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Achille Mbembe: «Emmanuel Macron veut redéfinir les fondamentaux de la relation entre l’Afrique et la France»

Achille Mbembe, historien et politologue camerounais ©Droits réservés
C’est un partenariat qui va faire du bruit. En juillet prochain, lors du prochain sommet Afrique-France prévu à Montpellier, dans le sud de la France, Emmanuel Macron dialoguera avec Achille Mbembe. Depuis quatre ans, l’essayiste camerounais critique sans ménagement le président français. Mais dès avril, Achille Mbembe va accompagner une série de rencontres préalables au sommet. Et à la séance plénière du 9 juillet, il échangera avec Emmanuel Macron devant un panel de jeunes. Pourquoi un intellectuel farouchement indépendant comme Achille Mbembe accepte-t-il l’invitation du chef de l’État français ?  Le célèbre historien camerounais répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : On connaît votre combat contre le postcolonialisme et pour l’émancipation de l’Afrique. Pourquoi avez-vous accepté de co-piloter la préparation du prochain sommet Afrique-France ?

Achille Mbembe : Je suis tenté de dire que c’est d’abord par curiosité intellectuelle. Le président Emmanuel Macron m’a demandé de jouer un rôle d’accompagnement auprès des nouvelles générations, avec lesquelles il veut tenter de redéfinir ce qu’il appelle « les fondamentaux de la relation entre l’Afrique et la France ». C’est un combat pour lequel nous militons depuis près de soixante ans. La proposition du président Macron est suffisamment ouverte, pour que l’on puisse contribuer à la définition du contenu de cette nouvelle relation. J’ai trouvé que c’était un projet nécessaire, raisonnable, que la mission était une mission de bon sens, que l’Afrique devrait pouvoir y trouver son intérêt, ce qui me semble être le cas.

Après le discours de Ouagadougou de novembre 2017, vous avez écrit : « Quand Emmanuel Macron parle d’une révision en profondeur des rapports franco-africains, il fait, en réalité, une opération de marketing [pour relancer la France sur le marché commercial des pays africains] ».

Oui, à l’époque, beaucoup d’entre nous pensaient, effectivement, que c’était le cas. Il faut quand même être aveugle à ce qui se passe, pour répéter la même antienne aujourd’hui. Il y a des gestes qui ont été accomplis, je pense en particulier à la mission qu’il a confiée à mon ami Felwine Sarr, qui a permis de rouvrir le débat sur les restitutions [des biens culturels africains], qui a permis un déclic des imaginaires. Je pense à l’autre mission, confiée à madame N’Goné Fall, qui a abouti à une grosse opération « Africa 2020 », il y a des pas qui ont été accomplis en ce qui concerne le franc CFA… Et donc il y a un frémissement. Il faut, évidemment, aller plus loin.

Pour recréer du lien humain entre la France et l’Afrique, Emmanuel Macron compte beaucoup sur la diaspora africaine en France, ce qu’il appelle « la part africaine de l’identité française ». Est-ce que vous y croyez, vous aussi ?

Oui, il y a des choses à faire avec les diasporas. Après soixante années de pétrification, le moment est venu, justement, d’accélérer ce processus, pour provoquer les déclics nécessaires, tout en sachant que tout ne va pas changer du jour au lendemain ! Mais il faut être à l’affût de chaque brin d’espérance et petit à petit, je dirais, ouvrir la voie à d’autres imaginaires.

Mais vous n’êtes pas toujours tendre avec Emmanuel Macron. Vous écrivez : « Le choix des diasporas, comme bras civil d’une croisade pro-entreprise, risque d’aviver la course aux rentes et les penchants affairistes ».

Oui, enfin… Vous savez que j’ai critiqué, mais je ne suis pas le seul. J’ai critiqué, par exemple, le CPA -le Conseil présidentiel pour l’Afrique-, j’ai critiqué le président Macron. Vous savez, je critique surtout les gens que je respecte. Et ma critique n’a jamais été fondée sur le désir de détruire la relation. Ma critique visait à faire en sorte que l’on remette cette relation en jeu et qu’ensemble on essaie de repenser les fondamentaux de la relation. C’est ce qu’il dit vouloir faire. Il veut le faire, d’un côté avec la jeunesse. L’autre pari, c’est sur les diasporas. Ce sont des choses qui m’intéressent, à la fois intellectuellement et politiquement. C’est pour cela que j’ai accepté d’accompagner ce projet. J’y vais en tant qu’accompagnateur, en tant que témoin. Je crois qu’il est très facile d’être cynique. Je tiens à la part de rêve que contient toute vie humaine, ce qui veut dire que je suis prêt à me tromper.

Vous n’êtes pas une prise de guerre d’Emmanuel Macron ?

Ah non ! (Rires) Mais non ! Il ne le pense pas, je ne le pense pas non plus ! (Rires)

Emmanuel Macron n’est-il pas un homme contradictoire, qui joue sur ses contradictions pour séduire ses interlocuteurs ?

(Rires) Je vais vous dire une chose. Je l’ai rencontré une fois. Il nous a reçus à déjeuner chez lui, à l’Élysée. Effectivement, c’est un séducteur ! Et je ne le dis pas d’une manière péjorative. C’est un esprit brillant. C’est quelqu’un avec lequel on a plaisir à dialoguer. Il est très attentif… Nous étions cinq ou six et j’étais assis à sa droite. Il prenait des notes, il écoutait… C’est quelqu’un qui prend des risques, apparemment, qui aime la contradiction, en fait. Je dirais qu’il aime être contredit et il aime le débat chaud. Évidemment, pour un chef d’État, cela présente des risques. Mais qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Il m’a proposé une idée et il me propose d’en être un des accompagnateurs. Cela me convient parfaitement et une fois le sommet terminé, je retourne dans mes amphithéâtres.

Et à votre liberté constante dans vos travaux et dans votre prise de parole…

Absolument.


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