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Analyse de faits politiques avec le Pr. Pierre Mbakam Nitcheu, enseignant de diplomatie et spécialiste de l’Amérique latine

Les rapports bilatéraux Brésil-Cameroun, la place de l’Amérique latine, La diplomatie camerounaise…

Professeur Pierre Mbakam Nitcheu, vous avez dû suivre de près la conférence Africa 21 de yaoundé, et les discours successifs du président Biya sur la scène internationale, comment appréciez-vous cette volonté pour les pays africains à diversifier à tous les prix leurs relations économiques ?
En effet, j’ai eu à suivre la Conférence Africa 21, qui s’est tenue à Yaoundé du 17 au 19 Mai 2010, sur le thème : Nouveaux Défis pour l’Afrique. D’emblée, j’observe ceci : l’Afrique a toujours eu des défis à relever, notamment depuis les indépendances, dans leur grande majorité, depuis les années 1960. Je m’interroge sur la pertinence de ceux-ci (de ces défis). Force est de constater que les résultats obtenus après moult partenariats et autres accords de coopération en tout genre, n’ont pour la plupart, pas été bénéfiques aux populations des pays africains au Sud du Sahara, voir même ceux au nord du Sahara, avec tout de même des nuances. En tous les cas, les résultats n’ont pas toujours été au rendez-vous. A partir de là, qu’on organise une conférence de plus sur un thème « porteur d’espoir », je suis pour ce principe. Cependant les raisons d’attendre avant de voir les résultats peuvent se justifier. Comme dans toute conférence ou partenariat, cela dépend du bon vouloir des politiques, non seulement au niveau de la négociation, mais aussi et surtout au niveau de la mise en pratique. Je prends un exemple concret. Tous les experts économiques et financiers se sont accordés pour dire que l’A.P.D. (Aide Publique au Développement) doit être de 0.7% du P.I.B. (Produit Intérieur Brut) des Etats. Je rappelle que ce constat date des années 1970, ce qui signifie que l’augmentation du niveau de vie n’a pas été pris en compte. A ce jour, combien de pays appliquent ce principe en ce qui concerne l’A.P.D.? Croyez moi, il sont peu nombreux. Ils justifient souvent cela par des baisses drastiques du budget de l’Etat. C’est dire si cette conférence Africa 21, en principe porteuse d’espoir, doit réellement faire ses preuves. Les résultats sont donc attendus, et pour cela il faut des années. Globalement, je reste réservé, pas pessimiste, mais réservé. La prudence doit toujours être de mise en pareille circonstance.

Quelles analyses faites-vous de la récente visite du président Camerounais au Brésil. Est ce que le Cameroun et l’Afrique toute entière peuvent y trouver des solutions que n’offrent plus l’occident et même pas la Chine?
La récente visite du Président Biya au Brésil m’inspire bien des choses, car ceux qui me connaissent savent à quel point je suis attaché à l’Amérique Latine. J’ai toujours appelé, non seulement lors de mon parcours universitaire, mais surtout au travers de l’Observatoire de la Politique Internationale des Etats Américains, les Etats africains, et évidemment le Cameroun a considérer avec une plus grande attention sa coopération avec l’Amérique Latine, hélas, je ne suis pas entendu au niveau des Etats. Je demeure convaincu que l’Afrique a besoin, dans cette coopération de spécialistes de la question, et nous nous tenons disposés pour aider. L’Amérique est un continent latino-africain de nature. Nous avons donc beaucoup de similitudes. Le modèle latino-américain peut, voir doit être un exemple pour l’Afrique. En tous les cas, pour la réussite complète de ce partenariat, il faut des spécialistes de la question, et nous restons disponibles.

Déjà si on prend le cas du Cameroun, on relève que la balance des échanges commerciaux est défavorable côté Cameroun, est ce que ce sont les dirigeants qui ne savent pas mieux défendre leurs intérêts ou la structure même des économies africaines les mets directement en position d’infériorité par rapport à tous leurs partenaires ?
Je dois dire ici que la structure des économies africaines n’est pas, pour l’heure, à favoriser la position des pays africains. C’est pourquoi j’affirmais plus haut qu’une restructuration des économies nationales, de facto sous régionales, s’impose rapidement. Nous sommes aussi confrontés à la non diversification de nos économies (café, cacao, banane). On ne peut avancer en groupe, étant décousu. Nos économies reposent encore sur les produits à forte main d’ uvre. Comment voulez-vous concurrencer les pays à forte intensité capitalistique ? Ce, d’autant plus que l’écart Nord-Sud s’aggrave. Je pense qu’une meilleure utilisation de nos ressources pétrolières et minières peut significativement « booster » nos économies. Faut-il rappeler que les « 4 dragons », et les « bébés tigres » n’ont pas bénéficié de la manne pétrolière ni des ressources minières dont dispose l’Afrique? Comment expliquer qu’avec les délocalisations, les pays africains ne tirent pas leur épingle du jeu, à part des pays comme l’Afrique du Sud, les pays du Maghreb. En effet les F.M.N. (Firmes Multinationales) délocalisent très peu en Afrique. Pourtant coût de la main d’ uvre est très basse, mais le cadre juridique n’est pas toujours favorable, auquel il faut ajouter le manque cruel de transfert de technologies dans certains domaines. Cela étant, j’insiste sur le fait que l’Afrique peut et surtout doit rapidement redoubler d’efforts pour diminuer son trop grand retard, car le Nord avance à vitesse exponentielle.

Paul Biya est devenu aujourd’hui un des grands défenseurs d’une Afrique plus présente dans les instances internationales, est ce que vous pensez qu’une telle initiative a des chances de réussir ?
Le président Paul Biya semble être plus présent sur la scène internationale ces dernières années. Est-ce un signe du retour du Cameroun sur le plan diplomatique au plus haut niveau ? Probablement. Il faut noter la vague de changements dans les Missions Diplomatiques camerounaises, avec notamment la plus grande confiance accordée aux diplomates de carrière. Cela étant dit, il faut agir. L’action diplomatique d’un pays ne saurait faire preuve d’efficacité, sans un vaste réseau diplomatique, accompagné d’une diplomatie parallèle, dont tous les diplomates connaissent l’existence. Dans le cadre du Cameroun, je ne sais pas si c’est une volonté politique, mais des moyens supplémentaires doivent être mis sur la communication, grâce aux N.T.I.C. Pour se faire entendre au concert des Nations, il faut être doté d’atouts solides, hélas nos pays africains n’en disposent pas suffisamment, soyons clairs. C’est pourquoi j’ai toujours insisté pour dire que les intégrations sous-régionales africaines, l’Afrique Centrale dans le cas du Cameroun, doit être le moteur, à condition encore une fois, d’être exigent, donc sérieux. Si les Institutions sous-régionales sont en panne, il sera difficile de se faire entendre. Partout ailleurs, on peut constater que ce sont les intégrations qui ont fait la force de certaines aires géographiques. Le cas le plus marquant est celui de l’Unions Européenne, qui a commencé par une Communauté Economique (la C.E.E.), à 6, avec l’évolution que nous connaissons (première puissance commerciale, fut-il utile de le rappeler). C’est vrai que le Président Biya a été un élément clé parmi ses pairs africains, lors du Sommet de Copenhague, plaidant pour une Afrique unie, défendant inlassablement les pays du Bassin du Congo. Une des grandes questions réside dans la place revendiquée par l’Afrique au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Personnellement je pense que nous en sommes loin, tant c’est une question plus complexe qu’on ne le pense, et les spécialistes ne me démentiront pas. Il est vrai que l’Afrique doit se faire entendre lors des Sommets du G20. Vous savez, se faire entendre dans les Institutions Internationales n’est pas une mince affaire, tant les égoïsmes nationaux, voir régionaux apparaissent souvent rapidement.

Pierre Mbakam Nitcheu

Journalducameroun.com)/n

Au-delà du fait que les deux continents se trouvent traversés par l’équateur, est ce que l’Amérique latine peut servir de base pour un développement soutenu de l’Afrique ?
Vous posez cette question à un spécialiste de l’Amérique Latine. Je ne peux que répéter ce que je ne cesse de dire depuis des années. Ce sont deux sous régions qui ont rendez-vous avec l’Histoire. Il faut surtout savoir faire fructifier ce partenariat, dans le cas contraire, ça serait une énorme perte, et surtout une occasion gâchée. Cette coopération doit concerner un nombre important de secteurs : agriculture, industrie, nouvelles technologies, transports, travaux publics, énergie, banque et assurance, scientifique et technique, etc. Encore une fois, l’Afrique doit se doter de spécialistes de l’Amérique Latine, qui restent encore rare sur le continent. L’Amérique Latine a connu des crises aiguës, notamment dans les années 1970-1980, au Brésil ou au Mexique, voir au Venezuela, avec des inflations à 3 chiffres, voir à 4 chiffres, aussi dans les années 2000, avec la crise de la dette en Argentine. Ils ont reçu les traitements du F.M.I., connu pour « purger » les économies locales, avec ses P.A.S. (Plan d’Ajustement Structurel). Ces pays ont toutefois fait preuve de maturité, dont les différentes intégrations (MER.CO.SUR) ou zone libre échange (A.L.E.N.A.) et autres, ont donné un coup d’accélérateur aux pays d’Amérique Latine, avec les leaders régionaux connus : Brésil, Mexique, Argentine, Chili, Venezuela (dans une certaine mesure).

Un mot sur l’institut où vous allez dispenser les cours dès le mois de janvier
L’Institut des Sciences Diplomatiques de Marseille s’inscrit dans le cadre de la formation de haut niveau des personnels (étudiants et professionnels) aux carrières internationales. En effet les formations dispensées s’adresse uniquement à des étudiants de Master I et II. Elles englobent l’ensemble des matières ayant trait aux Relations Internationales, dispensés par des personnels hautement qualifiés, avec la possibilité de formations initiale, comme de formation continue pour ceux qui sont déjà en activité, et ont besoin de formation(s) complémentaires(s). A ce titre j’invite les dirigeants d’Institutions à caractère international public ou privé, à nous contacter pour les besoins en matière de formation des cadres (www.isd-diplomaties.com).

Un mot sur les projets de votre think tank
L’Observatoire de la Politique Internationale des Etats Américains multiplie les partenariats, et espère en obtenir le plus possible. Je rappelle que nous sommes prêts à collaborer avec les Institutions Universitaires de tout pays (conférences, colloques, rédaction de rapports, conseils), les Instances Gouvernementales, surtout dans le cadre d’activités de conseils, les Institutions publiques ou privées, autres think tanks. Nous souhaitons surtout être un acteur majeur dans le cadre du prochain Sommet Amérique du Sud – Afrique, prévu en Libye en 2011. Pour ce faire, nous réitérons notre appel aux Gouvernements Africains. J’insiste : l’Afrique doit répondre présente à ce rendez-vous. Dans ce cadre, nous souhaitons sensibiliser le plus rapidement les dirigeants africains, ce que nous avons commencé à faire, pour certains pays. Nous cherchons des stagiaires de niveau Master, dont les candidatures sont à envoyer via email : pimbak@oasfp.com

En tant que responsable d’un think tank, qu’est ce que cela vous fait de voir que le gouvernement Camerounais choisir de requérir l’expertise des autres pays que celle des compatriotes ?
Je dirai ce que dit le Gouvernement camerounais : « consommons camerounais », y compris en matière d’expertise. Je crois pouvoir dire que nous sommes la seule structure africaine spécialisée sur l’Amérique Latine, dirigée par un africain, voir la seule structure spécialisée sur l’Amérique Latine, dirigée par un camerounais. A nos dirigeant d’en tirer des conclusions.

Paul Biya et Lula da Silva

images EFE)/n

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