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Apprendre de la crise de l’Union européenne pour renouer avec son devoir historique

Par Thierry Amougou, Fondateur et animateur du Crespol

L’aspiration n° 2 de l’agenda 2063 de l’UA réaffirme son devoir historique : « un continent intégré, politiquement uni, fondé sur les idéaux du panafricanisme et la vision de la Renaissance africaine ».

Quels enseignements l’UA peut-elle tirer de la crise multifactorielle de l’UE afin que l’agenda 2063 ne soit pas qu’un classeur supplémentaire dans la bibliothèque panafricaine des projets rêvés mais non réalisés ? Comment s’inspirer de la crise de l’UE pour que l’UA ne fasse plus chambre à part avec son devoir historique de faire de l’Afrique un continent maître de son destin ?

Il peut paraître surprenant de penser un réveil de l’UA par le biais d’une crise de l’UE. Une telle surprise n’est pourtant que superficielle lorsqu’on sait que l’UE occupe une place de choix pour ne pas dire principale dans le financement du budget de l’UA et la mise en uvre de plusieurs de ses politiques. Que seraient devenus aujourd’hui le Mali et la Centrafrique sans l’intervention de l’UE via la France ? Que vaut l’Architecture Africaine de Paix et de Sécurité sans moyens d’action fournis par l’UE ?

Pas besoin d’être un grand clerc pour conclure, quelles que soient les réponses à ces questions, qu’être capable de jouer au gendarme en Afrique, un des éléments de base du Panafricanisme et de la Renaissance africaine, demeure une ineptie tant ce sont les anciennes puissances coloniales qui l’assurent. D’où la question de la crédibilité d’une Renaissance africaine comme objectif clé d’une UA adossée financièrement à une UE elle-même en crise multifactorielle.

Le premier aspect de notre questionnement est lié à cette incompréhensible acceptation des responsables africains de subsumer l’UA – au sens de projet d’affirmation politique, économique, social et culturel d’une Afrique postcoloniale -, à la construction du projet européen axé sur le développement économique et commercial comme moyen de construire une paix durable en Europe après la seconde Guerre mondiale. Non seulement il est inconséquent de placer le projet de Renaissance d’une Afrique jadis majoritairement colonisée par d’anciennes puissances coloniales européennes entre les mains de celles-ci, mais aussi, s’accommoder de la dépendance financière que cela implique fait de la dynamique de l’UA une variable endogène de l’UE. C »est-à-dire une variable dépendante des soubresauts conjoncturels de la construction économico-financière européenne.

Cela est, après la période coloniale, une façon de confier une fois de plus son destin à l’arbitraire, à la discrétion et aux satisfécits venus d’ailleurs alors que la Renaissance de l’Afrique dépend largement de leur endogénéisation totale par l’UA. Comment s’est imposée cette situation ? Ceux qui dirigent l’UA s’en accommodent-ils parce que l’UA a été transformée en un simple tremplin pour la conquête du pouvoir suprême après avoir étoffé son CV à sa tête ?
Le deuxième aspect du questionnement, à condition de sortir de la dépendance sus évoquée, concerne les enseignements que l’UA peut tirer de la crise de l’UE.

De prime abord, il faut noter que si l’UA se confirme comme un appendice de l’UE, alors la priorité à elle accordée par l’UE en crise sera aussi celle d’un appendice par rapport aux problèmes majeurs du projet européen : une charité bien ordonnée ne commence toujours que par soi-même et non par le sort de la cinquième roue d’un carrosse !

Le premier enseignement que l’UA peut tirer du Brexit est que des reflux sont possibles dans la construction d’une intégration régionale parce que celle-ci n’est pas facile. Dans la mesure où on choisit de lier son destin politiquement, culturellement et économiquement à celui des autres, le grand ensemble mis en place se doit de fournir à ses populations un degré de protection en termes de gains de bien-être, supérieur aux marges de souveraineté auxquelles chaque peuple renonce. Au moindre doute factuel sur la supériorité de ce qu’on gagne en bien-être par rapport à ce qu’on perd en souveraineté au sein d’une intégration régionale, des reflux sont possibles : les peuples supportent mieux les malheurs qui proviennent d’eux-mêmes que ceux causés par d’autres.

Cependant, si un des griefs faits à l’UE par une frange de la population européenne est le dessaisissement démocratique à elle infligé par les institutions européennes supranationales, l’UA semble de son côté subir les incartades et les incuries des Etats africains non démocratiques. Que vaut par exemple une cour de justice panafricaine dans un continent où la démocratie et l’Etat de droit peinent à se faire une place comme règles communes de gouvernance ?

La prééminence des interrogations politiques dans le processus de construction de l’UE montre qu’il est important de réfléchir si l’UA doit se matérialiser au préalable par un marché commun et une monnaie commune tel que l’a fait l’UE, ou alors via la mise en place de projets politiques et culturels susceptibles de renforcer en premier l’identité panafricaine. Il faut le reconnaître, l’Euro et le marché européen n’ont pas réussi à construire une identité politique et culturelle européenne. Ils n’ont pas non plus permis – et les résultats du Brexit le démontrent -, à unifier villes et campagnes puis jeunes et vieux dans le projet européen. Les jeunes et les grandes villes du Royaume-Uni ont voté pour l’Europe contre les vieux et les zones rurales qui ont opté pour le Brexit. L’UA dont l’utilité peine à être plausible aux yeux de nombreux Africains peut-elle, en cas de référendum sur son opportunité, se targuer du soutien des jeunes, des villes, des villages et des vieux ? Rien n’est moins sur.

D’où la nécessité et l’urgence d’une réflexion sur les voies et moyens d’accrocher les jeunes, les villes et les zones rurales au projet panafricain : il faut plus que jamais associer les peuples africains à la construction de l’UA si on veut éviter des scénarii à la Brexit liés au fait que des institutions supranationales surplombent des peuples qui en attendent en vain les bienfaits.

Outre ces dimensions politique, générationnelle et culturelle, la crise européenne apporte d’autres enseignements à l’UA.
Dans le champ monétaire, une monnaie panafricaine, afin qu’elle évite les dysfonctionnements constatés au sein de la zone Euro, doit, le cas échéant, être mise en place conjointement avec une harmonisation fiscale panafricaine afin d’éviter une concurrence fiscale déloyale entre pays africains, avec un trésor panafricain comme personnification financière de l’UA capable de mutualiser les dettes souveraines, avec une Banque centrale panafricaine gardienne d’une politique monétaire panafricaine, avec un gouvernement économique panafricain pour orienter l’économie panafricaine et avec des minima sociaux harmonisés pour éviter le problème des 2000.000 d’Européens qui, en 2016, sont des travailleurs détachés traités suivant les systèmes sociaux de leurs pays d’origine différent des pays européens où ils travaillent : plusieurs Roumains travaillent en France et en Belgique suivant les traitements salariaux de la Roumanie ! Le dumping social qui en résulte fait une UE de façade sur le plan social.

L’équation à résoudre par l’UA n’est pas facile au regard de la crise de l’UE. Il s’agit à la fois d’inventer plus d’UA par des politiques panafricaines crédibles, et moins d’UA par le renforcement du principe de subsidiarité afin d’éviter de devenir une superstructure écrasante pour les peuples africains. Par ailleurs, les dirigeants de l’UA doivent être conscients du fait que l’orientation des politiques panafricaines futures dans tous les domaines ne peut échapper aux luttes d’influences, aux oppositions et aux conflits entre les leaderships sud-africain, nigérian, marocain, Algérien et égyptien..

À ce club de pays africains leaders sur le plan économique de donner une dynamique concertée et d’avenir à l’UA. Tout le mal que l’on peut souhaiter à l’UA est de trouver des leaders habités de la mystique panafricaine de laquelle ils puiseront un esprit capable d’apprendre de la crise de l’UE pour renouer avec un devoir historique mis en forme en 1963 par les pères fondateurs.


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