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Afrique: un continent à la mer?

Par Roland Hureaux, Haut fonctionnaire et essayiste français

57 000 migrants sont arrivés sur les côtes italiennes depuis le début de l’année, sans compter tous ceux qui sont arrivés par la Grèce et les Balkans. Les Etats européens – et pas n’importe lesquels : la France, l’Allemagne, l’Italie – se chamaillent sur la question de leur destination.

Après le naufrage qui avait entraîné la mort de près de 366 migrants clandestins au large de l’île italienne de Lampedusa le 3 octobre 2013, les Etats membres de l’UE avaient prévu, lors du Conseil européen des 24 et 25 octobre, d’adopter des mesures communes comportant le renforcement des moyens de Frontex et du bureau européen d’appui en matière d’asile.

Après le naufrage de plus de 400 autres migrants au large de la Sicile le 12 avril 2015, les chefs d’Etats et de gouvernement de l’Union européenne se sont réunis en urgence pour un sommet exceptionnel le 23 avril. Ils ont décidé de tripler les moyens de l’opération de surveillance Triton, menée par Frontex, de saisir et détruire les embarcations transportant des migrants, d’intervenir militairement en Libye contre les réseaux de passeurs et de répartir 5 000 réfugiés syriens sur le territoire européen.

Depuis lors, la commission européenne a précisé la mise en uvre de certaines de ces mesures. Mais 300 personnes ont encore sombré le 18 mai.

On peut d’ores et déjà s’attendre à ce que d’ici quelque temps, à la suite d’une nouvelle noyade, le conseil européen se réunisse à nouveau pour prendre de nouvelles mesures. Etcetera.

Il y a en effet peu de chances qu’une solution de fond soit trouvée dans un délai proche à l’immense question de la poussée migratoire à partir de la Lybie, au moins aussi longtemps qu’elle sera traitée par l’Europe institutionnelle.

L’affaire est embrouillée à plusieurs nivaux.

D’abord dans la compréhension du problème. L’égoïsme des uns se conjugue avec les bons sentiments des autres pour que nous ne cherchions pas à comprendre ce qui se passe au sud de la Méditerranée. Les uns détournent le regard, les autres ne voient que l’aspect moral, pas de faits.

D’où viennent ces migrants ? On entend un peu tout sur ce sujet. Il semble qu’une majorité vienne de l’Erythrée et du Sud-Soudan. Si c’était vrai, ils seraient à moitié chrétiens. L’Erythrée est composée d’une moitié de chrétiens et connaît, hors de toute considération religieuse, une dictature effroyable qui a mis toute la nation sur le pied de guerre pour défendre le pays contre l’Ethiopie ennemie, dix fois plus peuplée. Les Erythréens, chrétiens ou musulmans, sont un peuple intelligent et instruit qui ne poserait pas de gros problème d’intégration.

Le Sud-Soudan est la partie chrétienne (en tous les cas non-musulmane) du Soudan, devenue indépendante en 2009 après cinquante ans de guerre. Libérés du joug islamique, les Sud-Soudanais sont entrés en guerre civile sur une base non plus religieuse mais ethnique.

Si ces gens-là étaient bien la majorité de migrants, il n’y aurait pas lieu de craindre une invasion musulmane (quoique des migrants musulmans aient récemment jeté à l’eau les chrétiens embarqués avec eux). Le mouvement migratoire ne serait pas non plus le trop plein indifférencié d’un continent en pleine croissance démographique mais la conséquence de la guerre qui sévit dans plusieurs pays, ce qui n’est pas la même chose.

Mais il se dit aussi que beaucoup d’immigrants viennent du reste du Sahel, jusqu’au Sénégal, voire de l’Afrique profonde. Combien? On ne sait pas.

Et puis, il y a aussi en attente dans les îles italiennes et en Grèce beaucoup de réfugiés de Syrie, un pays que la diplomatie de certains Etats européens (dont la France et la Grande-Bretagne) n’a pas peu contribué à déstabiliser. Si les efforts de M. Fabius pour renverser le régime d’Assad sont couronnés de succès, ce ne sont pas 20 ou 30 000 Syriens qu’il faudra accueillir mais 2 ou 3 millions.

Ce n’est pas seulement la compréhension du problème qui est embrouillée, c’est aussi la recherche de solutions.

La plus simple serait que l’Europe prenne le contrôle des principaux ports de départ sur la côte nord de la Libye. Cela aurait pu se faire dans la foulée de l’intervention qui a renversé Kadhafi en 2011, et qui a plongé ce pays dans le plus grand chaos, mais on ne l’a pas fait.

Parmi les mesures qui ont été évoquées par le Conseil européen le 23 avril, la principale est une nouvelle intervention militaire en Libye. Une telle action supposerait l’aval du Conseil de sécurité. Mais la Russie et la Chine ont eu l’impression d’avoir été trompées par les Occidentaux lorsqu’ elles ont donné cet aval à l’intervention de 2011. Il n’était prévu au départ que de sauver des populations ; or l’intervention a largement dépassé les termes du mandat, aboutissant au renversement et à l’assassinat de Kadhafi. Russie et Chine ont depuis le sentiment d’avoir été bernées et ne sont absolument pas prêtes à lever leur veto au Conseil de sécurité à toute entreprise du même genre. Il faudrait peut-être négocier avec la Russie, notamment en relâchant la pression sur l’Ukraine. Mais l’Europe ne semble pas disposée à faire sur ce front la moindre concession susceptible de rendre les Russes plus coopératifs.

On pourrait aussi encourager un pays voisin redevenu stable comme l’Egypte à intervenir, si elle le veut bien. Ce service vaut bien quelque Rafales à prix bradé. D’autant que l’Egypte a, depuis le temps des pharaons, des revendications sur le désert libyen.

Une autre solution serait que les forces spéciales de tel ou tel pays mettent hors d’état de nuire les passeurs. Si on procède de cette manière, on ne le dira pas. Mais c’est peu probable. En tout état de cause, il ne saurait s’agir d’une décision européenne, seulement d’un Etat.

Les sommets européens successifs auraient pu être l’occasion de poser le principe selon lequel, en cas de guerre ou d’oppression, ce sont les pays voisins qui ont les premiers vocation à recevoir les réfugiés, non l’Europe, mais que celle-ci serait prête à soutenir généreusement ces politiques d’accueil. On ne l’a pas fait. Cela serait contraire, dit-on, au principe de l’universalité du droit d’asile. Fort bien, en attendant, les réfugiés se noient.

Embrumée de bureaucratie et de grands principes, la Commission de Bruxelles n’est pas près de trouver une solution. Pas davantage que , quand elle a pris en main l’immigration à l’échelle européenne, elle n’a fait la preuve de la moindre efficacité.

Confronté à sa propre impuissance, M. Juncker s’est donc contenté de proposer de répartir les réfugiés entre les pays d’Europe en suivant des quotas : la Commission de Bruxelles a demandé mercredi 27 mai aux Etats de l’Union européenne de prendre en charge 40 000 candidats à l’asile syriens et érythréens arrivés en Grèce et en Italie, dont 20 000 immédiatement. Le quota français est de 6752.

Au temps de l’ Union soviétique, on savait que toute décision partant d’un a priori idéologique serait stérile. Rien ne sortait jamais des décisions du parti. Ce qui marchait, industrie de défense, lopins agricoles individuels, marchés kolkhoziens se faisait en marge ou en dehors de l’idéologie, voire contre elle.

A Bruxelles, c’est la même chose : le mieux qu’on puisse attendre d’une politique commune est qu’elle ne fasse pas trop de dégâts. Mais généralement, elle en fait. Ce qui marche – Airbus, Ariane – se fait en dehors des politiques européennes officielles et généralement sur la base de coopérations intergouvernementales à géométrie variable.

Il est probable que la question des migrations méditerranéennes ne sera résolue que quand les deux ou trois pays les plus concernés, parmi lesquels l’Italie, principal lieu de passage, et la France, destination la plus attractive se concerteront pour traiter la question et cela en liaison avec les Etats africains les plus impliqués. Il est clair qu’on n’en est pas encore là.


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