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Sur l’intĂ©gration rĂ©gionale et les unions monĂ©taires en Afrique

Par Carlos Lopes, Secrétaire exécutif de la CEA

Avec plus de 30 millions de kilomĂštres carrĂ©sde terres Ă©mergĂ©es, l’Afrique est aussi grande que l’Inde, la Chine, les États-Unis et la plus grande partie de l’Europe rĂ©unis. FaussĂ©e par la projection de Mercator, la superficie qu’on lui donne gĂ©nĂ©ralement est plus petite que dans la rĂ©alitĂ©, presque Ă  l’instar d’autres attributs du continent.

Lorsqu’on se rend compte que la superficie de la RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo Ă  elle seule est Ă  peu prĂšs Ă©gale Ă  celle de la moitiĂ© de l’Union europĂ©enne, on pourrait aller jusqu’Ă  prĂ©tendre qu’au moins un territoire Ă©quivalent est dĂ©jĂ  intĂ©grĂ© sur le continent. Or il s’avĂšre que mĂȘme dans tel ou tel pays pris isolĂ©ment, comme la RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo, l’intĂ©gration nationale est une gageure. Il y a seulement 10 ans, le budget de l’État en RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo Ă©tait infĂ©rieur Ă  celui de Bruxelles. Au fond, le fait est que l’Afrique a encore beaucoup de chemin Ă  faire!

Dans toutes les rĂ©gions et contrĂ©es de la planĂšte, la rĂ©alitĂ© de l’intĂ©gration en dit long sur les nombreuses difficultĂ©s rencontrĂ©es en la matiĂšre. L’Afrique ne dĂ©roge pas Ă  la rĂšgle. MĂȘme l’Union europĂ©enne, considĂ©rĂ©e comme l’entreprise d’intĂ©gration la plus aboutie, commence Ă  Ă©prouver de sĂ©rieuses difficultĂ©s et Ă  manifester d’importantes faiblesses, notamment en ce qui concerne la zone euro.

Si l’histoire des unions monĂ©taires est plus longue en Afrique qu’en Europe, la taille de l’Union monĂ©taire europĂ©enne et les problĂšmes qu’elle a rencontrĂ©s depuis la crise financiĂšre de 2008-2009 fournissent de prĂ©cieux enseignements que peuvent exploiter les unions monĂ©taires existantes ou en projet en Afrique. L’Europe a travaillĂ© dur pour consolider son marchĂ© unique et parvenir Ă  un haut degrĂ© d’intĂ©gration commerciale avant la crĂ©ation de l’euro. De plus, les pays de la zone euro ont construit avec le temps un impressionnant faisceau de mĂ©canismes, d’institutions et de rĂšglements.

L’un des enseignements essentiels que l’Afrique peut tirer de l’expĂ©rience de l’Union europĂ©enne est que le cadre institutionnel doit ĂȘtre de nature Ă  stimuler les Ă©changes commerciaux rĂ©gionaux. Un autre en est l’importance de la stabilitĂ© des politiques macroĂ©conomiques. La survie et la stabilitĂ© de toute union sont en pĂ©ril dĂšs lors qu’il existe entre ses pays membres de grands Ă©carts dans le respect de la discipline budgĂ©taire. L’expĂ©rience de la zone euro souligne Ă©galement la nĂ©cessitĂ© pour les pays qui s’apprĂȘtent Ă  participer Ă  une union monĂ©taire de disposer d’un mĂ©canisme crĂ©dible et rĂ©aliste de transfert budgĂ©taire qui leur permettrait de rĂ©pondre aux chocs asymĂ©triques et de s’y adapter. En l’absence d’un mĂ©canisme de cette nature, toute union monĂ©taire risque de subir des pressions considĂ©rables lorsque ses membres sont frappĂ©s par de tels chocs. Il est cependant Ă  craindre que l’adoption de critĂšres de convergence stricts ne rĂ©duise la marge de man uvre dont les dĂ©cideurs disposent pour affronter les problĂšmes de dĂ©veloppement actuels et ceux qui se profilent Ă  l’horizon.

On ne saurait trop insister sur l’intĂ©rĂȘt de l’harmonisation des politiques monĂ©taires, budgĂ©taires et financiĂšres dans le cadre de l’intĂ©gration Ă©conomique. Selon la littĂ©rature spĂ©cialisĂ©e, toute union monĂ©taire se caractĂ©rise par deux Ă©lĂ©ments : une union de taux de change, c’est-Ă -dire une zone Ă  l’intĂ©rieur de laquelle les taux de change sont en permanence fixes entre les diverses devises, et la convertibilitĂ©, qui s’entend de l’absence permanente de tout contrĂŽle de change dans une zone donnĂ©e, que ce soit sur les opĂ©rations courantes ou sur les opĂ©rations en capital.

D’aprĂšs Robert Mundell, laurĂ©at du prix Nobel d’Ă©conomie, le degrĂ© de mobilitĂ© des facteurs dans une union monĂ©taire est de la plus haute importance. La main-d’ uvre et les biens d’Ă©quipement y circulant librement d’un pays Ă  l’autre, il est facile que les facteurs se dĂ©placent vers des zones oĂč ils peuvent ĂȘtre rĂ©munĂ©rĂ©s au mieux pour les services rendus. Une des conditions fondamentales en est la prĂ©sence d’au moins une devise convertible Ă  l’intĂ©rieur de l’union.

Les communautĂ©s Ă©conomiques rĂ©gionales d’Afrique ambitionnent de crĂ©er des unions monĂ©taires dans le cadre de leurs programmes d’intĂ©gration gĂ©nĂ©raux. En Afrique, certains pays partagent une mĂȘme monnaie de longue date. Par exemple, l’Union Ă©conomique et monĂ©taire ouest-africaine (UEMOA) compte huit pays utilisant le franc CFA, qui avait prĂ©cĂ©demment une paritĂ© fixe avec le franc français et est maintenant arrimĂ© Ă  l’euro. La CommunautĂ© Ă©conomique et monĂ©taire de l’Afrique centrale (CEMAC) regroupe six autres pays oĂč circule le franc CFA. Le Lesotho, la Namibie et le Swaziland ont une monnaie liĂ©e au rand sud-africain par une paritĂ© fixe, ce qui veut dire en quelque sorte que ces pays partagent la mĂȘme politique monĂ©taire. La part des pays appartenant Ă  ces trois blocs dans le PIB de l’Afrique est considĂ©rable.

Un des principaux objectifs qui sous-tendent la volontĂ© de crĂ©er des unions monĂ©taires en Afrique est de renforcer l’intĂ©gration rĂ©gionale, en particulier le commerce et les investissements intra-rĂ©gionaux. Les Ă©changes commerciaux intra-africains se chiffrent Ă  environ 16 % en moyenne, contre 21 % pour l’AmĂ©rique latine et les CaraĂŻbes, 50 % pour l’Asie et 70 % pour l’Europe.


L’administration de 54 pays souverains disposant d’une panoplie de politiques nationales et d’appareils Ă©tatiques inefficaces requiert des frais gĂ©nĂ©raux considĂ©rables qui viennent grever des Ă©conomies africaines fragiles et peu diversifiĂ©es reposant sur la production primaire. Selon une Ă©tude menĂ©e sur les progrĂšs accomplis vers la convergence macroĂ©conomique dans les communautĂ©s Ă©conomiques d’Afrique, des avancĂ©es existent effectivement, mais elles sont gĂ©nĂ©ralement insuffisantes par rapport aux objectifs fixĂ©s dans les programmes d’intĂ©gration monĂ©taire de ces communautĂ©s.

Si l’Afrique Ă©tait une entreprise, les frais de gestion de ce type de structure seraient peu compĂ©titifs. Le coĂ»t d’administration d’une structure de production si fragmentĂ©e est vraiment trop Ă©levĂ© pour que l’Afrique se le permette ou le supporte. Par consĂ©quent, le rĂŽle de l’intĂ©gration rĂ©gionale dans la promotion des Ă©changes commerciaux intracommunautaires, la croissance, le dĂ©veloppement et la cohĂ©sion sociale et politique est incontestable. La conclusion Ă©vidente qui en dĂ©coule est que l’Afrique doit s’employer Ă  former un tout cohĂ©rent (ou, pour emprunter le jargon des entreprises, procĂ©der Ă  sa rationalisation et Ă  la fusion de ses États) afin de rĂ©duire ses frais gĂ©nĂ©raux.

Or le dĂ©bat sur l’intĂ©gration porte principalement sur ses dimensions politiques et l’idĂ©al suprĂȘme panafricain. Depuis le dĂ©but du siĂšcle, l’Afrique a rompu le cycle du dĂ©sespoir et commencĂ© Ă  se bĂątir un avenir prometteur par une croissance Ă©conomique rapide et forte. Le temps est venu de passer Ă  un dĂ©bat et un point de mire plus techniques, en partie pour rendre ces nobles idĂ©aux politiques plus crĂ©dibles, mais aussi parce que le monde Ă©volue trop vite pour attendre les retardataires beaucoup plus longtemps. Le grand dĂ©fi qui attend encore l’Afrique consiste Ă  accĂ©lĂ©rer le rythme de sa transformation structurelle et Ă  la mener Ă  bonne fin. De fait, la majoritĂ© des pays africains continuent Ă  s’efforcer de diversifier leurs Ă©conomies, qui ne reposent que sur un nombre restreint de secteurs.

Pour assurer les piĂšces maĂźtresses de la transformation structurelle de l’Afrique susmentionnĂ©es, il faudra veiller Ă  mettre en place un cadre de politique macroĂ©conomique appropriĂ©, Ă©tayĂ© par une stratĂ©gie de dĂ©veloppement de longue durĂ©e qui facilite la transformation des structures Ă©conomiques et sociales et crĂ©e une boucle de rĂ©troaction positive entre les investissements et la croissance. Ce cadre de politique macroĂ©conomique visant Ă  rĂ©aliser la transformation structurelle du continent doit comporter cinq principales composantes : i) augmenter les investissements publics et mettre en place des biens collectifs supplĂ©mentaires, ii) assurer la macrostabilitĂ© pour attirer les investissements privĂ©s et les pĂ©renniser, iii) coordonner les politiques d’investissement et les autres politiques de dĂ©veloppement, iv) mobiliser des ressources et rĂ©duire Ă  la longue la dĂ©pendance vis-Ă -vis de l’aide, v) assurer la viabilitĂ© budgĂ©taire par la lĂ©gitimitĂ© budgĂ©taire.

Dans toute rĂ©flexion sur les unions monĂ©taires dans le cadre de l’Afrique, ces facteurs de transformation essentiels ne doivent pas ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des Ă©lĂ©ments facultatifs. Il faut que les communautĂ©s Ă©conomiques rĂ©gionales y prĂȘtent attention, sinon elles risquent de ne pas ĂȘtre prises au sĂ©rieux sur les objectifs ambitieux susmentionnĂ©s.

Carlos Lopes, Secrétaire exécutif de la CEA

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