Opinions › Tribune

A propos du tribalisme politique au Cameroun

Olivier Bilé, universitaire et homme politique camerounais. ©Droits réservés

Chacun conviendra bien que notre époque actuelle est bien étrange. Elle est caractérisée par un écosystème sociopolitique de conflictualité ethnique et tribale de plus en plus croissant et préoccupant.

En effet, dans un milieu qui a longtemps été travaillé par le balancier insaisissable et ambivalent d’une cohabitation paisible et assumée d’une part, mais aussi d’une redoutable hypocrisie ethno-régionale, voire nationale, d’autre part, l’exacerbation des replis identitaires a désormais de quoi inquiéter véritablement.

Catalysée par les outils technologiques à la fois flexibles, de large portée, rapides et à effet immédiat du cyberespace et de la société nouvelle de l’information, la conflictualité tribale contemporaine est aussi une véritable absurdité, un paradoxe monumental lié à la nature rétrograde de ses objectifs d’un côté, et aux outils technologiques plutôt progressistes, voire postmodernistes pour les atteindre, de l’autre.

Les multiples revendications et memoranda tribaux et régionaux, les affrontements épistolaires à travers les réseaux sociaux entre leaders d’opinion et acteurs politiques  animateurs de notre scène socio-médiatique et ressortissant de régions différentes, la controverse autour de la destruction de  la stèle de Ruben Um Nyobè à Douala,  les affrontements physiques souvent enregistrés entre membres de certaines communautés, l’interminable crise anglophone actuelle même et bien d’autres, sont devenus autant de marqueurs d’un bellicisme et d’un antagonisme sociopolitiques incontestables à propos desquels il m’a semblé urgent d’interpeller la communauté nationale toute entière, surtout en cette veille d’importantes élections.

Je considère qu’il ne s’agit plus seulement de querelles de divertissement entre quelques cyber esprits oisifs et solitaires désireux d’accomplir quelque cyber défoulement sur d’autres cyber citoyens. Les conflits actuels sont désormais et plus que jamais, révélateurs des profonds antagonismes historiques que charrie notre pays depuis de longues décennies, que nous avons hypocritement et sournoisement tenté d’étouffer à travers les slogans creux et incantatoires d’unité et d’intégration nationale pour lesquels aucune stratégie sérieuse et honnête n’a du reste jamais été mobilisée. Seules l’instrumentalisation et la manipulation politiques à des fins de préservation du système endocolonial établi, sont restées la préoccupation pendant des décennies.

Résultat des courses : nous avons œuvré à construire dans nos cœurs, le monstre hideux de la rancune, de l’instinct de domination et de revanche, et plus globalement, d’un système de replis identitaires à base clanique, ethnique, tribale, régionale et même religieuse qui aujourd’hui, nous revient dessus comme un boomerang et nous explose clairement à la figure.

Les radios, les télévisions et cyber productions  des mille collines qui désormais fusent de partout, émettent des contenus qui, bien que rappelant ces moments particulièrement sombres chez nos frères rwandais, ivoiriens, kenyans, gabonais, congolais, togolais et autres, ne semblent pas beaucoup émouvoir grand monde chez nous. Peut-être attendons-nous de franchir le seuil de tolérance. Peut-être que dans notre beau pays du chacun pour soi, attendons-nous de voir cette crise identitaire dans son pendant francophone, essaimer davantage et arborer le caractère plus tragique de la crise identitaire anglophone qui bat son plein.

Afin de réinviter chacun à la réflexion, je vous suggère cet extrait du chapitre «  Tribu contre doctrine » de l’une de mes dernières publications (La démocratie africaine reste mal partie, L’Harmattan, 1996) : « En raison des dynamiques sociopolitiques en vigueur, l’appartenance religieuse, l’origine régionale ou tribale des leaders politiques en présence sont les variables à travers lesquelles, l’adhésion ou la sympathie politiques se structurent et s’établissent au niveau des masses. Des Africains, parmi les plus lettrés dans nos pays… et même dans nos diasporas, établis depuis longtemps dans des démocraties avancées… sont souvent encore très largement prisonniers de réflexes identitaires, et fondent leur choix, non sur des idées et des projets politiques construits et convaincants, mais plutôt sur des solidarités primaires tribales et villageoises ».  Je rappelle à tous, sans distinction de bord ethno-politique, que tel on fait son lit, tel on se couche ! Tel on fait ses choix politiques, tel on est gouverné.

Voilà pourquoi, dans une modeste posture d’interface ou de pont socio-culturel et même générationnel, il m’a semblé impératif de nous adresser la présente contribution en forme de mise en garde. J’affirme qu’il y a davantage de choses qui nous unissent que de choses qui nous séparent. Nombre de scientifiques ont mille fois raison d’attirer notre attention sur ces multiples similarités anthropologiques, historiques, linguistiques et sociologiques, entre autres, qui caractérisent nos peuples. Ils s’inscrivent clairement dans le sillage intellectuel et historique de l’illustre Cheikh Anta Diop dans sa lumineuse et fulgurante livraison éditoriale sur l’Unité culturelle de l’Afrique.

Comment les Betis, les Foulbés, les Bassa, les Bamilékés, les Mbawars, les Doualas, les Makas, les Toupouris, les Bakwéris, les Kotoko et autres du Cameroun peuvent-ils se détester et se faire la guerre alors que unis par Dieu et les contingence de l’histoire, l’éminent savant sénégalais Anta Diop nous fait savoir depuis les années 1960, que nous sommes  crédités d’une parenté culturelle et anthropologique millénaire non pas seulement entre nous ici, mais bien au-delà, avec les autres peuples africains ?

Si nos généalogies ethniques, tribales et nationales nous étaient convenablement contées, nul doute que nous ferions preuve de plus de retenue et de tempérance dans nos rapports les uns à l’égard des autres, et prendrions conscience de nos importantes proximités. Il faudra, assurément, restaurer et diffuser notre vraie histoire qui, par-delà ses travers, est aussi jonchée de formidables épisodes de solidarité humaine et d’empathie véritable entre des hommes et des peuples à travers les âges.

C’est à une belle et exaltante aventure de cette nature que je voudrais nous réinviter car je vois bien qu’une fois de plus dans l’histoire, nous nous trompons radicalement d’adversaire. Nous faisons le jeu trouble de ceux qui manipulent ces masses populaires de toutes nos tribus. Des masses qui du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, ont le même statut et sont toutes victimes de cet ordre social injuste, inégalitaire et avilissant imposé par l’oligo-minorité qui les manipule à sa guise. Le combat à mener n’est pas celui du Douala contre le Bassa, du Beti contre le Bamiléké ou du Kotoko contre l’Arabe Shoa. Le vrai combat, celui qui en vaut la peine et peut changer notre destin collectif est celui contre la ploutocratie néocoloniale et compradore de la majorité mais aussi de l’opposition, qui tient en esclavage les classes moyennes et la plèbe au sein du même système néo et endocolonial d’appauvrissement. C’est le combat de tous les pauvres contre la minorité des  puissants et riches diversement corrompus !

Organisés subtilement à travers des dispositifs de solidarité politiques, administratifs, économiques, financiers, sociaux et philosophiques, ces puissants de toutes les tribus instrumentalisent les haines tribales et ethniques presque toujours à des fins politiques. Ils suscitent des acteurs issus des masses populaires manipulées pour orchestrer des affrontements de toute nature alimentés par les clivages en vigueur.

Et c’est ainsi que moins de 1% de la plouto-élite politique locale, bien représentée dans les cénacles occultes des loges franc-maçonnes et rosicruciennes néocoloniales, manipule à des fins de conquête politique pour le compte de divers réseaux antagoniques, 99% des masses populaires dont la communauté de destin justifierait plutôt qu’elles se battent en faveur d’un de leurs semblables du point de vue de la condition sociale et culturelle. Un de leurs semblables dont les origines ethniques ou régionales ne devrait pas primer sur sa condition sociale et ses convictions idéologiques !  Voilà ce qui s’appellerait solidarité intelligente, pertinente, cohérente, massive et bénéfique pour l’ensemble de la communauté nationale et non pour la gloire, finalement illusoire, d’une tribu. Les mêmes causes et le même type d’acteurs produisent toujours les mêmes résultats.

Au demeurant, rien ne saurait être construit dans un contexte de bellicisme aussi aggravé que celui que nous connaissons. Aucun projet politique, quelle qu’en soit la qualité, ne saurait s’accomplir avec satisfaction dans le contexte d’une  conflictualité aussi débridée. Seule la guerre civile peut être, patiemment mais sûrement, construite dans un tel environnement. Est-ce cela que nous désirons ?

Par ailleurs, dans les batailles économiques, scientifiques, technologiques, culturelles et diplomatiques de la mondialisation actuelle, aucun enfant du Cameroun ne saurait être de trop ni manquer à l’appel d’un véritable projet de reconstruction national. Nous sommes du reste encore si loin des masses critiques requises dans ces compétitions internationales, que l’on pourrait se demander ce sur quoi nous comptons pour promouvoir de tels micro-divisionnismes. Il nous appartient de nous ressaisir. Nous devons impérativement réinventer cette magie du « Winning spirit » solidaire qui a fondé le respect du Cameroun hier sur la scène africaine et mondiale. Sur le modèle des meilleures performances des Lions Indomptables, cet écosystème sociopolitique vertueux peut et doit être recréé par nous, dès demain, afin que nous ne courions le risque de faire honte à notre histoire commune.

Puisque le présent message est aussi destiné à nos frères anglophones, permettez-moi de réitérer ici ma proposition, qui j’en suis convaincu, garantira  une sortie définitive de cette crise.

  1. La modification de la forme de l’Etat par un exécutif de confiance : Fédéralisme contextualisé à 10 Etats fédérés. La grande autonomie ainsi conférée justifiera la contrepartie constitutionnelle de l’indivisibilité de la fédération.
  2. Un ticket francophone-anglophone ou vice versa pour les fonctions de président et vice-président du gouvernement fédéral.
  3. 20 à 25% des postes ministériels du gouvernement fédéral aux anglophones et 75% aux francophones.
  4. En vue de promouvoir une identité culturelle camerounaise plus forte et authentique à terme, je préconise la création d’une langue nationale de synthèse, le Cameranto, réalisé à partir de toutes nos langues spécifiques et dotée d’un alphabet.
  5. Et enfin, en vue de détribaliser la vie politique au maximum possible, l’organisation d’Etats Généraux de la démocratie afin de la restructurer sur des fondements davantage idéologiques que tribaux.

Quant à mes frères et amis francophones sus évoqués, bien que je sache que faire taire des querelles est bien difficile, je connais cependant  suffisamment leurs grandes capacités respectives ainsi que leur engagement pour la cause du Cameroun au sujet de laquelle ils se battent chacun à sa manière. Je ne doute point qu’ils sauront sagement enterrer la hache de la fausse guerre pour se consacrer à la vraie lutte de libération populaire, anti tribale et idéologiquement anti-néocoloniale afin d’éviter la reproduction du mal principal.

En conséquence, dans le sillage de Martin Luther King, je fais un rêve. Je fais le  rêve de voir demain tous les enfants du Cameroun, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, fraterniser et coopérer, en dehors de toute considération ethnique, tribale ou régionale. Je les vois communiquer librement et joyeusement entre eux, tout en faisant valoir avec puissance, dans les arènes internationales, la belle intelligence, les dons et les merveilleux talents dont chacun d’eux a pu bénéficier de la part du Tout-Puissant. Je les vois enfin, prospérer de manière considérable, dans un univers où couleront le lait et le miel, dans un pays devenu un Eldorado envié du monde entier!

Que Dieu bénisse le Cameroun !

À LA UNE
Retour en haut