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Un an après la catastrophe du 21 octobre 2016, Eséka retrouve son train-train quotidien

Eséka, le 18 octobre 2017. Des épaves des wagons du train de la mort à la gare d'Eséka. ©Journalducameroun.com

A la veille de la commémoration du drame du déraillement d’il y a un an, journalducameroun.com est allé prendre le pouls de cette ville du département du Nyong-et-Kellé. Même si les activités s’y déroulent normalement, le spectre de la douleur continue de planer. Les traumatismes sont encore présents et, dans les cœurs, résonnent toujours les cris et les pleurs des victimes du drame qui a officiellement fait 79 morts.

Le 21 octobre 2016, Benjamin, jeune fonctionnaire, était à son bureau à Eséka. Comme tous les vendredis dans les petites villes, la fin de matinée était plutôt relâchée. Certains de ses collègues avaient déjà pris le chemin de la gare pour attendre le train à destination de Douala. Peu avant 13h, Un grand bruit a retenti. « Venez voir, venez voir », criait une de ses collègues. Lorsque Benjamin s’est penché sur la fenêtre pour regarder la vallée, un épais nuage de poussière s’élevait dans le ciel. A peine le jeune fonctionnaire a-t-il eu le temps de réaliser ce qu’il voyait, que son téléphone s’est mis à sonner. Une amie l’appelait de Douala pour lui demander si c’était vrai que le train venait de dérailler. Benjamin ne savait que répondre à son interlocutrice. En larmes, celle-ci avait été informée que son mari, passager du train parti de Yaoundé, était mort.

Aujourd’hui, Benjamin en parle encore la voix étranglée. « C’était terrible. Je me suis rendu sur les lieux.  Quand j’ai vu ce qui était arrivé, je me suis mis à crier et à courir comme un fou. J’étais paniqué, terrorisé, stupéfait. Ce n’est qu’après que je me suis rendu compte que j’avais marché sur des morceaux de chair humaine. Des corps étaient déchiquetés. Il y avait du sang partout. Les passagers coincés sous les carcasses des wagons hurlaient. Les survivants, ceux qui n’avaient pas été blessés, hurlaient eux aussi en voyant le spectacle des corps émiettés. Quand j’ai repris mes esprits, je suis allé porter secours aux accidentés. Mes vêtements étaient couverts de sang. Je n’avais jamais vu une telle horreur. Depuis, je n’arrive plus à manger de la viande », témoigne Benjamin.

Routine quotidienne
Eséka. Mercredi 18 octobre 2017. On est à quelques jours du premier anniversaire du déraillement du train ayant officiellement causé la mort de 79 personnes. Il est un peu plus de 12h. De fines gouttes de pluie tombent du ciel. Dans le centre-ville, les activités vont bon train. Les bars et restaurants sont bondés de jeunes et moins jeunes. L’air étouffant donne soif. Alors, on se désaltère comme on peut. En général, une bière bien fraîche fait l’affaire.

Devant les commerces, par petits groupes, l’on parle de tout et de rien. Sur l’un des côtés de la chaussée, des hommes essaient de parler plus haut que le baffle d’en face, qui joue « If », l’une des célèbres chansons du nigérian Davido. « Si une fille que je drague  me dit qu’elle a un enfant à l’école, je suis obligé de faire un geste », entend-on au passage…

Eséka a visiblement retrouvé son train-train quotidien. Mais, si la vie semble continuer pour les populations de cette ville, chacun a sa petite histoire du 21 octobre 2016. D’ailleurs, des vestiges de la catastrophe sont là pour rappeler cette journée sanglante d’il y a un an. Depuis l’esplanade de la gare, l’on peut encore voir les épaves des wagons du train de la mort. Ils ont été extraits du ravin dans lequel ils s’étaient engouffrés le 21 octobre, à environ 450 mètres de la gare.

Les vestiges du drame toujours présents
Il est presque 13h ce mercredi 18 octobre. Un train vient d’arriver à la gare d’Eséka. Des passagers en sortent, certains le sourire aux lèvres, contents de retrouver des visages familiers. D’autres attendent le prochain départ, assis dans le hall de la gare. Les agents de sécurité sont en alerte. Il est possible pour les visiteurs de se rendre sur le quai mais, interdiction formelle de prendre des photos. Les vigiles s’en assurent. Il faut gruger pour capturer ce qui reste du 21 octobre 2016.


Les épaves des wagons accidentés sont disposées de part et d’autre du chemin de fer. L’impact des chocs est encore visible sur dix de ces véhicules. Certains sont beaucoup plus amochés que d’autres. C’est à se demander si des passagers en sont sortis vivants.

La mauvaise herbe a commencé à faire son nid dans les wagons en souffrance à la gare d’Eséka depuis un an. La société Camrail n’a peut-être pas encore décidé du sort de toute cette ferraille. Toujours est-il que, ces véhicules sont là, indifférents du souvenir et des douleurs qu’ils évoquent. Pour donner plus de couleur à cette grisaille, une gerbe de fleurs a été déposée sur le wagon 1332 par un parti politique, il y a deux semaines environ. Sur ladite gerbe, il est écrit : « Le Rdpc, solidaire des victimes du XXI octobre 2016 ».

Des badauds se sont fait du beurre
De tout ce qui s’est passé après le drame du 21 octobre 2016, Hubert N. a le plus été choqué par une décision que les autorités ont dû prendre. Celui-ci affirme que plusieurs heures après le déraillement, des wagons étaient toujours dans le ravin dans lequel ils étaient tombés. Certains passagers avaient été condamnés sous les engins. Trois jours plus tard, une fois que les secouristes avaient réussi à dégager les wagons, il ne restait que des bouts de chair humaine et des miasmes d’une journée ensanglantée. « Il était impossible de reconstituer les corps. Les autorités ont entrepris de procéder à un remblai. Les gros  engins ont ensuite remué la terre. Puis, des produits ont été aspergés pour tuer les odeurs », témoigne Hubert.

Aujourd’hui, il faut avoir vécu la scène racontée par Hubert pour savoir les secrets que renferme ce ravin. Des troncs de plantain y ont poussé au milieu du chiendent. Sur le bord de ce ravin, un commerce a survécu aux mauvaises odeurs et aux péripéties. C’est un bar. La clientèle restée fidèle au coin  y étanche sa soif comme pour narguer la mort.

Pour Junior Evina, le plus dur a été de voir des jeunes gens de la ville d’Eséka, profiter du traumatisme des passagers pour s’en mettre plein les poches. « Un jeune de mon quartier était spécialement venu à la gare pour prendre des téléphones des morts ou des blessés, ainsi que de l’argent. Il est en prison aujourd’hui », raconte Junior. Mais, la scène qui marquera à jamais le jeune élève c’est celle de cette femme qui, blessée et encore sous le choc, a pris son téléphone pour chercher son mari avec qui elle avait quitté Yaoundé. « On lui a demandé de se calmer mais, elle ne voulait rien entendre. Elle a donc lancé l’appel. Le téléphone de son mari a sonné juste derrière elle. Quand elle s’est retournée et qu’elle a vu que son mari était mort, elle a fait un choc et est décédée à son tour », se souvient Junior.

La stèle n’est pas pour demain
Une cérémonie de commémoration a lieu à Eséka le samedi 21 octobre 2017. Ce sera l’occasion pour les autorités et les populations de la ville de dire qu’elles n’ont pas oublié. Selon Jean Réné Libog, le maire d’Eséka, le programme prévoit un culte œcuménique, une visite du site où sera élevée la stèle du souvenir du drame du 21 octobre 2016, entre autres. L’infrastructure n’est encore qu’à la phase de projet. Plusieurs transporteurs (conducteurs de moto-taxis) interrogés dans la ville disent ne pas savoir où sera construite la stèle. Ils auront sans doute plus d’informations samedi, lors de la commémoration. Deux membres du gouvernement y effectueront d’ailleurs une visite officielle pour déposer une gerbe de fleurs.

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