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Pourquoi il est nécessaire d’alléger la dette des pays africains face au coronavirus

Par Ngozi Okonjo-Iweala, Brahima Sangafowa Coulibaly, Tidjane Thiam, Donald Kaberuka, Vera Songwe, Strive Masiyiwa, Louise Mushikiwabo et Cristina Duarte

 

Face à l’urgence d’apporter à l’Afrique une aide financière lui permettant de faire face à la pandémie, huit grand noms africains de la politique et de l’économie prennent à leur tour la parole pour appeler à une suspension immédiate du remboursement de la dette.

La propagation a d’abord été assez lente, mais aujourd’hui le Covid-19 se répand en Afrique d’une façon incroyablement rapide. À la date du 7 avril, plus de 7 000 cas étaient identifiés et on comptait déjà 294 morts dans 45 pays. Le continent doit recevoir plus d’aide, il y a urgence, faute de quoi le virus continuera à tracer sa route, mortelle et impitoyable, avec les sombres conséquences que nous connaissons tant sur les plans sanitaire qu’économique. La première mesure que nous appelons de nos vœux est donc un allègement immédiat de la dette des États africains, afin de donner à leurs gouvernements la marge de manœuvre fiscale qui leur permettra de combattre la pandémie.

Il faut tenir compte du fait que la lutte contre le Covid-19 se heurte à plus de difficultés en Afrique que dans bien d’autres parties du monde. L’accès à des soins médicaux de qualité demeure limité sur le continent, même si plusieurs pays ont récemment fait des efforts dans ce domaine. Un tiers des Africains ne peut pas se laver les mains régulièrement, faute d’accès à l’eau, et les équipements de réfrigération qui permettent de stocker dans des conditions satisfaisantes aliments et médicaments sont absents de bien des foyers, rendant intenables les mesures de confinement.

Des millions de travailleurs, enfin, se trouvent aujourd’hui fragilisés, soit parce qu’ils n’ont accès à internet que de manière aléatoire, ce qui complique toute forme de télétravail, soit parce que la situation les prive de tout revenu, même modeste.

Détermination

Malgré tous ces obstacles, les gouvernements africains répondent au Covid-19 avec détermination, certains en décrétant l’état d’urgence, d’autres en imposant des mesures de distanciation sociale ou de quarantaine, en restreignant la liberté de déplacement ou les rassemblements. Les entreprises privées, la société civile, beaucoup d’organisations populaires se joignent elles aussi à la lutte, dans la mesure de leurs moyens.

L’Union africaine, pour sa part, a mis sur pied une stratégie commune à l’échelle continentale et une task force chargée de coordonner les efforts de ses États membres et de leurs partenaires, afin de faire en sorte qu’une synergie se crée et que la propagation du virus soit la plus faible possible. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) est, elle aussi, très impliquée dans l’assistance aux gouvernements africains.

Mais la clé de tout demeure l’accès aux ressources.

L’Afrique a besoin d’un premier soutien financier de 100 milliards de dollars, qui permettrait de compenser la chute rapide des recettes publiques dues à l’effondrement du prix des matières premières, des échanges commerciaux et des flux touristiques, conséquence directe de la pandémie. Et ce d’autant plus que, parallèlement, les investisseurs ont retiré leurs fonds de tous les placements à risque, ce qui a mécaniquement fait bondir le prix de l’argent sur les marchés financiers, faisant des emprunts sur ces marchés des solutions peu viables.

Il n’est donc guère surprenant que les premières mesures de soutien financier annoncées par les gouvernements africains ne représentent, pour l’heure, qu’un maigre 0,8 % de leur PIB, soit le dixième des montants débloqués par les autorités des pays riches. Et n’oublions pas que les 100 milliards évoqués ici ne représentent qu’une aide à court terme. À plus longue échéance, les besoins en financement du continent pourraient atteindre 200 milliards de dollars.

D’autres institutions, internationales et régionales, se sont aussi portées au secours des responsables nationaux. La Banque africaine de développement (BAD) a récemment émis pour 3 milliards de dollars de bons spéciaux « Covid-19 », et l’African Export-Import Bank (Afreximbank) a accordé 3 autres milliards de facilités de crédit.

Pénurie de ressources

Le G20, de son côté, a récemment appelé ses membres à mettre en place des mesures collectives et coordonnées afin d’aider les pays les plus vulnérables, promettant une mise à disposition immédiate de fonds et appelant ministres des Finances et gouverneurs de banques centrales à élaborer un plan d’action. D’autres organisations encore, telles que la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, l’Agence des États-Unis pour le développement international, le Fonds mondial ou le Gavi, ont annoncé des plans d’aide aux pays en développement. L’empressement avec lequel les gouvernements africains ont accueilli toutes ces promesses illustre bien la pénurie de ressources à laquelle ils sont confrontés.

Ces efforts sont louables mais, hélas, le monde n’en fait pas encore assez pour aider l’Afrique à affronter cette crise. C’est pourquoi nous apportons notre soutien vigoureux à l’appel urgent lancé par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale : il faut un allègement bilatéral de la dette des pays à faible revenu. Plus encore, nous pensons que ces mesures devraient s’accompagner d’allègements comparables sur les dettes privées et commerciales, qui représentent aujourd’hui une part substantielle de l’argent que doivent beaucoup de pays africains.

Et parce que le temps nous est compté, nous appelons à une suspension de deux ans du remboursement de toutes les dettes extérieures, qu’il s’agisse du paiement des intérêts ou de la dette elle-même. Le but étant que, durant cette parenthèse de deux ans, le G20 charge le FMI et la Banque mondiale de bâtir un plan qui permette de rendre la dette soutenable, mais aussi d’envisager de la restructurer, lorsque cela paraîtra approprié.

Cet allègement de la dette devrait aussi s’appliquer aux pays à revenu moyen, qui subissent aujourd’hui une fuite des capitaux et un alourdissement considérable des sommes dues à leurs créanciers. L’évaluation de la soutenabilité de la dette de ces États ne doit pas s’appuyer seulement sur le ratio, classique, entre leur dette et leur PIB, mais tenir compte aussi du poids que représente le paiement de la dette en regard des recettes publiques. Beaucoup de pays à revenu moyen consacrent actuellement 20 % ou plus de leurs revenus au remboursement de leur dette, au détriment du financement de secteurs aussi vitaux que l’éducation, la santé ou la construction d’infrastructures.

Renforcement de la protection sociale

Grâce à cet allègement de leur dette, les gouvernements africains devraient quant à eux concentrer leurs efforts sur la protection des populations les plus vulnérables et sur le renforcement des systèmes de protection sociale. Comme d’autres gouvernements ailleurs dans le monde, ils devraient aussi apporter leur soutien au secteur privé, notamment aux petites et moyennes entreprises. C’est-à-dire concrètement verser à ces entreprises ce qui leur est dû, veiller à ce que les flux monétaires ne soient pas interrompus afin d’éviter l’émergence d’une crise économique et bancaire qui viendrait s’ajouter à la crise actuelle et en prolonger les effets.

Toutes les mesures énoncées ici aideront à sauver des emplois. Si cela n’est pas fait, l’Afrique pourrait affronter une catastrophe humaine et économique sans précédent et se voir plongée dans une instabilité politique et sociale dont les conséquences seraient plus graves encore.

La pandémie de Covid-19 a mis en évidence combien nous sommes tous interconnectés, nous a rappelé que le destin de tous les pays sont étroitement liés les uns aux autres. La solidité du système de santé mondial n’est que celle de son maillon le plus faible : malgré tous les efforts nationaux, la pandémie ne pourra être considérée comme vaincue dans un pays que lorsqu’elle aura été vaincue partout.

Au-delà des réponses urgentes, nécessaires, cette pandémie, avec ses conséquences économiques, met en évidence la nécessité de travailler à long terme pour renforcer les systèmes de santé de l’Afrique, diversifier son économie et ses sources de revenus. Ces objectifs ne valent pas uniquement pour le continent, ils doivent devenir une priorité pour le monde entier.


  • Ngozi Okonjo-Iweala, membre de l’Africa Growth Initiative (Brookings Institution), ancienne ministre des Finances du Nigeria et directrice générale de la Banque mondiale
  • Brahima Sangafowa Coulibaly, directeur de l’Africa Growth Initiative (Brookings Institution), ancien chief economist de la Réserve fédérale américaine
  • Tidjane Thiam, membre du Council on Foreign Relations (Etats-Unis), ancien directeur général de Crédit Suisse
  • Donald Kaberuka, membre du comité de direction du Fonds mondial, ancien président de la Banque africaine de développement
  • Vera Songwe, membre de l’Africa Growth Initiative (Brookings Institution), secrétaire exécutive de la Commission Économique pour l’Afrique (CEA) des Nations-Unies
  • Strive Masiyiwa, fondateur et directeur exécutif d’Econet Global, philanthrope
  • Louise Mushikiwabo, secrétaire générale de la Francophonie, ancienne ministre des Affaires étrangères de Rwanda
  • Cristina Duarte, ancienne ministre des Finances du Cap-Vert
  • Tribune publiée sur le site web de l’Organisation internationale de la Francophonie.


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