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Boko Haram: de la secte religieuse au groupe terroriste

Dans son documentaire «Boko Haram, les origines du mal», Xavier Muntz établit les raisons pour lesquelles cette secte réligieuse est devenue un groupe terroriste qui a déjà fait près de 32 000 morts

La haine est souvent Ă  l’origine du mal. Mais d’oĂą vient la haine ? Dans son documentaire «Boko Haram, les origines du mal», le rĂ©alisateur Xavier Muntz cherche Ă  comprendre comment cette secte religieuse, dont le nom se traduit par «l’Ă©ducation occidentale est un pĂ©ché», est devenue un groupe terroriste qui a dĂ©jĂ  fait 32 000 morts, plus de 2 millions de personnes dĂ©placĂ©es et qui sĂ©vit actuellement au Nigeria, au Cameroun, et aussi au Niger et au Tchad.

Le reportage, qui montre des images d’une rare violence, tient sa promesse. Il ne pouvait le faire sans remonter Ă  la source, Ă  Maiduguri, capitale de l’Etat de Borno et berceau du groupe djihadiste nĂ© dans les annĂ©es 2000. RythmĂ© par l’intervention d’acteurs locaux (professeurs, directeur de programme.), de spĂ©cialistes du continent et d’images d’archives, le documentaire raconte la genèse du mouvement.

Un groupe terroriste ne peut se dĂ©velopper sans un chef charismatique, un gourou. Mohamed Yusuf, fondateur du mouvement qui s’appelle Ă  ses dĂ©buts «Yusufiyya» soit «l’idĂ©ologie de Yusuf», est un excellent orateur.

«Tordre l’esprit des gens»
L’une des forces du documentaire est de donner la parole Ă  Fulan Nasrullah, prĂ©sentĂ© comme un proche des milieux djihadistes nigĂ©rians et qui raconte avoir rencontrĂ© plusieurs fois le leader.

«Yusuf Ă©tait un type bien. Il avait ce don pour parler en public, cette capacitĂ© de tordre l’esprit des gens, raconte Fulan Nasrullah, filmĂ© Ă  contre-jour. Il dĂ©nonçait les dirigeants politiques, leur hypocrisie et le fait qu’ils manipulaient le peuple pour mieux le tromper et arriver au pouvoir.»

Mais s’inspirer du wahhabisme et du salafisme ne suffit pas pour manipuler les masses. Pour que le mouvement s’enracine, il lui faut un terreau. Boko Haram va le trouver dans l’extrĂŞme pauvretĂ© de la rĂ©gion du Borno.

Si le Nigeria est la première puissance économique du continent africain, plus de la moitié de sa population vit sous le seuil de pauvreté.

Dans le nord-est du pays, le taux de scolarisation ne dĂ©passe pas 5 %. Les habitants, et en majoritĂ© les jeunes, vont donc adhĂ©rer au discours populiste, parce qu’ils pensent que Mohamed Yusuf va enfin les dĂ©fendre.

Il le fait dĂ©jĂ  en s’occupant des orphelins et des gamins des rues. « On vend un Etat islamique rĂŞvĂ© oĂą, grâce Ă  la charia, les riches ne pourront plus dĂ©tourner l’argent public », explique Marc-Antoine PĂ©rouse de Montclos, chercheur Ă  l’Institut de recherche pour le dĂ©veloppement.

Accueilli en héros à Maiduguri
Dans la mosquĂ©e de Mohamed Yusuf, situĂ©e près de la gare de Maiduguri, on se presse pour Ă©couter ses prĂŞches enflammĂ©s Ă  la fin des annĂ©es 2000. Les hommes politiques n’y sont pas insensibles. Ali Modu Sheriff, riche gouverneur de l’Etat du Borno, propose Ă  Mohamed Yusuf d’Ă©tendre la charia, en Ă©change d’un Ă©ventuel soutien.



Mais, une fois Ă©lu, le politique ne tient pas ses engagements. [i «Ils [les politiques] parlent de paix, ils font des promesses, dĂ©nonce Mohamed Yusuf dans un sermon. Mais en fait, ils n’ont pas de pitiĂ© une fois qu’ils ont pris le pouvoir»]. La colère monte chez les sympathisants, le leader est emprisonnĂ© Ă  Abuja, la capitale.

A son retour Ă  Maiduguri, il est accueilli en hĂ©ros. Mais le pouvoir qu’il prend inquiète les autoritĂ©s qui multiplient les incidents avec ses fidèles. Une fusillade Ă©clate en juillet 2009 et provoque un bain de sang : près de 1 000 personnes, en majoritĂ© des civils, perdent la vie. Mohamed Yusuf est capturĂ© par la police et tuĂ© en pleine rue, menottes aux poignets.

Il n’en fallait pas plus pour embraser le mouvement et pour que l’aile dure, incarnĂ©e par Abubakar Shekau, ne prenne le pouvoir. Aujourd’hui contestĂ© au sein du groupe, c’est lui qui, en mars 2015, fera allĂ©geance Ă  l’organisation Etat islamique (EI). C’est aussi lui qui revendiquera le rapt des 276 lycĂ©ennes de Chibok, en avril 2014 : «J’ai enlevĂ© vos filles. Je vais les vendre au marchĂ© pour qu’elles soient traitĂ©es en esclaves et mariĂ©es de force.»

Situation sanitaire «catastrophique»
Le soutien militaire des Etats voisins (Niger, Cameroun, Tchad) et l’Ă©lection de Muhammadu Buhari Ă  la prĂ©sidence, fin mars 2015, ont amĂ©liorĂ© la sĂ©curitĂ© Ă  Maiduguri, mais la situation sanitaire dans la rĂ©gion est «catastrophique», selon MĂ©decins sans frontières.

Les djihadistes, estimĂ©s Ă  7 000 d’après la CIA, se sont notamment dĂ©placĂ©s Ă  Diffa, une ville au sud-est du Niger. «On ne peut pas comprendre la violence de Boko Haram si on mĂ©connaĂ®t celle que l’armĂ©e a exercĂ©e pour le combattre dans l’Etat de Borno. Les militaires reprĂ©sentent autant une cause du problème qu’une solution. On leur attribue près de la moitiĂ© des 32 000 morts de civils recensĂ©es depuis le dĂ©but du conflit», assure Xavier Muntz, dont le documentaire ne donne pas la parole aux membres de la secte, qu’ils soient d’anciens combattants en dĂ©tention ou des repentis.

Il faut dire que les conditions de tournage ont Ă©tĂ© rudes. «Il y a toujours du danger Ă  travailler dans la rĂ©gion, assure Xavier Muntz. L’armĂ©e a constamment cherchĂ© Ă  entraver mon travail. J’ai attendu mon visa de journaliste pendant neuf mois.»



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