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«2011, Une possible alternative populaire et démocratique!» Par Paul Gérémie Bikidik

«Face aux contingences liées à la pauvreté, à l’aliénation, à l’obscurantisme politique et à la dictature, un front patriotique a t- il des chances de voir le jour au Cameroun.?»

Face aux contingences liées à la pauvreté, à l’aliénation, à l’obscurantisme politique et à la dictature, un front patriotique a t- il des chances de voir le jour au Cameroun, dans la perspective de la prochaine élection présidentielle prévue en 2011? Si oui, un tel regroupement serait- il capable, dans le contexte actuel, de fédérer tous les acteurs sociaux afin d’imposer une alternance populaire et démocratique au Cameroun? Répondre à cette interrogation, c’est revisiter très brièvement l’histoire sociopolitique du Cameroun pour trouver les explications à la situation de déliquescence avancée de notre pays. C’est décrire l’état d’esprit des Camerounais découlant directement de cette douloureuse conjoncture. C’est faire l’état des lieux des différentes forces en présence sur l’échiquier politique national et identifier les pôles d’ancrage d’une éventuelle mouvance populaire patriotique et démocratique, et s’interroger sur la portée exacte et l’impact de son discours politique. C’est faire une analyse synoptique de la perception par nos compatriotes de la politique en général et évaluer les chances réelles et les conditions de succès d’un large front social anti-impérialiste et démocratique au Cameroun.

Le contexte historique
A l’aube des indépendances formelles, le Cameroun, comme la plupart des pays d’Afrique noire, a découvert une réalité encore plus perverse et cynique : le néocolonialisme. Le néocolonialisme consacrait la main mise des puissances occidentales impérialistes sur la politique, l’économie et la culture des anciennes colonies. Cet assujettissement programmé de l’Afrique en général et du Cameroun en particulier n’a pas été un long fleuve tranquille ; il s’est heurté à une farouche et héroïque résistance nationaliste et patriotique. Ces compatriotes qui se sont battus pour la liberté étaient essentiellement regroupés au sein de l’Union des Populations du Cameroun (UPC) qui fut alors un creuset du nationalisme camerounais, un front de classes anti-impérialiste regroupant les syndicats, les associations et les partis politiques d’horizons divers. Toutes ces organisations et ceux qui les animaient avaient en commun la revendication d’une indépendance totale, immédiate et inconditionnelle du Cameroun, c’est-à-dire la rupture définitive du carcan colonial et le rapprochement avec d’autres peuples libres d’Afrique afin de réaliser l’unité politique du continent. Cette lutte acharnée pour la dignité et la souveraineté de notre pays se poursuit en ce moment encore et se déroule dans un contexte économique et sociopolitique particulièrement difficile.

Une crise multidimensionnelle
A la répression brutale et autres exactions et crimes politiques des années 60 et 70, s’est ajoutée une terrible crise économique dans les années 80. Cette détérioration de la situation économique aura de graves conséquences sociales. Il faut tout d’abord rappeler que cette crise sera un bon prétexte pour la mise sous tutelle par les bailleurs de fonds internationaux (Banque Mondiale et FMI) de toute l’économie nationale. Bref, ce sera le début de la re-colonisation de notre pays. Tous les plans d’ajustement structurel (PAS) imaginés et imposés par les bailleurs de fonds sensés redresser une économie moribonde ont eu un effet totalement contraire sur le développement général du pays. Malgré leur soi-disant «volet social », les PAS ont non seulement tous échoué mais ont considérablement accentué la précarité et la pauvreté et aggravé les inégalités sociales. Cette misère devenue endémique a entraîné un important recul de certaines valeurs morales. La corruption va se généraliser notamment dans la haute administration, la justice et la police.

Il faut dire qu’au Cameroun, la corruption sanctionne l’échec lamentable du régime de Yaoundé et ses amis étrangers qui, incapables de mettre sur pied une politique cohérente de développement, ont instauré un Etat prébendier qui pille le pays sans retenue tout en jetant en pâture aux étrangers tout le patrimoine national. Aujourd’hui encore, le Cameroun caracole aux premiers rangs des pays les plus corrompus au monde. La feymania est devenu l’emblème du pays à l’étranger ; au même titre que le médecin ou l’architecte, le feyman est désormais une référence pour une jeunesse déboussolée ; le laxisme, le favoritisme et l’incivisme seront érigés en pratiques ordinaires et normales. Tous ces fléaux prospèreront dans un contexte d’impunité générale.
Le retour au multipartisme institutionnel dans les années 90 à la faveur de la lutte courageuse des Camerounais et du «vent de l’Est», avait fait poindre une lueur d’espoir chez nos compatriotes. Malheureusement, cet espoir va très vite s’envoler en fumée à cause, d’une part, de la décomposition du mouvement nationaliste néo-upéciste, très affaibli, déstabilisé et déstructuré par des luttes intestines de leadership; mais aussi à cause de l’inexpérience d’une partie du personnel politique de l’opposition, nouvellement confronté au pluralisme, après plusieurs décennies de musellement. Et d’autre part, à cause du clientélisme politique érigé en mode de fonctionnement et de gestion du pouvoir par le régime UNC-RDPC, et aisément assimilé par ses satellites infiltrés dans l’opposition.

En dépit de cet état de déliquescence avancé du pays et bien que le pouvoir ait été sérieusement ébranlé, notamment au moment de l’ouverture forcée au multipartisme institutionnel au début des années 90, cette crise multidimensionnelle n’a pas abouti au renversement du régime illégitime et dictatorial de Yaoundé ? Pourquoi malgré tout ceci, a-t-on noté une certaine apathie des Camerounais, pas assez déterminés à en découdre avec un Etat agent de l’étranger, avec un régime qui les opprime et les affame ? Est-ce le seul fait de la répression brutale et continue qu’ils ont subie et subissent encore de nos jours ou y a t il d’autres facteurs pouvant expliquer cette attitude?

Aliénation et Obscurantisme politiques
Il est connu, l’instruction et l’éducation libèrent de l’esclavage et un peuple ignorant est un peuple soumis. La machine répressive sera renforcée par la mise en place de plusieurs mécanismes d’aliénation et d’obscurantisme, destinés à maintenir les Camerounais dans les ténèbres de l’ignorance. L’éducation sera l’un des canaux par lesquels le rouleau compresseur de l’aliénation politique va s’abattre sur les populations: les programmes académiques et les manuels scolaires sont totalement inadaptés aux réalités socioculturelles de notre pays. La conséquence directe de cette pratique est l’émergence d’une jeunesse déboussolée et acculturée n’ayant pour seuls repères que des modèles importés principalement d’Occident.

Par ailleurs, rien n’a été fait pour favoriser le développement d’un tissu associatif donc le rôle aurait pu être d’accompagner les acteurs politiques dans leur mission d’encadrement et d’éducation du peuple à la citoyenneté. N’étaient reconnues et autorisées de fonctionnement, jusqu’à un passé très récent, que les associations à forte coloration tribale ou régionale et presque toutes inféodées à l’Administration centrale ou aux autorités locales. L’exacerbation de la ferveur religieuse par la prolifération des sectes est aussi un facteur d’aliénation. Elles constituent des échappatoires artificielles pour des millions de Camerounais qui pensent y trouver réconfort et solutions à leurs problèmes quotidiens. Les médias, qu’ils soient privés ou sous le contrôle partiel ou total de l’Etat, vont constituer, consciemment ou inconsciemment, un puissant vecteur d’aliénation. Un véritable lavage de cerveau collectif y est organisé en permanence.

Le sous-emploi et le chômage massif, donc le taux oscille entre 40% et 50% selon qu’on soit à la campagne ou en milieu urbain, touchent essentiellement les jeunes diplômés et non diplômés, contraints de choisir entre les petits métiers leur permettant à peine de survivre et l’exode vers l’Europe lorsqu’il est possible. Aujourd’hui encore ce chômage de masse est utilisé comme chantage sur la force de travail dans le but de tenir soumis les travailleurs et les syndicats dans le but de pérenniser le système d’exploitation odieux. Le repli tribal deviendra un réflexe chez bon nombre de nos compatriotes avec une recrudescence des tensions ethniques dans certaines régions du pays, qui sapent tous les efforts de construction d’une nation transethnique. Face à cette impasse qui pourrait nous conduire tout droit au chaos et devant toutes ces man uvres du pouvoir pour éloigner le plus possible les Camerounais de la réalité, est-il possible qu’un front patriotique et progressiste puisse voir le jour et fédérer effectivement tous les acteurs sociaux favorables aux changements politiques, à une véritable indépendance et au développement de notre pays?

Nécessité d’un front populaire et conditions de son succès
L’extrême précarité et l’injustice sociale ont façonné les esprits et créé les conditions subjectives idoines pour un changement radical au Cameroun. En effet, las d’attendre la venue d’un messie qui viendrait les libérer de l’emprise du « diable » qui les opprime et les affame, les Camerounais semblent résolus aujourd’hui, encore timidement certes, à prendre leur destin en main. Cela se voit au fil des jours et des mois par des manifestations sur fond de revendications corporatistes et autres, organisées à travers tout le pays. Ce n’est pas un simple réflexe de survie des hommes condamnés à une mort certaine, mais un réel regain de conscience patriotique d’un peuple qui refuse un destin funeste qu’on veut lui imposer. Le signe que nos compatriotes sont enfin prêts à payer le prix qu’imposent la liberté et la démocratisation du pays. Plus qu’hier, le moment semble aujourd’hui propice à la formation d’un vaste regroupement des forces progressistes.

Paul Gérémie Bikidik, acteur social
Journalducameroun.com)/n

Cette dynamique du mouvement social, bien qu’encore relativement timide, prend visiblement de l’ampleur et semble irréversible. Elle est la conséquence d’une certaine maturation des esprits conditionnés par des décennies de brimades et de démagogie stérile. Ce mouvement qui grandit et se radicalise chaque jour un peu plus, a pour ferment la situation économique et sociale catastrophique. C’est aussi et surtout la réponse des Camerounais, d’une part, à l’autisme méprisant des tenants du pouvoir qui restent totalement insensibles à leur misère, et d’autre part à l’incapacité de l’opposition institutionnelle à faire sienne leurs revendications et aspirations et à créer les conditions d’une alternance véritablement démocratique au Cameroun. Malgré toutes ces difficultés objectives, la mobilisation et la pression populaires restent les seuls moyens efficaces pour parvenir à imposer un changement politique dans notre pays.

Pour cela, la création d’une coalition de partis politiques et organisations progressistes est absolument nécessaire. Dans la perspective des prochaine élections présidentielles prévues en principe en 2011, si tant bien que le calendrier électoral est respecté, pour s’assurer du succès de sa démarche, cette dynamique populaire devra forcément faire sienne la culture de revendications et d’actions qui ont caractérisé le mouvement de libération nationale des années 50, 60 et 70. Par ailleurs, les contradictions de plus en plus marquées au sein du sérail avec en toile de fond la succession du « Prince » et les batailles des clans pour le contrôle du pouvoir, sont autant d’occasions pour les forces patriotiques de reprendre la main et donner de la voie.

Par son discours et sa présence sur le terrain social, cette nouvelle mouvance devra être en parfaite symbiose avec les Camerounais ; En effet, bon nombre de nos compatriotes, toutes classes sociales confondues, sont prêts à partager l’idéal social et politique qu’incarnerait une telle dynamique et soutiendront majoritairement sa démarche. Etre à l’écoute des aspirations profondes, répondre aux préoccupations quotidiennes des masses populaires et surtout les associer à toutes ses actions, telle devra être sa stratégie. Un tel regroupement devra ouvertement s’engager à: 1) S’inscrire résolument dans une démarche unitaire sur la base d’un programme minimum commun avec pour objectif de rassembler afin de susciter un espoir et de créer une nouvelle relation entre les Camerounais et la politique. 2) Faire un travail permanent d’encadrement politique des masses par une saine infiltration des organisations de la société civile et des syndicats. L’objectif étant de vulgariser et populariser les idéaux tels que le patriotisme et la solidarité nationale. 3) Intensifier les actions d’information et d’explication sur les orientations clairement définies, en direction des classes moyennes, très souvent réfractaires à toute idée de changement profond, afin de susciter une plus grande sympathie et une large adhésion.

Le but de cette démarche est la construction d’une alliance de classes démocratique et progressiste, un vaste mouvement populaire capable d’imposer l’alternance au sommet de l’Etat avec pour objectif ultime le démantèlement du système néocolonial et l’amélioration du standard de vie des classes populaires.
Une telle coalition populaire n’incarnera la conscience politique du peuple en mouvement, que s’il devient le reflet du Cameroun réel et décide, résolument et sincèrement d’accompagner, tous les jours, les Camerounais dans leur quête légitime de liberté et de prospérité. Cette plateforme devra uvrer pour une réconciliation effective du peuple avec la politique en établissant un lien dialectique authentique entre la pratique politicienne et les aspirations populaires, tout en évitant soigneusement de tomber dans le piège du populisme. Si cette stratégie de proximité avec les masses se poursuit et se renforce durablement, en 2011, ni les man uvres du régime visant à distraire les Camerounais et à les maintenir dans l’ignorance, ni même le déploiement de tout l’arsenal de fraude électorale du pouvoir RDPC, ne pourront empêcher l’avènement d’un pouvoir populaire à la tête du pays, sous la houlette des forces patriotiques et démocratiques.

Paul Gérémie Bikidik, président du Race
Journalducameroun.com)/n
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