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Andrianne Ngo Um: « Le rasage de la tête a laissé dans la mémoire collective de l’humanité de douloureux souvenirs »

Elle parle au nom de l’association «Afrika Wakamba» qui milite pour le port des cheveux en milieu scolaire

Y aurait-il un problème avec les cheveux en milieu scolaire au Cameroun ?
La nouvelle réglementation se fonde uniquement et officiellement sur un prétexte « d’égalité » entre les élèves mais nous soupçonnons des intentions moins avouables. En effet, que peut-on avoir de valable comme argument pour être « contre » le fait d’avoir des cheveux ? Qu’une tête couverte de cheveux bien crépus rappelle que nous sommes noirs ? Où est le problème ? Ne sommes-nous pas des Africains ? Le rasage de la tête a laissé dans la mémoire collective de l’humanité de douloureux souvenirs. Et nous croyons qu’il n’est pas inutile de rappeler que femmes et hommes déportés dans les camps de concentration dans l’Allemagne nazie et raciste durant la dernière guerre mondiale (à laquelle de nombreux Africains ont participé) étaient tous tondus pour mieux leur faire sentir leur condition inférieure. Il n’est pas inutile non plus de rappeler également l’humiliation publique faite aux femmes soupçonnées d’avoir « couché » avec des Allemands, après la fin de cette même guerre, en leur rasant aussi la tête. Et qui peut ignorer que l’on rase toujours la tête de tous ceux que l’on met en prison? Alors nous nous demandons sérieusement quel message nos Ministères de l’Éducation veulent faire passer.
Humilier nos enfants en les faisant se sentir inférieur ?
Traumatiser nos enfants en les traitant comme on traite les prisonniers ou les traîtres ?
Leur infliger une punition alors qu’ils ne sont coupables de rien ?
Leur administrer un traitement dégradant en les rabaissant ?
Raser les cheveux, c’est un peu comme raser une forêt. C’est priver le corps de sa nature comme l’on détruit nos forêts en exploitant sauvagement les bois précieux. Les enfants sont les porteurs de l’avenir de notre pays. Quelle image de l’avenir veut-on leur donner si dès l’enfance on les considère d’une façon similaire à des bandits ou des esclaves ? Non, nous ne voulons pas cela pour nos enfants.

Votre lutte c’est pour le port des cheveux des enfants scolarisés, n’y a t-il pas un contraste avec le point de vue des autres parents pour qui c’est inutile, ça occupe le temps d’étude des enfants et favorise la « têtutesse » ?
En ce qui concerne les garçons, c’est tout le contraire. S’il existe des parents qui prétendent cela, c’est qu’ils n’aiment pas leurs enfants et ont eux-mêmes oubliés le temps où ils étaient enfants eux aussi et où ils fréquentaient. Si l’on oblige un enfant à raser sa tête, il doit se préoccuper de cela régulièrement alors que s’il laisse pousser ses cheveux normalement tels que le veut la nature, il se consacrera à ses études. En ce qui concerne les filles, personne ne peut nier que la chevelure est pour elles un ornement, un élément de sa féminité. Lui retirer cela ça signifie quelque chose de très grave: interdire à une fille d’exister en tant que fille, la rabaisser, l’humilier. Dans quel but ?

Que pensez-vous de la culture anglo-saxonne qui prône les cheveux rasés en milieu scolaire?
Nous sommes Africains et nous n’entendons pas nous comparer à une autre culture ou chercher à « imiter » une autre culture que celle qui nous vient de nos ancêtres, de nos traditions et de notre africanité. Le Cameroun et plusieurs autres pays d’Afrique sont d’anciennes colonies, c’est du passé. L’Afrique doit s’émanciper en renouant avec ses véritables racines. Si nous cherchons encore aujourd’hui à suivre tel ou tel modèle européens (ou américain), n’est-ce pas une forme de racisme inversé ? Et quand donc l’Afrique redeviendra-t-elle africaine ? Dans un sens, raser la tête des enfants, c’est à la fois une humiliation et leur refuser le droit d’être des êtres humains à part entière. C’est leur refuser le droit d’être Africains avec les cheveux qui sont les nôtres : crépus.Et au fait : Qui a inventé le rasoir et qui l’a introduit en Afrique ? Ne sont-ce pas les étrangers ?

Certains chefs d’établissement avancent comme arguments principaux la propreté de l’enfant, la soumission et l’égalité sociale ? Que leur répondez-vous ?
Si un enfant est sale, le fait de lui raser la tête ne le rendra pas plus propre. La propreté ça concerne tout le corps et pas seulement le sommet du crâne. La propreté fait partie de l’éducation que les parents doivent donner à leurs enfants. Avec ou sans cheveux, un enfant propre sera propre, un enfant sale sera sale. L’école n’a pas à se substituer aux parents pour ce qui concerne la vie intime. Si un enfant, même cheveux rasés, arrive à l’école bien crasseux, il sera légitime que l’établissement scolaire le renvoie chez lui. Mais cela n’a aucun rapport avec le fait d’avoir ou de ne pas avoir de cheveux. Sur la question de la soumission, personne ne pourra démontrer qu’un enfant qui a des cheveux sera moins obéissant à ses professeurs qu’un enfant qui a la tête rasée. Ça n’a absolument aucun rapport. Le cancre reste cancre avec ou sans cheveux, le bon élève reste bon élève avec ou sans cheveux. Cela dépend d’abord et avant tout de l’éducation que lui ont donné ses parents.
Sur la question de l’égalité sociale, la chevelure chez un garçon est totalement hors critère car l’égalité sociale se mesure surtout par l’ostentation d’objets ayant une valeur marchande comme les bijoux, les habits, les chaussures, la montre, éventuellement le téléphone portable… Or, la particularité des cheveux, c’est qu’ils ne s’achètent pas ! Chacun a les cheveux que lui donne la nature et c’est tout. Seules les filles cherchent à les embellir avec des mèches, des ajouts, des tresses. Cet argument est sans valeur pour les garçons. Or la plupart de nos enfants sont justement des garçons et eux-mêmes sont les principaux intéressés et ne veulent pas que l’on coupe leurs cheveux.

Votre combat ne serait-il pas encourager le phénomène de la mode surtout occidentale qui influence les jeunes camerounais et peuvent être un obstacle à la concentration de ces derniers dans leurs études?
Ni une mode occidentale (laquelle ? la plupart des acteurs américains ont le crâne rasé !), ni d’ailleurs rien de ce qui pourrait venir de l’occident comme influence, ne motive notre combat. Bien au contraire, c’est parce que nous voulons réhabiliter le respect de notre africanité, le respect de notre « négritude » comme disait Léopold Sédar Senghor, que nous refusons que nos enfants soient rasés comme des prisonniers ou comme si les cheveux étaient une « maladie », ou comme si les cheveux étaient une honte !

Finalement, encourager le port de cheveux en milieu scolaire ne favoriserait-il pas toute sorte de dérives qu’on reproche à cette tranche d’âge notamment les grossesses précoces, la drogue et bien d’autres ?
Nous n’avons jamais dit que nous voulions « encourager » le port des cheveux en milieu scolaire, nous luttons pour les principes de RESPECT de la personne : respect de l’intégrité physique et morale. Il n’est pas non plus question d’une tranche d’âge plutôt qu’une autre. Les « dérives » auxquelles vous faites allusion n’ont absolument rien à voir avec le fait de découvrir la sexualité ou d’être tenté par la consommation de drogues. Comme souligné précédemment, le comportement de l’enfant ne dépend pas du fait qu’il a ou non des cheveux mais dépend du soin avec lequel les parents lui transmettent une bonne éducation. Où alors faut-il comprendre que cette réglementation, contraire au respect des libertés fondamentales et contraires aux Droits de l’Homme, vise à punir les enfants parce que les parents ne sauraient pas les éduquer ? De quel droit ? De quel droit préjuge-t-on de la capacité des parents à bien ou mal éduquer leurs enfants ? Notre combat est un combat humaniste qui entend rappeler que les enfants méritent avant tout notre protection, notre amour, notre attention, et non des brimades et des traitements avilissants, humiliants ou dégradants, contraires à la morale et à la dignité humaine.

Nadine Ngo Bikola et Andrianne Ngo Um, de Afrika Wakamba
journalducameroun.com )/n
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