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Biya – Hollande: Il n’y a pas match

L’élection du président français et ses impacts dans les relations France-Afrique

Par leur assise idéologique plus humaniste et égalitariste et par leurs actions lors de la période coloniale, les partis politiques occidentaux de gauche jouissent de plus de sympathie auprès des anciens peuples colonisés. Ainsi peut-on expliquer la ferveur des Africains devant l’élection déjà ancienne de François Mitterrand et celle plus récente de François Hollande. Mais la question de fond demeure : dans quelle mesure cette alternance en France va influencer les relations franco-africaines ? Une première ligne de réponse aurait pu se dégager dans les problématiques développées pendant la campagne présidentielle ; malheureusement, l’Afrique n’y a fait l’objet d’aucun débat, le continent n’ayant été évoqué que comme pourvoyeur de l’immigration. On ne peut s’y appuyer pour déduire de manière claire les orientations que le nouveau Président français compte impulser dans nos relations à venir.
Mais on peut supputer sur les nouvelles dynamiques que prendraient ces relations dans le contexte actuel, marqué par de grands bouleversements parmi lesquelles l’emprise des organisations internationales, la concurrence des pays émergents et la Communauté Internationale.

L’emprise des organisations internationales sur les économies africaines : A travers l’Aide Publique au Développement de type bilatéral, dont le fondement repose sur les accords de coopération, la France qui en était de loin le principal pourvoyeur pour les pays francophones avait, sur eux, de puissants moyens de contrôle au lendemain des indépendances. Les choses vont changer à partir des années 80 : la chute brutale du cours des matières premières et la dépréciation du dollar entrainent une sévère crise économique dans les pays d’Afrique qui avaient compté jusque-là sur la France pour équilibrer leurs comptes budgétaires et leurs balances des paiements. Face à cet énorme trou, la France manifesta son incapacité à entretenir plus avant ces liens tutélaires et, au lieu de faire jouer le mécanisme du compte d’opérations, les envoya plutôt subir une cure d’austérité sous les fourches caudines du FMI et dévalua le FCFA. La montée en puissance du FMI a imposé une réorientation libérale et libre-échangiste des économies, où l’Etat ne jouait plus qu’un rôle nettement plus affaibli. Or, la présence de la France en Afrique était moins liée au dynamisme intrinsèque de son industrie qu’à une présence séculaire et des rentes de situation qui avait fait de ces espaces sa propriété de fait. Le retrait des Etats africains des secteurs productifs et par suite, des décisions discrétionnaires des dirigeants trop marqués par la France privaient celle-ci de l’instrument à partir duquel elle avait jusque-là imposé ses produits et sa technologie. Certes la France reste le principal bailleur au Cameroun, avec 27,95% de l’aide bilatérale ; mais, c’est l’aide de la Banque Mondiale avec 21,9% et surtout, du FMI (10,7%) qui a un caractère critique, au regard du rôle que jouent ces institutions. Cette perte considérable d’influence a également été accélérée par de la régulation de l’Organisation Mondiale du Commerce qui, en imposant des règles communes a cassé certains rapports privilégiés que les pays africains entretenaient avec la France.

L’émergence de nouvelles puissances : constitue le second facteur qui a relativisé la position de la France et de l’Europe en Afrique. Au début des années soixante, l’Afrique représentait 9% de la totalité des importations de l’Europe Occidentale et 8,5% des exportations. Le poids de ce commerce a été divisé par deux pour représenter actuellement de 4,6% et 3,9%. A contrario, les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique ont été multipliés par cinq au cours des dix dernières années, passant de 11 à 55 milliards de dollars. L’offensive économique chinoise en Afrique s’accompagne d’une présence humaine de plus en plus affirmée qui se comptent désormais par dizaines de milliers et la tendance n’est pas prête à s’inverser. Le rôle de l’Occident en Afrique et par suite, celui de la France s’en trouve ainsi relativisé.

La Communauté Internationale: le troisième groupe d’acteurs qui conditionnent les relations franco-africaines est composé des forces qui, par des moyens médiatiques, politiques ou judiciaires, empêchent le recours aux techniques naguère utilisées par la France pour imposer son hégémonie en Afrique. La Cour Pénale Internationale et les ONG de droits de l’homme sont venues imposer une transparence qui bride les interventions de la France et l’empêche d’influencer le choix de responsables politiques avec la même marge qu’autrefois. On ne peut plus aujourd’hui utiliser la souveraineté nationale pour soutenir ses intérêts à travers des fantoches sanguinaires. A cela s’ajoutent l’action des populations africaines elles-mêmes, plus intellectuelles, plus ouvertes, plus intégrées dans les rouages de la décision, ainsi que l’impact des TIC dont l’extraordinaire développement permet de dénoncer tous les abus aux yeux de la communauté Internationale.

La crise économique européenne: L’Europe est victime d’une crise économique récurrente et sévère qui va obliger la France, elle-même sérieusement menacée ainsi que le témoigne la perte de son triple A, à se consacrer davantage à la santé économique de l’Union Européenne, plutôt qu’à s’éparpiller dans ses anciennes colonies. Car, il ne faut pas se leurrer : comme l’a si justement vu Roseline Bachelot le jour de la victoire d’Hollande, l’Europe ne vit pas une simple crise économique, mais les contrecoups d’une profonde restructuration de l’économie mondiale. Les pays occidentaux ont profité de leurs avances industrielles pour créer un système économique darwinien, basé sur la destruction de la compétition et l’impossibilité de survie des industries dans les pays faibles. Or un tel système avait une caractéristique : il ne peut fonctionner de manière harmonieuse que s’il est polarisé, c’est-à-dire, si l’Occident (et tout au plus le quart de l’Humanité) est le seul à fabriquer les machines que les autres se limitent à consommer, en contrepartie des matières premières qu’ils exportent. Des évaluations ont ainsi montré que pour que toute l’Humanité puisse bénéficier du niveau de revenu d’un Français, il faudrait 3 planètes terrestres ! Il en a découlé une vampirisation de la substance productive du monde entier à leur profit et une excessive concentration des capacités productives sur leur territoire, avec pour corollaire des acquis sociaux monstrueux et des revenus présentant des écarts indécents avec ceux des pays phagocytés. Ainsi, lorsqu’un ingénieur camerounais gagne 200.000 FCFA, son homologue français est à 4Millions, soit 20 fois plus, tout simplement parce que l’expertise ne peut plus s’exprimer au Cameroun compte tenu d’un environnement que ce système économique inique a stérilisé. Evidemment, la nature fondamentalement malsaine d’un tel système ne pouvait apparaître aux Occidentaux bénéficiaires qui l’ont rationnalisé à travers des parathéories, c’est-à-dire des constructions spéculatives appuyées sur les mathématiques qui ont prétendument démontré son optimalité universelle. Or, c’est ce même développement qui conduira l’Occident à sa propre perte. En effet, l’excessive compétition liée à l’ouverture des marchés sur le plan international a créé une technologie extrêmement évolutive. Un téléphone cellulaire ou un microordinateur devient obsolète en quelques mois, appelant encore à plus d’innovation. Mais comme le mouvement restait confiné aux pays développés, les pays sous-développés, obligés de suivre cette marche forcée, mais incapables de le faire, vont se retrouver avec deux portes de sortie :
-La première, choisie par l’Afrique est l’Economie-brocante. Elle consiste à recycler des habits démodés, des voitures usagées, un électroménager obsolète ou la pacotille chinoise. Cette voie qui ne modifie pas les équilibres hiérarchiques s’inscrit dans le cadre des échanges asymétriques.
-La seconde est l’Appareil Minimal, propre aux pays émergents, et qui consiste à fabriquer des formes simplifiées des appareils sophistiqués. Contrairement à la logique de la « qualité » qui fonde l’économie occidentale, trop riche, trop élégante et plus capricieuse, elle s’appuie sur la logique du rapport « qualité/prix » : il ne s’agit pas pour la Chine de fabriquer une moto plus évoluée que celle de l’Europe, mais de produire beaucoup de motos moins évoluées et à faibles coûts.

L’énorme misère du Tiers-monde fera le succès de ce choix qui frappera l’Occident dans son c ur. En effet, cette voie qui reste quand même une industrialisation impose aux pays développés une vigoureuse concurrence dans les matières premières en même temps qu’elle attaque leurs débouchés, les mettant en demeure d’éliminer une partie de leurs capacités productives pour faire place aux nouveaux venus. Or, les entreprises occidentales n’ont pas été formatées pour tolérer une amputation, même faible de leur marché. Incapables de baisser leurs prix du fait de salaires élevés et d’importants acquis sociaux, elles doivent s’écrouler ou se délocaliser. D’où une violente crise dont nous voyons aujourd’hui les effets. Comme l’économie internationale actuelle ne peut fonctionner de manière stable que si le quart de l’humanité dispose de l’essentiel des richesses mondiales, la progression des pays émergents ne peut se poursuivre et s’accélérer qu’en contrepartie d’un effondrement, au moins en partie, du bloc développé et un renversement brutal des vieilles hiérarchies. Dans cette évolution, les pays européens représentent le ventre mou du bloc occidental qui va encaisser de plein fouet les terribles coups de bélier des pays émergents. De fait, ces économies sont pénalisées d’abord par une logique de rentes coloniales, avec des espaces de transactions préférentielles qu’ils entretenaient à coups de déstabilisations, de maintien de régimes fantoches, des accords coloniaux qui leur donnaient un accès privilégié sur les matières premières et les marchés. Et qu’ils ne sont plus capables de préserver.

La seconde faiblesse tient à leur taille réduite qu’ils ont tentée d’atténuer en créant l’Union Européenne et en l’affublant d’une monnaie unique, l’Euro. Aujourd’hui décrié, l’Euro a pourtant joué un rôle globalement positif contre le délitement de cet ensemble. De fait, avec ou sans l’euro, la Chine aurait toujours développé une industrie puissante ; si ces pays avaient conservé leurs monnaies et tenté de les utiliser pour renforcer sa compétitivité, cela n’aurait pas servi à grand-chose, car ils auraient toujours présenté moins de compétitivité dans les pays périphériques qui leur donnent les matières premières sans lesquelles ils ne peuvent prospérer.
Le seul reproche qu’on peut faire à l’Euro est d’avoir favorisé, comme dans tout regroupement, la concentration de la compétitivité vers le pays le plus fort, c’est-à-dire l’Allemagne au détriment des plus faibles. D’où la plus grande vulnérabilité des pays les plus faibles. Mais la France et l’Allemagne ne perdent rien à attendre : les prochains jours se révéleront extrêmement durs pour l’Europe. D’où la question de fond : affaiblie, harcelée par des problèmes internes, menacée dans ses structures productives fondamentales, la France aura-t-elle encore le temps de se préoccuper de ses anciennes colonies ?

Prospective des prochains rapports entre la France et l’Afrique
L’analyse précédente dessine le cadre dans lequel s’inscriront les rapports entre la France et l’Afrique dans un proche avenir. De toute évidence, la France ne dispose plus d’importants arguments pour agir en Afrique dans les mêmes termes qu’auparavant. Pourtant, elle reste si présente que les rapports franco-africains en deviennent profondément fusionnels. La langue qu’elle nous a laissée nous maintient dans un rapport ombilical, renouvelé en permanence par l’Organisation de la Francophonie. Sur le plan politique, nos dirigeants ne se sentent légitimes que s’ils ont l’onction française, ainsi que le témoignent les rites d’adoubement des rencontres annuelles France-Afrique. Même les structures de pensée n’arrivent pas à sortir de ce carcan : les constitutions africaines reprennent presque à la lettre celle de la France. Sur le plan économique, la France reste le plus grand fournisseur de l’Aide bilatérale et elle a marqué les Plans d’ajustement avec ses contrats de désendettement et de développement (C2D) qui sont une rétrocession des remboursements. Au Cameroun, le montant cumulé des C2D devrait représenter 750 milliards de FCFA sur la période 2005-2020, ce qui est considérable. Sur le plan du commerce extérieur, la France est le 2e exportateur vers l’Afrique, derrière la Chine et devant les États-Unis et l’Allemagne et le 4e importateur, derrière les États-Unis, la Chine et l’Italie. En 2009, l’Afrique a représenté 5,1% des importations françaises, avec 20 milliards d’euros. Cela paraît peu, mais il faut noter l’aspect stratégique de ces exportations qui entretiennent l’industrie française. Elle a aussi acheté 7% des exportations françaises, soit 23,3 milliards d’euros, lui permettant de dégager un solde commercial de +3,3 milliards d’euros. De manière plus organique, les pays francophones utilisent la monnaie française, sous la forme du FCFA et l’attachement à cette monnaie reste très intense malgré des voix de plus en plus discordantes. Sur le plan diplomatique, le poids de la France au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies est lié en partie au soutien inconditionnel que lui ont presque toujours longtemps apporté les pays francophones qui se sont alignés systématiquement derrière les positions françaises lors des votes aux Nations Unies et autres instances internationales.

On peut donc se demander comment la France pourrait négliger une telle présence. Le plus simple est de considérer que ce passé ne va pas se poursuivre dans les mêmes termes, mais qu’il a dessiné certaines attitudes qui se reproduiront de manière récurrente dans l’avenir : prise de positions chaque fois qu’un pays francophone est impliqué dans une affaire, soutien diplomatique auprès des instances internationales, aides préférentielles, etc. Pour autant, cela ne se traduira pas par une marge d’action plus importante. Le temps n’est plus où la France pouvait utiliser ses barracudas pour maintenir tel affidé au pouvoir, chasser tel révolutionnaire ou imposer tel marché. Son action relèvera de plus en plus de l’opportunisme que des choix souverains, et elle agira davantage en suivant les lignes de fracture : sur le plan politique, elle interviendra à la suite des problèmes internes, causés par des acteurs nationaux et ne se bornera plus qu’à appuyer le camp qui lui permet de gagner davantage ou d’améliorer son image de marque. Encore le ferait-elle que si ses intérêts sont grièvement menacés ou qu’elle est poussée par la « Communauté Internationale ». Sur le plan économique, elle se limitera à utiliser en sous-mains des séductions diverses, liées à des relations personnelles qui donneront à son action une tournure nettement plus mafieuse. Il ne faut donc pas caresser l’espoir, comme le font quelques-uns, que François Hollande viendra sonner le départ de Biya ou de tout autre dirigeant du pouvoir en Afrique ou qu’il viendra relancer la croissance : il n’a pas été élu pour cela. C’est à partir d’une bonne organisation interne de l’opposition nationale que le RDPC sera battu et remplacé et c’est à partir d’une bonne gouvernance économique que nous allons relancer notre croissance. Il n’y a pas lieu d’attendre le moindre soutien de la France.


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