Opinions › Tribune

Boko Haram – Bassin du Lac Tchad: un dĂ©sastre Ă©conomique en prĂ©lude d’une crise alimentaire et humanitaire

Par Dr. Bakary Sambe, Directeur du Timbuktu Institute – African Center for Peace Studies

MalgrĂ© le triomphalisme d’un Buhari qui n’a toujours pas atteint son objectif surrĂ©aliste d’«en finir avec Boko Haram» ainsi que le recul certain du mouvement, les chefs d’Etats prĂ©sents au sommet d’Abuja reconnaissent dĂ©jĂ  l’ampleur du dĂ©sastre.

Le prĂ©sident français annoncera lui-mĂŞme, lors du sommet d’Abuja, la catastrophe qui viendra aggraver la situation humanitaire dĂ©jĂ  très fragile avec au moins 4.5 millions de personnes en situation d’insĂ©curitĂ© alimentaire dont 300 000 enfants. De mĂŞme le Conseil de sĂ©curitĂ© des Nations Unies Ă  la suite des organisations humanitaires tire sur la sonnette d’alarme.

Pourtant, les organisations humanitaires Ă  l’instar de MĂ©decins Sans Frontières (MSF) n’ont cessĂ© d’attirer l’attention de la communautĂ© internationale ces derniers temps sur l’extrĂŞme gravitĂ© de la situation dans le Bassin du Lac Tchad:

«Du fait des attaques rĂ©gulièrement menĂ©es par ce groupe sur les villages et de l’insĂ©curitĂ© gĂ©nĂ©rale, plus de 2,7 millions de personnes ont Ă©tĂ© dĂ©placĂ©es au sein du bassin du lac Tchad, obligĂ©es de fuir les raids, les pillages, les massacres et les exactions. Ces dĂ©placements forcĂ©s de populations pèsent lourdement sur les ressources dĂ©jĂ  limitĂ©es des communautĂ©s hĂ´tes. Les structures de santĂ© qui fonctionnent sont rares et l’insĂ©curitĂ© prive les gens d’accès aux services essentiels. Les services publics, dĂ©jĂ  au ralenti, les activitĂ©s agricoles et le commerce transfrontalier ont Ă©tĂ© interrompus».

C’est surtout l’afflux massif de rĂ©fugiĂ©s qui inquiète MĂ©decins Sans Frontières dĂ©nombrant «près de 2,2 millions de personnes dĂ©placĂ©es au NigĂ©ria, dont près d’un million de personnes dans le seul Etat de Borno». La situation n’est guère meilleure au Cameroun avec 61 000 rĂ©fugiĂ©s nigĂ©rians dĂ©nombrĂ©s en plus de 158 000 dĂ©placĂ©s selon la mĂŞme source. Les tĂ©moignages de MSF sont alarmants aussi au Tchad avec près de 6 300 rĂ©fugiĂ©s et 43 800 dĂ©placĂ©s : Au Niger, avec une population originelle estimĂ©e Ă  210 000 habitants en 2011, la seule ville de Diffa, doit abriter plus de 300 000 rĂ©fugiĂ©s, dĂ©placĂ©s internes et rapatriĂ©s nigĂ©riens.

Cette situation trouve, en grande partie, ses origines dans l’approche ultra-sĂ©curitaire du problème Boko Haram notamment dans les pays voisins du NigĂ©ria sous haute pression comme le Niger. La crise alimentaire est dĂ©jĂ  lĂ  et risque de s’aggraver dans les mois Ă  venir. En fait, les filières Ă©conomiques du poisson et du poivron gĂ©nèrent des ressources importantes au Niger et dans les rĂ©gions frontalières voisines alors qu’au Nord du Nigeria, les circuits de distribution de nourriture et de leur commercialisation sont souvent, pendant longtemps, dĂ©tournĂ©s par des proches du mouvement Boko Haram.

Au fil des annĂ©es de conflit, Boko Haram a pu rĂ©ussir une rĂ©organisation de ces filières pour en tirer un profit Ă©conomique servant Ă  financer ses actions violentes autour d’un bassin Ă©minemment stratĂ©gique en termes de zone de repli et de base arrière.

Certaines sources gouvernementales du Niger estiment Ă  plus de 8 milliards de FCFA les sommes prĂ©levĂ©es, par semaine, rien que dans la rĂ©gion de Diffa frontalière du Nigeria. Ce contrĂ´le des filières, nĂ©cessaire au financement de Boko Haram, dĂ©sorganise l’Ă©conomie locale et impacte nĂ©gativement sur la production et la commercialisation des denrĂ©es alimentaires ainsi que l’approvisionnement des populations en nourriture de base.

La rĂ©currence des attaques de Boko Haram dans cette zone s’expliquerait mĂŞme par l’enjeu du contrĂ´le de Bosso (lieu de dĂ©part des filières) et de Diffa, n ud nĂ©vralgique du transport et d’entrĂ©e dans les territoires du mouvement terroriste. Cette situation expose, depuis des annĂ©es, les populations dĂ©jĂ  affectĂ©es par la guerre et les exactions de Boko Haram Ă  des situations de forte pĂ©nurie. La gestion sĂ©curitaire d’un problème de sĂ©curitĂ© alimentaire conduit, de la part des gouvernements, Ă  des mesures qui font planer de sĂ©rieux risques sur les populations locales (interdiction du commerce du poivron et du poisson, restriction du transport de nourriture etc).

D’un cĂ´tĂ©, les Etats de la rĂ©gion imposent des mesures pour frapper les circuits Ă©conomiques sous contrĂ´le de Boko Haram, de l’autre, le mouvement tente de dĂ©tourner des quantitĂ©s importantes de nourritures initialement destinĂ©es aux populations notamment au Nord du NigĂ©ria par les organisations humanitaires.

Aujourd’hui, Boko Haram accentue son influence et sa prĂ©sence dans les zones du Lac autour de Bosso (poisson) et le canton de la Komadougou autour de Gueskerou et Diffa. Mieux, pour les besoins du contrĂ´le de la production du poisson sĂ©chĂ©, Boko Haram en arrive mĂŞme Ă  recruter massivement parmi les Boudoumas un peuple pourtant peu islamisĂ© mais dont la collaboration s’avère stratĂ©gique pour le contrĂ´le de la filière poisson. Dans le cadre de l’organisation des marchĂ©s et des filières, Boko Haram fait payer une dime aux commerçants dĂ©sirant Ă©couler leurs produits sur les marchĂ©s du Bornou et de l’Ă©tat de YobĂ© ouvrant vers les grands centres Ă©conomiques du Nord-Ouest du Nigeria (Kano, Katsina etc..).


Une telle situation pose un certain nombre de problèmes pour la sĂ©curitĂ© alimentaire, l’accès aux marchĂ©s des populations du Bassin du lac Tchad en plus du financement de Boko Haram commettant des exactions sur les populations civiles tout en dĂ©structurant les circuits de l’Ă©conomie locale. Cette dĂ©structuration de l’Ă©conomie a des retombĂ©es sur tous les pays voisins du Lac et ses impacts se ressentiront profondĂ©ment durant les prochaines annĂ©es notamment au Niger, au Tchad, au Nigeria et au Cameroun.

La stratĂ©gie jusqu’au-boutiste de Boko Haram, poussant les Etats de la rĂ©gion Ă  des solutions Ă  court terme, commence Ă  affecter sĂ©rieusement l’accès de la population Ă  la nourriture avec des rĂ©percussions non seulement sur le travail humanitaire mais aussi les marchĂ©s alimentaires autour du Lac. Du coup, les populations locales sous le coup d’une insĂ©curitĂ© permanente se rĂ©orientent vers d’autres secteurs surtout les jeunes de plus en plus attirĂ©s par l’Ă©conomie criminelle et les trafics. Aussi, l’impact se fait dĂ©jĂ  ressentir en termes de dĂ©placement de populations dont beaucoup de rĂ©fugiĂ©s et leurs consĂ©quences sur le travail humanitaire.

Un tel phĂ©nomène va influer sur la criminalitĂ© Ă  long terme avec les risques de voir se dĂ©velopper d’autres rĂ©seaux de contrebandes et trafics autour d’un bassin dĂ©jĂ  minĂ© par des conflits en plus de la recrudescence d’opĂ©rations militaires Ă  l’issue incertaine dans le cadre de l’intensification de la lutte annoncĂ©e contre Boko Haram.

Conclusion
La guerre contre Boko Haram est loin d’ĂŞtre gagnĂ©e mĂŞme s’il semble qu’on va s’acheminer vers une stratĂ©gie Ă  l’algĂ©rienne similaire Ă  celle qui a conduit Ă  dĂ©faire très relativement le GIA. Rappelons que cela n’a pas empĂŞchĂ© des poches de rĂ©sistance jusqu’en 2013 ainsi que le redĂ©ploiement vers toutes les rĂ©gions du Sahel. La solution du «tout militaire» reste toujours une option du dĂ©sarroi et ne peut aboutir Ă  un règlement durable du conflit. Avec la complexitĂ© du
contexte socioculturel voire ethnique tout autour du Bassin du Lac Tchad, il faudra, nĂ©cessairement, penser aux retombĂ©es des inconsĂ©quences stratĂ©giques de l’hypothĂ©tique après -Boko Haram sur les pays comme le Niger mais aussi le Tchad. Les expĂ©riences algĂ©riennes et maliennes ont dĂ©montrĂ© que l’essoufflement des groupes terroristes ne signifiait jamais la fin du phĂ©nomène terroriste avec la dĂ©multiplication des groupes consĂ©cutive aux opĂ©rations militaires telles que Serval.

La situation humanitaire suffisamment alarmante est dĂ©jĂ  une nouvelle crise Ă  rĂ©soudre pour la communautĂ© internationale au NigĂ©ria, au Cameroun, au Niger et au Tchad. Si l’on ajoute Ă  cet ensemble de facteurs et d’indicateurs peu rassurants, l’extension progressive du front Boko Haram vers l’Afrique centrale et les nouveaux couloirs d’approvisionnement en armes jusqu’au Soudan, il faut, nĂ©cessairement s’attendre, encore au moins, Ă  une longue dĂ©cennie de troubles et mĂŞme de jonctions entre groupes dits djihadistes et criminels. Le pourrissement de telles situations toujours visĂ© par les nĂ©buleuses terroristes ainsi que le parasitage des conflits de la rĂ©gion doivent pousser Ă  des stratĂ©gies coordonnĂ©es et inclusives sur le long terme malgrĂ© l’urgence de vaincre Boko Haram sans, toutefois, ĂŞtre assurĂ© de gagner la paix.

Dr. Bakary Sambe

Droits réservés)/n

0 COMMENTAIRES

Pour poster votre commentaire, merci de remplir le formulaire

A SAVOIR

- Les opinions et analyses présentées dans cette rubrique n'engagent que leurs auteurs et nullement la rédaction de Journalducameroun.com.

- JournalduCameroun.com n'est pas responsable des affirmations qui y sont présentées et se réserve le droit de modifier ou de retirer un article qui diffamerait, insulterait ou contreviendrait au respect des libertés publiques.

Ă€ LA UNE
Retour en haut