©canismes de dĂ©volution du pouvoir politique, M. Biya souhaite que cette impasse dĂ©gĂ©nère en chaos pour assouvir ses desseins inavouĂ©s. Et c’est en cela qu’il sera le principal comptable de la dĂ©sintĂ©gration de notre unitĂ© nationale, de son vivant ou Ă  titre posthume


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