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Barthélémy Toguo: « L’orchestre des chiens perdus », exposition personnelle à la galerie Lelong à Paris

L’artiste, multicarte talentueux a accepté d’évoquer cette exposition et nous parler de lui, de ses projets, du Cameroun. Interview

Depuis le 9 septembre dernier, vous présentez votre première exposition personnelle à la galerie Lelong à Paris et vous y serez jusqu’au 9 octobre. Exposer dans cette galerie prestigieuse est pour vous une forme de maturité ?
C’est mon parcours qui m’amène à renter dans la galerie Lelong aujourd’hui, c’est-à-dire que je travaille depuis une vingtaine d’année et au fil de mon parcours, j’ai gravi des échelons, j’ai exposé dans des lieux différents, ascendants. Et tout cela va faire en sorte que je rentre dans une galerie prestigieuse dans laquelle j’ai la fierté de côtoyer de artistes comme Louise Bourgeois, Jannis Kounellis, Sean Scully, Jaume Plensa, Kiki Smith, Rebecca Horn. qui sont à la galerie Lelong.

Pouvez vous nous évoquer cette exposition baptisée « The Lost Dogs’ Orchestra », « l’orchestre des chiens perdus »
J’ai recouvert le sol avec des cartons de bananes pour parler du problème des agriculteurs du sud, et tout au long du mur j’ai accroché une fourmilière de salamandres qui sont de nature gentilles et douces. On découvrira qu’elles dévorent un nourrisson abandonné sur un monticule. Cette image montre l’atrocité de notre société contemporaine. C’est une exposition dans laquelle les uvres sont très engagées. Il y a une violence de l’homme sur la nature, un regard pessimiste de notre société que je décrie. Dès l’entrée, un cercueil positionné sur des tréteaux célèbre la mort de notre société, des mains portant des globes apparaissent sur les côtés comme pour demander de l’aide dans un monde en déclin.

Tout n’est pas noir et triste ?
Emmanuel Kant disait: l’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire, il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Par cette citation, l’artiste doit savoir qu’il a un rôle à jouer dans la société, doit peindre les maux qui minent, mais aussi doit faire rêver les gens. Dans cette exposition, au delà du fait que la violence est présente dans mes peintures, il y a également la beauté qui est célébrée par la fluidité de ce médium, la couleur, la beauté des formes, qui procurent une esthétique inégalable. Au centre, une marmite sur un foyer de charbon de bois, un groupe de balais forment l’ uvre intitulée « maman », un hommage à la mère. Sur le parcours on aperçoit sous une moustiquaire, un lit où s’entasse des vêtements : Fragile protection de l’enfance menacée. Deux Pièces de la série « Head above water » réalisées à Johannesburg et à Auschwitz – Birkenau en Pologne sont présentées dans l’exposition. Cette réflexion commencée en 2004 au Kosovo que j’ai décliné dans différentes villes emblématiques: Lagos, La Havane, Mexico, Hiroshima. A chaque fois la parole est donnée aux habitants qui parlent librement de leur environnement, de leur situation, de leurs attentes, de leurs espoirs. A Auschwitz – Birkenau, ce sont autant de silences.

Comment s’est passé le vernissage?
Le vernissage s’est très bien passé, dans une belle ambiance, couronnée par une performance « Public Enemy » que j’ai réalisé le jour même de l’ouverture. Cette action est à la fois un moyen d’entrer en osmose avec mon travail et de susciter un dialogue vivant avec le public. Elle permet aussi de confronter directement les visiteurs à une situation. J’ai senti que la réception des spectateurs était très bonne, j’ai vu que les gens était assez proches de ce que je faisais.

Quelle est la matière première avec laquelle vous travaillez le plus?
Je suis un artiste polyvalent, un artiste qui n’a pas de médium primordial, je ne me définis pas comme un peintre, un sculpteur, un vidéaste ou un metteur en scène. Je me définis comme un artiste plasticien tout court car le résultat de mon travail doit se traduire par une présence des formes. Donc dans mon atelier vous verrez qu’il y a ici et là de la photographie, des dessins, de la sculpture et des idées de mise en scène. Je cherche d’abord sous quelle forme j’arriverais à mieux illustrer ma pensée. J’ai eu la chance d’avoir fait l’école des Beaux Arts d’Abidjan qui est une école très académique, très classique. Puis je suis allé à l’école d’art de Grenoble en France qui était une école d’avant-garde, où l’étudiant était libre de travailler sur la vidéo, la photographie, l’écriture, la performance. Enfin, j’ai terminé ma formation artistique à la Kunstakademie de Düsseldorf en Allemagne où l’artiste est face à son destin, dans un environnement qui lui fait rêver par la présence de grands maîtres de l’art contemporain comme professeurs qui lui procurent une motivation de travailler et d’acquérir une dimension professionnelle pour sa carrière internationale. Ces trois formations, j’allais dire ces trois parcours différents m’ont amenés à être un artiste polyvalent.

Est-ce finalement cette polyvalence qui fait votre personnalité artistique?
Je crois plutôt que ce sont les sujets que j’aborde, des sujets au c ur de l’actualité, des critiques sur notre société en dérive… Et surtout « la vie » avec ses ressentis: La violence, le plaisir, la guerre, la solitude, la sexualité, l’exclusion, la beauté, la souffrance, le rêve.

Pouvez-vous nous définir l’art contemporain ?
L’art contemporain c’est ce qui se fait de notre époque, aujourd’hui. Dans l’art contemporain, on va utiliser des médiums différents que la société d’aujourd’hui nous donne pour illustrer nos idées. C’est-à-dire l’informatique, la photographie, l’ordinateur sans nier bien sûr les techniques anciennes telles que la sculpture, la peinture ou le dessin. Bref, pour moi c’est surtout l’art qui est produit avec les sujets de notre société d’aujourd’hui tels que les problématiques de frontières, l »immigration, le sida, les échanges nord-sud, l’écologie…

Que pensez vous de l’évolution de l’art contemporain au Cameroun ?
Je suis très fier de voir qu’il y a une jeune génération aussi dynamique qui arrive malgré le fait qu’on a tardé à mettre sur place une formation artistique. Il faut vraiment louer des initiatives privées comme « l’atelier Kenfack  » à Ngousso àYaoundé, le projet « Art Bakery » de Goddy Leye à Bonandalé à Douala et bien d’autres. Ces lieux ont permis à l’émergence de jeunes talents. J’ai suivi cette voie en créant Bandjoun station qui donnera l’occasion aux jeunes artistes camerounais, africains et du monde de venir développer des projets en adéquation avec la population locale et son environnement. L’Etat a aussi un devoir de créer des espaces de diffusions de l’art par exemple des « Maisons de la culture » dans les 10 régions du pays. Ce qu’avait fait André Malraux en France. L’enseignement des arts plastiques, de la musique, de la danse, du théâtre, . doit être instaurée dès le jeune âge. Par la suite, Il faut que les médias soutiennent la culture en créant des espaces de visibilités et de diffusion. Les artistes doivent être protégés de leurs droits. Des prix doivent être crées (poésie, littérature, théâtre, musique, peinture, sculpture, photographie, cinéma, danse.) Enfin, l’état doit savoir qu’au 21ème siècle l’art peut être un facteur de développement. Il faut donc qu’une politique de l’industrie de la culture soit mise en place dans l’immédiat par le pouvoir public. Toutes ces idées sont une nécessité urgente et capitale pour notre pays que nous aimons tant.

« Torture in Guantanamo »
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Vous voyagez beaucoup mais vous êtes très attaché au Cameroun. Vous avez mis sur pied « Bandjoun Station » à Bandjoun dans la région de l’ouest Cameroun. Parlez-nous-en.
Je me suis toujours dis que je fais partie d’une élite de la diaspora et pour moi, cette diaspora africaine a le devoir de redonner à leurs peuples une partie de ce qu’ils ont acquis en Occident. Ca peut se faire en matériel, don spirituel, physique, idéologique.. Voilà pourquoi je rentre régulièrement au Cameroun superviser le projet que j’ai mis en place, pour aider la communauté locale et les jeunes qui ont envie de faire de l’art, afin qu’ils puissent venir et profiter des [ workshops], des ateliers d’animation, de films expérimentaux, de théâtre. J’accueillerais aussi des médecins, des chercheurs … qui viendront faire des conférences.

Etes-vous satisfait?
Le projet vient d’être achevé en 2009, il n’est pas totalement opérationnel, mais je fais déjà des manifestations sporadiques informelles avec des artistes qui viennent en résidence. J’ai en outre décidé de travailler en association avec la communauté locale sur un autre projet à la fois artistique et agricole. Ce volet d’intégration environnementale et d’expérimentation sociale se veut un exemple pour la jeunesse afin de créer des liens dynamiques et équitables entre le collectif d’artistes associés au projet et leurs hôtes et démontrer qu’il faut aussi croire à l’agriculture pour atteindre notre autosuffisance alimentaire. C’est enfin un acte politique fort où notre collectif fécondera une pépinière caféière, un acte critique qui amplifie l’acte artistique et dénonce ce que Léopold Sédar Senghor appelait « la détérioration des termes de l’échange », où les prix à l’export imposés par l’Occident pénalisent et appauvrissent durablement nos agriculteurs du Sud.

Quel est le meilleur souvenir que vous gardez de toutes ces expositions dans tous ces pays du monde entier où vous êtes passé?
Je garde un bon souvenir d’avoir eu à chaque fois le plaisir de montrer ce que j’avais envie d’exprimer, et toutes mes expositions me procurent que du bonheur. ça fait toujours plaisir d’être arrivé à faire passer un message. Les expositions se suivent mais ne se ressemblent pas et chaque exposition pour moi est un bonheur.

Quel est le meilleur souvenir que vous vous gardez de votre enfance passée au Cameroun?
C’est le fait d’avoir pris la décision à l’âge de 20 ans de faire ce que j’avais envie : Les Beaux Arts et devenir artiste. Je garde ça comme un moment important et décisif de ma vie. C’était difficile certes pour ma famille.

Racontez-nous la scène. Qu’est ce qui s’est passé?
Né en 1967 à Metet, par M’balmayo, j’annonce à mes parents un soir de juin 1989 que je veux partir à l’étranger faire les Beaux Arts. Mes parents prennent ça comme un coup de poignard parce qu’ils voulaient que je devienne fonctionnaire. A cet âge, je me sentais mûr, j’avais une seule envie, m’inscrire à L’Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts d’Abidjan en Côte d’Ivoire. J’ai obtenu une bourse de l’état du Cameroun dont je suis redevable.

Vous souvenez-vous du nombre de pays que vous avez déjà traversé?
Ce qui est certain c’est que je suis allé plusieurs fois en Asie, en Amérique du nord et du sud, en Afrique, bref partout dans les cinq continents.

Barthélémy Toguo, vos doigts sont ornés de grosses bagues qui représentent des têtes de mort. Est-ce un message que vous voulez véhiculer ? Votre source d’inspiration ? De quoi s’agit-il exactement?
J’adore les vanités, les têtes de mort et ces bagues sont non seulement une communion mais plus un lien entre l’objet que j’ai et mon esprit. Je suis en parfaite harmonie avec mes bagues dans mon esprit, ma pensée, mon corps. Elles m’accompagnent et je vis au quotidien avec ces bagues.

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« Take your place ». L’artiste en uniforme orange
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