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Cameroun: Billy Show, Ateba Eyene, Owona Nguini, etc… Ou la dérive de la diplômite au Cameroun

Par Serge Banyongen

Pour celles et ceux qui sont des habitués de l’actualité camerounaise et surtout du traitement de l’information (presque quasi exclusivement politique) dans les médias, la formule de débat qui oppose plusieurs participants est la plus répandue au point qu’il est permis raisonnablement de croire que nos médias n’ont pas d’autres formats. Le débat récent sur Amplitude FM, (1), une radio privée basée à Yaoundé, avec le journaliste Jean-Bruno Tagne (2) comme modérateur est un concentré des anomalies de la sphère publique au Cameroun.
D’abord, précisons qu’il ne fait l’ombre d’aucun doute que Billy Show a été commandité pour défendre le régime comme les lâches qui nous gouvernent savent si bien se mettre dans l’ombre des autres pour masquer leurs méfaits à la société. Il s’agit d’un type de phénomène que l’on connaît bien au Cameroun et qui est à la limite risible. Le problème est ailleurs dans deux types socio-professionnels qui se trouvaient à l’antenne avec ce néo porte-parole du parti au pouvoir et qui ont phagocyté depuis quelque temps maintenant l’espace public au Cameroun: les journalistes et les intellectuels.

I- Les journalistes paresseux
Commençons par les premiers lesquels se spécialisent de plus en plus dans la facilité. En fait on peut être contre l’opinion de Billy Show, mais comment ne pas reconnaître que c’est le premier qui fasse vraiment une note de lecture d’un livre et qui s’y attelle avec assiduité. Certains diraient qu’il n’est pas en possession des aptitudes intellectuelles pour le faire en pensant le dénigrer, mais c’est justement là que se trouve tout le mérite de Mr. Mbah Ayolo alias Billy Show. Il est allé chercher les éléments cognitifs auprès d’autres sources (?) pour ressortir les limites de l’ouvrage de Mr. Nlate. Pensons un peu à cela, le Dr. Charles Ateba Eyene (comme il se plaît à se faire appeler) a publié plus de 25 livres et chaque fois, il est passé dans la quasi-totalité des médias et jamais un seul des journalistes qui le recevait n’a donné l’impression d’avoir lu ne serait-ce que la quatrième de couverture de ces livres. Ce type d’imposture est une escroquerie intellectuelle hors normes.
Comment expliqué que les Thierry Ngongang, David Atemkeng et autres Jean-Bruno Tagne de ce monde invitent à longueur de journée le Dr Ateba sans jamais avoir lu une seule ligne de ses livres pour justement parler de ces livres. Aucune analyse critique basée objectivement sur la lecture desdits livres? Pour revenir au débat sur Amplitude FM, le modérateur a eu une attitude carrément pathétique. Ne pouvant s’empêcher de rire trahissant par là son parti pris, il aura été plusieurs fois ramené à l’ordre par … Billy Show qui à l’occasion lui aura administré une leçon déontologique importante. L’autre élément que Jean-Bruno Tagne partage avec de nombreux journalistes c’est l’aplaventrisme au point où il ne sent aucunement besoin de remettre en cause les avis des intellectuels. D’ailleurs dans une posture qu’il affectionne, Dr. Ateba Eyene n’a pu s’empêcher de donner quelques leçons de journalisme à ses étudiants journalistes qui étaient à l’antenne en leur rappelant la nécessité de maitriser le débat.

En fait, en plus de l’actualité politique, le centre de la production des nouvelles au Cameroun, les journalistes ont érigé certains en messie dans l’interprétation de l’information au Cameroun. Il se murmure ainsi dans les milieux journalistiques au Cameroun que lorsqu’on a rien à dire sur un sujet, on invite Eric Mathias Owona Nguini que l’on surnomme chez nos artisans de la plume Cube Maggi, il embellit toute information à travers des formules bien senties. Résultat, ses points de vue ne peuvent plus être remis en cause par l’armada des journalistes qui lui a conféré un statut quasi divin (heureusement que l’intéressé lui-même a toujours eu une attitude modeste).

C’est sur ce même chemin qu’ils sont en train d’installer Dr. Ateba Eyene dont la véhémence est de nature à plaire aux téléspectateurs camerounais transformés en voyeurs. En ce qui concerne Ateba Eyene, il faut quand même faire quelques précisions. S’il est vrai qu’il aborde dans ses livres de nombreux sujets d’utilité publique, l’homme est d’abord et avant tout un produit politique appelé à se vendre sur les plateaux de télévision. En réalité chaque fois qu’il a été invité par un journaliste, celui-ci est redevable à la régie publicitaire et au service commercial de son média. D’ailleurs comme les  » Ateba Eyene  » sont nombreux, à la fois dans son parti et dans le pays à la recherche d’un espace d’auto-promotion, ils devraient porter plainte aux médias pour concurrence déloyale. Pour ceux qui connaissent un peu l’histoire du journalisme au Cameroun et notamment au quotidien Le Messager, des journalistes comme Alex Gustave Azebazé, et feu Richard Touna ont perdu leur poste pour beaucoup moins que cette collusion répétée. Même si certains médias ont des consultants-experts (ceux-ci étant rémunérés par le média en question), il n’est pas sain pour le débat de permettre une monopolisation de l’espace public par certains fut-ils experts et hyper diplômés. C’est le rôle des journalistes de veiller à ce que toutes les sensibilités (pas uniquement politiques) soient représentées. Ceci d’autant plus que certains comme le Dr. Charles Ateba Eyene ont un discours qui est devenu redondant à force d’être répété sur tous les canaux. Sans prétendre donner une leçon (n’ayant pas de qualification au sens camerounais du terme pour le faire), on peut quand même conseiller aux médias de diversifier les experts auxquels ils ont recours dans l’analyse et l’interprétation des faits. Ailleurs, l’orientation a même changé, et l’avis sans expertise des gens ordinaires est de plus en plus sollicité.

II- Les intellectuels vaniteux
Une des scènes les plus pathétiques de l’émission de débat sur Amplitude FM est la comptabilité des diplômes pour faire valoir son point de vue. Pendant une demi-heure (30 mn), Dr. Charles Ateba Eyene a exigé que la moindre mention de chaque parchemin qu’il a obtenue dans sa vie soit lue à haute intelligible voix afin que les Camerounais comprennent que l’imposture a assez duré. Cette scène d’un ridicule consommé révèle les dessous d’une frange de notre société qui est convaincue que pour exister, il faut posséder une multitude de diplômes. Ici aussi quelques précisions s’imposent.

Tout Camerounais a droit à la parole dans un débat public fut-il ou non-détenteur d’une ribambelle de diplômes. Les prétentions de nos intellectuels sur la radio Amplitude FM sont symptomatiques de cette vieille croyance que le pousseur n’est pas utile à la société tandis que le ministre-professeur d’université est plus important. Il ne faut pas perdre de vue que depuis trente ans (30) maintenant notre pays est géré par des intellectuels qui l’on intelligemment conduit à la ruine. On en vient souvent à ignorer que les Rémy Zé Meka, Kontchou Kouomegni, Joseph Owona, Joseph Mboui, Bipoun Woum, Serge Ngoa, Olanguena Awono, Atangana Mebara et bien d’autres sont tous détenteurs des doctorats. En fait depuis l’arrivée de Biya, il n’y a eu que très peu de ministres qui n’avaient au moins la licence (exception faite d’Anong Adibime qui n’a pas duré à son poste de toutes les façons). Le passage de tous ces sur-diplômés ou leur présence aux affaires n’a laissé que larmes et désolation aux Camerounais.

Pire encore, sur un autre plan, les  » intellos  » dudit débat ne voulaient discuter qu’avec le Pr Magloire Ondoua et un autre spécialiste des droits d’auteurs. Et le plus drôle ou plus le plus pathétique (c’est selon), c’est que, ces spécialistes étaient ou sont en services au ministère de la Culture et dans les organismes des droits d’auteurs au Cameroun. Or ce secteur a connu tellement de problèmes ces dernières années sans que ces spécialistes qu’ils nommaient aient pu servir à grand-chose… qu’il est raisonnable de se demander à quoi sert leur expertise.

Reconnaissons que la criminalisation de la réussite est devenue un sport national au Cameroun. Néanmoins, cette participation au débat ne s’inscrit pas dans cette logique. Les intellectuels sont importants pour la société et contribuent à nous aider à la maîtrise de l’environnement et à la résolution des problèmes. En effet, si l’on a fait un doctorat comme Ateba Eyene et Owona Nguini, cela veut dire que l’on a de par ses recherches fait avancer des connaissances dans leurs domaines. Il s’agit d’un effort colossal de plusieurs années où l’on n’a pas droit à l’erreur. Le PhD comme l’a si bien révélé Ateba Eyene lors de ce débat est un diplôme terminal délivré par une université, il n’y a plus aucun autre diplôme au-dessus. C’est aussi la preuve que vous possédez une connaissance qui vous permette d’approcher les problèmes de la vie de manière rationnelle. Mais c’est une vieille légende urbaine que le doctorat ou tout autre diplôme fait de vous quelqu’un qui sait tout. C’est d’ailleurs l’impression que donnent les médias quand ils invitent des spécialistes de certaines domaines (très souvent le droit et la science politique) à émettre un point de vue sur toutes les questions de société.

La participation des intellectuels dans l’espace public correspond à ce que l’on nomme la mobilisation des connaissances (knowledge mobilization en anglais). C’est un processus de partage des connaissances entre les chercheurs et les différentes couches de leur société. Encore appelée traduction de la connaissance (knowledge translation) elle permet de transformer les connaissances en actions concrètes dans l’intérêt commun du plus grand nombre possible. Mais il ne s’agit pas, loin s’en faut, d’une leçon que les chercheurs donnent aux citoyens, mais bien d’un échange multi-directionnel qui devrait aboutir à l’enrichissement mutuel à la fois des chercheurs (Ateba Eyene, Owona Nguini) et de la population (les auditeurs, Billy Show). À ce titre, on ne saurait donc demander aux Billy show de se taire ou lui nier la capacité d’instruire les intellectuels sous prétexte qu’il n’aurait pas de diplômes ce qui est faux puisqu’il a au moins un diplôme universitaire. Tout le monde n’a pas à faire de doctorat qui est essentiellement utile quand on veut enseigner à l’université. Mieux que les diplômes aujourd’hui ce dont le pays a le plus besoin ce sont des camerounais qui accomplissement leur tâches avec dévouement où qu’ils soient.

Il faut aussi lever l’équivoque intellectuelle que nous avons au Cameroun sur la publication des livres. Dans le milieu universitaire, le livre pour instrument de diffusion de connaissances qu’il soit n’est pas une référence ultime surtout quand il est publié dans des maisons d’éditions camerounaises réputées comme étant peu regardantes sur l’épistémologie qui guide l’auteur. En fait les articles scientifiques publiés dans les revues savantes avec comité de lecture sont de loin plus valorisés dans le milieu universitaire parce que ceux-ci sont sanctionnés par un comité de lecture composé d’experts de la question qui valide ainsi l’orientation de l’auteur. De nombreux Camerounais en ont publié et ce ne sont pas toujours ceux qui parlent le plus dans les médias.

S’il est vrai que tous les Camerounais ne sont pas forcément des intellectuels, rappelons- nous quand même lors du recrutement des 25 000 fonctionnaires, en 2011, l’État a recruté 1000 enseignants de moins de 40 ans (l’âge d’Ateba Eyene) qui étaient détendeurs d’au moins un PhD ou d’un doctorat. Il s’agit de 1000 dans une liste de plus de 10 000. Vous ne pouvez même pas imaginer la pléthore de nos compatriotes qui ont des diplômes inférieur au doctorat. Nombreux sont donc des Camerounais qui ont de grands diplômes même si notre pays continue à croupir sous la pauvreté la plus abjecte. Il n’est pas du tout sûr que ceux qui nos intellectuels soient plus utiles au pays que les pousseurs. Il est en fait temps que l’on donne autant de respect aux vendeuses du marché qu’aux intellectuels qu’aux personnes qui se proclament riches.

Les camerounais lambda qui ne sont pas détenteurs des diplômes supérieurs ou même de quelques diplômes que ce soit ont tout le droit de s’exprimer dans des débats publics au Cameroun. Et les camerounais d’en bas et les gens de la plèbe réclament même le droit à faire des erreurs.

Ateba Eyene, Owona Nguini, Jean Bruno Tagne et Billy Show

njanguipress.com)/n

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