Opinions › Tribune

Bamenda: le temps de la raison, le temps de la réorganisation de l’Etat

Par Enoh Meyomesse

L’indépendance, c’est des larmes, du sang, des morts. Cette phrase d’Aimé Césaire aux Martiniquais, devrait être opportunément rappelée aux indépendantistes du Nord-ouest et du Sud-ouest aujourd’hui déchaînés. Bien mieux, elle devrait servir de boussole à tous les manifestants de ces deux régions actuellement en furie qui adhèrent au discours des premiers, d’autant plus que ceux-ci se retrouvent confrontés à la barbarie classique, et finalement devenue banale, hélas ! Des « forces de maintien de l’ordre » camerounaises.

Agir dans le sens de l’Histoire.
Tout peuple soumis à un régime qu’il considère comme tyrannique a le droit et même le devoir suprême de se révolter. Cela est légitime. C’est ce qu’ont fait les peuples de ces pays occidentaux dont nous admirons et envions tant la liberté et le bien-être des citoyens aujourd’hui. Ils se sont révoltés contre des régimes tyranniques, d’abord de la féodalité – c’est-à-dire des rois -, ensuite des dictatures du 20ème siècle – Mussolini, en Italie, par exemple, a été arrêté en fuyant et exécuté. C’est ce qu’ont fait également tous les peuples colonisés à travers le monde, parce que la colonisation, c’est avant tout un régime tyrannique. Ils ont agi dans le sens de l’Histoire, qui est celui de la liberté des hommes, la liberté des peuples. C’est pourquoi, dans le cas de la décolonisation, ils ont très souvent bénéficié d’un soutien international, y compris au sein des pays qui les opprimaient.

Mais, dans le même temps, il faudrait prendre garde à ne pas agir dans le sens contraire de l’histoire. Aujourd’hui, autant l’Humanité était favorable au mouvement d’indépendance à travers la planète, autant, en revanche, elle ne l’est pas pour les mouvements séparatistes. Ils sont extrêmement peu nombreux les pays membres des Nations Unies qui en soutiendraient un à ce jour, pour la simple raison qu’il pourrait également en naître, de manière totalement inattendue, à l’intérieur de leurs propres frontières. Sur le plan diplomatique, en conséquence, c’est plutôt un colossal handicap pour les indépendantistes camerounais. Il est possible de se retrouver avec quelques intellectuels qui acclament un projet séparatiste quelque part dans le monde, mais c’est totalement insuffisant.

Il faut savoir arrêter un mouvement révolutionnaire qui est sans issue.
Actuellement, les morts s’accumulent au Nord-ouest et au Sud-ouest, sans que pour autant l’issue rêvée, à savoir, un Etat nouveau et indépendant quant à elle ne se rapproche. Les jours passent, et rien ne point à l’horizon. Continuer dans ces conditions à souffler sur les braises, est suicidaire, voire même, carrément criminel. Il faut savoir que ces étudiants qui meurent au nom d’une improbable indépendance ne reviendront plus à la vie. Leurs familles les ont perdus à jamais. Elles les ont élevés jusqu’à l’Université, dans d’énormes sacrifices, et à présent ils ne sont plus. C’est dramatique. C’est le prix à payer pour la liberté ? Oui, facile à dire, quand ce sont les enfants des autres qui le paient .
C’est le lieu ici de rappeler une vérité cardinale : un authentique révolutionnaire doit pouvoir comprendre que la partie est perdue, et entreprendre aussitôt d’arrêter les pertes en vies humaines en stoppant le plus rapidement possible la révolution. Mais cela suppose avant tout un mouvement organisé, un authentique parti révolutionnaire déclencheur de la révolution et qui la conduit.

Egalement, il faut que les objectifs poursuivis par cette révolution soient clairs, à savoir : 1/- le renversement du régime en place ; 2/- la prise du pouvoir afin d’imposer ses réformes.
Malheureusement, dans le cas du Cameroun, c’est la pagaille totale. Un mouvement s’est, de manière spontanée et opportuniste, déclenché, sans véritable leader, et a pris de l’ampleur. Des individus éparpillés au Cameroun et à travers le monde, tout particulièrement aux Etats-Unis d’Amérique, tentent tant bien que mal de le récupérer. Ils ne disposent d’aucun plan d’action, d’aucune coordination entre eux, d’aucune stratégie. Pis encore, ils courent les uns après les autres après les exactions du « Lumpen prolétariat » (le prolétariat en haillons), constitué au Cameroun des vendeurs à la sauvette et des innombrables laissés pour compte des cinquante-six ans d’indépendance et cinquante-cinq de réunification. Ils tentent de capitaliser des frustrations découlant d’une réunification poignardée par les « élites » de l’époque où elle s’était produite.

Tout cela aboutit à une grandiose bouillabaisse par réseaux sociaux interposés où personne ne sait où l’on va. Un coup, on incendie une automobile, un coup, on s’oppose par un déchaînement spontané de violence à la tenue d’un meeting du parti gouvernemental, manière de répondre à la violence que lui-même inflige habituellement aux partis de l’opposition – les gosses disent dans ces conditions « ashuka » ! -, un coup on lève un drapeau nouveau sous les vivats et la clameur endiablée de la foule, après avoir pris soin auparavant de brûler celui du Cameroun, un coup on exhibe des photos de malheureuses victimes de la répression surdimensionnée et classique des « forces de maintien de l’ordre », etc. Bref, on tâtonne. On agit à l’aveuglette. On s’accroche au déroulement des événements. La révolution, ou tout au moins ce qui en tient lieu, part ainsi dans tous les sens. Rien d’organisé, rien de structuré, rien de programmé. Le mouvement est tout simplement chaotique. Et des hommes meurent .

Nos indépendantistes réfugiés aux Etats-Unis d’Amérique ne peuvent rien contre la tournure dramatique qu’est en train de prendre cette révolution que les a pris de court et dont ils désirent se présenter en leaders. Ils voient les cadavres s’amonceler, et se résolvent, impuissants, à tenter d’émouvoir la communauté internationale, étant eux-mêmes dans l’incapacité totale de faire quoi que ce soit d’autre. Ils ne peuvent opposer une force militaire à celle du gouvernement. Ils n’en disposent pas. Ils ne peuvent par conséquent pas protéger les insurgés.

Quelque part même, finalement, le sang qui coule les arrange, car il permet de mettre à nu la violence et la barbarie des « Francophones » qui oppriment le pauvre peuple sans défense et aux mains totalement nues que constitue les « Anglophones » qui ne désire qu’une chose, vivre dans la liberté et la dignité, acquérir son indépendance, au nom du droit internationalement reconnu des peuples à disposer d’eux-mêmes.

En fin de compte, au plus grand regret de tout le monde, en tout cas des Camerounais épris de démocratie, c’est le B.I.R. qui viendra malheureusement mettre un point final à la « révolution » en cours et sans lendemain, mais à quel prix ? Qui pourra jamais dénombrer les victimes qu’il va causer ? Combien de personnes écoperont-elles de lourdes peines de prison par la suite, si jamais des poursuites étaient entreprises à l’encontre des insurgés ? Après la guerre retour à la politique paisible.

Mais avec quel interlocuteur ?
La guerre n’est rien d’autre que la continuation de la politique sous forme violente. Aussi, le plus souvent, elle intervient lorsque les voies pacifiques ont échoué. En l’occurrence, ici, il s’agit d’un dialogue de sourds entre un gouvernement autocratique et traditionnellement réfractaire au dialogue avec qui que ce soit, et une mosaïque d’individus se proclamant les uns les autres les porte-paroles des « Anglophones », mais sans véritables troupes constituées, et dont la tribune principale est simplement les réseaux sociaux.

Voici donc venu, normalement, le temps du dialogue, épilogue classique à l’issue de toute crise politique. Voici venu le temps de la diplomatie. Mais, en même temps, grosse question : face au gouvernement de Yaoundé, quel interlocuteur ? Qui représente « les Anglophones », ceux qui se sont insurgés, ou qui y ont été entraînés, de gré ou de force ? Les députés du parti gouvernemental ? Ceux de l’opposition ? En désigner un d’office, c’est tout bonnement l’anoblir, et rien d’autre, lui permettre enfin de disposer de troupes, à savoir des gens qui, à grandes enjambées, vont le rejoindre parce que le pouvoir s’apprêterait à dialoguer avec lui. En vérité, cela reviendrait ni plus ni moins à le créer politiquement, tout simplement, à le sortir de « Cameroons_politics », Facebook, et autres. En désigner plusieurs, sur quel critère ? Le nombre de voitures incendiées ? La violence ou l’extravagance des mots d’ordre ?

Pas de possibilité de pourparlers sans être en position de force.
Autre vérité cardinale : aucun gouvernement au monde ne négociera avec un mouvement insurrectionnel qui ne l’aura pas, militairement, mis en difficulté, à défaut de l’avoir vaincu. Il faut qu’il se retrouve en position de faiblesse et de manière définitive pour se résoudre à négocier. Nos indépendantistes d’Amérique le savent-ils et sont-ils capables de créer une telle situation ? Ces jeunes gens qui, à Bamenda, lèvent un drapeau nouveau en sont-ils conscients ?
Malgré tout, le gouvernement se doit de répondre, d’une manière ou d’une autre, aux revendications tumultueuses en provenance des régions du Nord-ouest et du Sud-ouest, parce qu’il a la responsabilité du pays, la responsabilité du peuple, de tout le peuple, et non uniquement celui du RDPC, ou celui de l’ex-Cameroun oriental. Il ne serait guère intelligent de sa part de se cantonner dans son arrogant et suffisant statu-quo. Les événements du Nord-ouest et du Sud-ouest appellent en dernier lieu à repenser les institutions camerounaises, la réorganisation de l’Etat. Celui créé le 16 avril 1957, réaménagé en 1958, en 1960, en 1961, en 1972, en 1984, en 1996, est déjà obsolète. Il n’est plus en phase du tout avec le Cameroun d’aujourd’hui.


Droits réservés)/n



A SAVOIR

- Les opinions et analyses présentées dans cette rubrique n'engagent que leurs auteurs et nullement la rédaction de Journalducameroun.com.

- JournalduCameroun.com n'est pas responsable des affirmations qui y sont présentées et se réserve le droit de modifier ou de retirer un article qui diffamerait, insulterait ou contreviendrait au respect des libertés publiques.

À LA UNE


SondageSorry, there are no polls available at the moment.
Retour en haut
error: Contenu protégé