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Mon année politique 2017 au Cameroun

Assongmo Necdem, chef du service politique du quotidien Le Jour. ©Droits réservés

J’ai commencé l’année 2017 avec une certaine excitation, dans mes fonctions de chef du service politique du quotidien Le Jour. Mon enthousiasme découlait surtout de ce que l’actualité offrait un sujet brûlant : la crise sociopolitique dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Nul besoin de chercher ailleurs le sujet de l’année.

Choix et convictions

Une crise sociopolitique. Oui, c’est ainsi que j’avais décidé de qualifier cette affaire dès les premiers soulèvements en octobre 2016. Une manière de m’insurger implicitement contre la réaction première du gouvernement qui a fermé les yeux sur le problème politique sous-jacent, et n’a voulu voir que l’écume, à savoir les revendications corporatistes des avocats et des enseignants. Et s’il fallait reconnaître l’existence d’un problème, celui-ci ne serait en rien spécifique aux Camerounais originaires de la partie anglophones du pays. L’idée affirmée étant que ces derniers ne sont pas les seuls à vivre le mal-être lié à la pauvreté et la mal gouvernance ambiantes.

Par le choix assumé de toujours parler d’une « crise sociopolitique » dans mes articles de presse et en dehors, j’espérais que le martèlement et l’amplification médiatiques finiraient par inscrire cette évidence dans les esprits de tout le monde. Cet élan de propagande était assumé par d’autres journalistes et des leaders d’opinion. C’était le bon choix. Au cours de l’année, la crise s’est révélée entièrement politique et, les tenants de la thèse contraire se sont tus à défaut de se mettre à la page. L’enchaînement des évènements a aussi permis d’arrêter le débat des premières heures, sur qui est Anglophone et qui ne l’est pas. S’il est vrai qu’un problème anglophone existe au Cameroun, je me suis refusé de coller à la crise en cours le qualificatif « anglophone ». Il y a en effet un risque que le discours journalistique et toute parole dans les médias contribuent à stigmatiser une catégorie de citoyens et à exacerber chez eux l’idée que face à leurs problèmes, les Francophones ne se sentent ni concernés, ni solidaires. Ce n’est point un hasard si Me Akere Muna, dans une de ses lettres ouvertes, a demandé le soutien de tous ses concitoyens. J’ai donc choisi de toujours dire : « crise sociopolitique dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest ».

Le pouvoir : l’enjeu majeur

Mais cette fois-ci, ma posture est demeurée marginale car, l’appellation « crise anglophone » a été largement adoptée au sein de l’opinion publique. Voilà donc désigné le grand problème politique qui a animé l’actualité au Cameroun en 2017. L’adjectif « politique » renvoie naturellement au pouvoir dans l’Etat, c’est-à-dire la capacité à décider du sort de la collectivité au niveau local ou national. En toile de fond du problème anglophone, il y a des luttes ayant plusieurs enjeux : renverser le système gouvernant, conquérir le pouvoir, obtenir une autre manière d’aménagement ce pouvoir, et même faire sécession et créer un nouvel Etat où on détient le pouvoir. Evidemment, les positionnements sont à inscrire dans la perspective de l’alternance qui est de plus en plus proche au Cameroun. Et pour cause, le président Paul Biya, âgé de 84 ans, a déjà passé 35 ans à la magistrature suprême. A court terme, les batailles épousent le calendrier électoral qui prévoit non seulement l’élection présidentielle en 2018, mais également les municipales, les législatives et les sénatoriales. Le pouvoir sera remis en jeu : l’Exécutif, le Législatif, mais surtout le pouvoir local. A moyen terme, il y a la fin de règne de Paul Biya qui s’annonce inéluctablement, même si le président rempile pour un nouveau mandat de 7 ans.

C’est à partir de ce contexte que l’actualité de la crise a été relatée et analysée. La mouvance sécessionniste a fini par s’affirmer sur le terrain pendant que se tenait à Yaoundé les procès des tenants du fédéralisme. Des terroristes se sont installés alors que le Consortium de la société civile a volé en éclat malgré la libération des figures de prou tel l’avocat Félix Nkongho Agbor Balla.

Dans ce contexte de crise et dans cette ambiance de fin de règne, il y a comme une attente vis-à-vis de ce qu’il est convenu d’appeler la communauté internationale dans laquelle se recrute les grandes puissances, mais surtout les organisations interétatiques comme l’Onu, l’Union africaine, l’Union européenne, la Francophonie, etc. La secrétaire générale du Commonwealth, Patricia Scotland, était donc très attendue sur la crise sociopolitique dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Mais, au terme de sa visite de cinq jours, le 22 décembre dernier, elle s’est limitée à exprimer des positions de principe, notamment l’appel au dialogue entre toutes les parties qui doivent travailler pour la paix. Sans plus. Rien qui n’ait pas encore été dit sur la scène publique nationale. Patricia Scotland précise qu’il revient aux Camerounais de trouver une solution à ce problème. Voilà qui résume les différentes sorties faites jusqu’ici par les partenaires du Cameroun.

Absence d’action politique

Ainsi, la communauté internationale considère encore ce problème comme une affaire camerouno-camerounaise. Sur la scène publique nationale, certes les prises de parole et les prises de position se sont multipliées, mais des actions politiques continuent de manquer. La situation sécuritaire n’a pas cessé de se dégrader au point où un front de guerre est aujourd’hui ouvert dans la région du Sud-Ouest. La raison était suffisamment grave pour justifier l’action du SDF, qui a voulu forcer le gouvernement à ouvrir le dialogue tant demandé. Dommage que le parti de Ni John Fru Ndi n’ait pas été suivi dans son opération « Blocus » destinée à empêcher tout débat et délibération au cours de la dernière session parlementaire de novembre, la dernière de l’année, consacrée à l’adoption du budget.


En face du SDF, il y avait le président de l’Assemblée nationale (Pan), Cavaye Yeguié Djibril, déterminé à jouer son rôle de rempart contre toute action contre l’Exécutif incarné par Paul Biya. Cavaye n’a jamais perdu sa casquette de militant et député du RDPC, le parti au pouvoir. Lors des séances plénières perturbées par le SDF, le Pan a fait le choix du passage en force, en déclarant l’adoption des textes sans le moindre débat. Ainsi, la loi des finances 2018 n’a pas été discutée. Du coup, les députés du SDF ont été esseulés au sein de la Chambre parlementaire qui compte pourtant d’autres partis politiques : l’UDC, l’UNDP, le MRC, le MDR et l’UPC. Au Sénat, l’opération « Blocus » n’a même pas été déclenchée car, le groupe parlementaire SDF a été neutralisé par les procédures qu’il a voulu respecter.

Les députés du SDF, qui chantaient et dansaient au sein de l’hémicycle de l’Assemblée nationale, n’ont pas été raillés seulement par leurs collègues. Une partie de l’opinion s’y est mise, préférant créer l’amalgame et critiquer la méthode. Or, le groupe SDF avait épuisé les voies du plaidoyer face au RDPC qui a tout verrouillé par sa majorité. L’opération « Blocus » apparaissait comme un exemple de mobilisation pour créer un véritable rapport et contraindre le président de la République à ouvrir le dialogue demandé depuis une année. C’est ainsi que l’ouverture démocratique de 1990 avait été obtenue, puis la conférence tripartite (gouvernement-opposition-société civile). Le système gouvernant camerounais ne fait des concessions que lorsqu’il est dos au mur.

Si des actions politiques ont manqué sur le terrain de la crise dite anglophone, le bouillonnement de l’actualité a permis l’émergence sur la scène politique de quelques figures. La cause anglophone a été une belle opportunité d’entrée en politique pour Akere Muna. L’avocat originaire du Nord-Ouest a annoncé sa candidature à la présidentielle. Capitalisant aussi sur sa stature internationale, il a lancé le mouvement Now, qui appelle au changement maintenant. Quant au jeune Cabral Libii, il s’est illustré par une action politique en tant que porte-étendard de l’opération « 11 millions d’inscrits sur les listes électorales ». L’opération qu’il a lancée au mois de mai, a été le tremplin de son entrée en politique. Aujourd’hui, Cabril Libii est à la tête d’un mouvement politique baptisé « 11 millions de citoyens ». C’est dire combien les Camerounais sont attendus pour répondre au rendez-vous de l’année 2018, afin de provoquer le ras de marée du changement.

Les forces du changement

Agé de 37 ans, Cabral Libii est très vite devenu un phénomène, et a pris la figure du « Macron camerounais », entendu comme ce jeune qui arrive pour bousculer une classe politique, issue du pouvoir et de l’opposition, incapable de se renouveler, englué dans la sclérose et les compromissions, agrippé à ses avantages et peu soucieuse de l’avenir d’une population essentiellement jeune. Cabral Libii termine l’année 2017 avec la garantie que ses partisans et lui iront à toutes les élections prévues en 2018. Son mouvement a conclu une alliance avec le parti politique Univers du Pr Prosper Nkou Mvondo, enseignant de droit rattaché à l’université de Ngaoundéré.

La polémique ayant nourri le phénomène, Cabral Libii ne saurait se résumer à l’opposition entre les pros et les antis. Ces derniers dénoncent Cabral, tantôt comme un pion au service du système gouvernant, tantôt comme un opportuniste-carriériste qui se cherche une place au soleil, sans plus. En rendant compte de cette chronique politique, il n’a guère échappé au journaliste que le clivage est ici dicté par l’ampleur de l’enjeu : choisir le vrai leader qui apportera le changement. L’erreur dans ce choix n’est plus permise car, 27 ans après la libéralisation de l’espace politique, il s’est installé dans la société camerounaise, un fort sentiment de frustration d’avoir été dupé par les hommes politiques tous autant qu’ils sont. Le contrat de confiance apparaît brisé à plusieurs égards. Les tenants du statu quo ont instrumentalisé cette déception sociale pour dénigrer Cabral Libii et empêcher un accroissement substantiel de son capital de confiance et de légitimité. Tandis que ses partisans constituent cette frange de Camerounais pour qui il faut recommencer à participer, pour qui il est temps de prendre le risque de croire encore en un homme et en un projet.

Et comme pour convaincre aujourd’hui et demain, personne n’a occulté la responsabilité du leader : celle de ne pas décevoir les espoirs d’un peuple épuisé par une tradition de violence depuis l’époque coloniale. Mais les appels au réveil sonnent encore creux au sein des masses qui demeurent dans l’apathie. L’une des preuves de cette absence de mobilisation est le résultat décevant de la campagne des inscriptions sur les listes électorales en 2017. Seulement 400 000 nouveaux inscrits, pour un fichier électoral de 6,5 millions de Camerounais, selon les chiffres rendus publics par Elecam au terme des opérations d’enrôlement le 31 août. Pourtant, l’opération « 11 millions d’inscrits » de Cabral Libii a sillonné le Cameroun.

Le changement est censé venir de la mobilisation et de la participation politique des masses, notamment des jeunes. D’où l’intérêt accordé à ce qui est apparu comme le retour sur la scène politique du vétéran de la lutte nationaliste de l’UPC, Ngouo Woungly-Massaga. Le 19 septembre dernier, le combattant de 81 ans signait son adhésion officielle au Mouvement  pour la renaissance du Cameroun (MRC) de Maurice Kamto ; et  annonçait qu’il vient mettre son expérience au service de la mobilisation des Camerounais. Mais quelques semaines plus tard, il quittait son nouveau parti, comme pour ruiner la crédibilité qui restait encore à une génération d’hommes politiques. La sienne, qui est aussi celle du président Paul Biya.

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