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Achille Mbembe : « je porte le Cameroun en moi partout où je suis »

Achille Mbembe, historien camerounais. ©Droits réservés

L’historien évoque la transition politique au Cameroun, ainsi que le douloureux passé colonial avec la France devenu à ses yeux une dette de vérité.

Vous revenez au Cameroun dans la délégation du président Macron alors qu’on vous croyait quelque peu en rupture de ban avec votre pays, du moins si l’on s’en tient à vos positions critiques contre le pouvoir de Yaoundé. Maintenant que vous êtes là, quel est votre état d’esprit ?

Non, je ne l’ai jamais été… Comment peut-on être en rupture de ban avec le pays où on est né ? La position critique, elle est là et elle sera toujours là. Il faut qu’elle soit là en fait, elle est une condition, notre santé commune. Et donc, il n’y a pas à s’offusquer si effectivement on l’adopte.

Il faut intégrer cette dimension dans notre vie commune, notre vie collective. Mais l’amour du pays, l’engagement moral, intellectuel et spirituel pour le pays, la sorte de piété filiale que j’ai à l’égard de mon pays et de l’Afrique est inéradiquable. Je ne suis peut-être pas là physiquement, mais je porte le Cameroun en moi partout où je suis.

Le président Macron s’est entretenu avec la société civile, on se souvient également que dans les recommandations du dernier sommet Afrique – France à Montpellier, il y a un volet lié à la constitution d’un fonds pour l’innovation et la démocratie. Où en est- on avec ce projet ?

J’ai personnellement travaillé sur ce sujet avec plusieurs autres équipes depuis la fin du sommet de Montpellier. Je dois vous dire que la fondation pour l’innovation et la démocratie sera lancée officiellement le 6 octobre 2022 à Johannesburg.

La fondation aura trois centres sous régionaux : un centre éventuellement quelque part en Afrique de l’ouest, un autre en Afrique centrale et un autre en Afrique orientale. Le quartier général se trouvant en Afrique du Sud à Johannesburg. Et donc, la fondation existe d’ores et déjà en termes d’enregistrement par la loi sud-africaine, on va la lancer et partir de 2023, elle sera opérationnelle.

Au cours de la conférence de presse donnée par les deux chefs d’État, on a évoqué le passé colonial qui lie la France et le Cameroun. Emmanuel Macron a clairement dit qu’il revenait aux historiens d’y travailler. Qu’en pensez-vous ?

Je crois qu’il revient effectivement aux historiens de faire la part de vérité sur ce passé. Et la dette de vérité quant à elle est une dette pas seulement théorique ou académique, c’est aussi une dette politique.

Ce que le président Macron est entrain de suggérer, c’est que cette dette, nous trouvions les moyens de l’identifier, pas la payer, mais enfin de l’honorer. L’honorer par un travail judicieux effectué par les historiens mais aussi par les artistes, un travail de mémoire, un travail de refiguration d’un passé commun qui devrait nous projeter vers un avenir à bâtir ensemble.

Au passage donc d’un certain nombre de figures de notre passé, de notre lutte pour la liberté, Ruben Um Nyobe, Felix Moumié, Ernest Ouandié, Osendé Afana, toute la longue liste de nos martyrs. Il y aura cette possibilité justement d’honorer ces figures.

Est-ce que ce n’est pas du ponce-pilatisme de la part du président français de renvoyer la balle aux historiens alors qu’il aurait pu quand-même reconnaître aussi le dommage causé à la nation camerounaise ?

Le président Macron a adopté une espèce de démarche qu’il a appliquée à l’Algérie, qu’il a également appliquée au Rwanda. La démarche est premièrement le souci de la vérité. Qu’est-ce qui s’est passé ? Comment cela a été vécu ? Où se situent les responsabilités ?

Deuxièmement, une fois que ce bilan a été accompli, qu’est-ce qu’on peut faire pour réparer les dommages causés et surtout pour construire un avenir en commun. C’est ça la démarche. Là on est au point 1 de la démarche. Et donc, il nous faut attendre qu’elle se déroule jusqu’à sa fin pour porter un jugement.

Une autre question qui a intéressé les Camerounais c’est celle de la transition. Le président Biya entretient un mystère et laisse les Camerounais sur leur faim. Comment entrevoyez-vous l’alternance au Cameroun ?

En tant que citoyen camerounais, tout ce que je souhaite c’est que les choses se passent bien ici, c’est d’ailleurs le souhait de tout le monde. Mais pour que les choses se passent bien, il faut bien les préparer. Il ne faut pas laisser les choses au hasard et donc, il faut espérer que ce travail de préparation aura lieu méthodiquement, l’objectif étant la réconciliation générale des camerounais dans l’optique d’ouvrir justement ce pays à une nouvelle étape de sa montée vers la liberté. Voilà ce que je peux souhaiter pour le Cameroun.


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