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Cameroun: ce que le chef de l’Etat n’a pas dit, mais qui a été entendu!

Par Arnaud Laforme Djemo Tamko

Au sujet du drame ferroviaire
Je ne voudrais pas me vêtir du costume d’analyste politique qui ne me siérait point. Je ne me targuerais pas non plus d’avoir suffisamment assimilé mes cours de commentaire de texte au lycée, pour avoir aujourd’hui la prétention de m’ériger en sémiologue politique. Je ne suis qu’un citoyen, un citoyen qui après la tragédie, oui, la tragédie, le mot est bien choisi – du grec, trogos, le mot tragique signifie la victime qui réconcilie, car ce qui est arrivé ce 21 octobre 2016, devrait nous réconcilier aux familles des victimes, et non pas à la nation comme veut nous faire croire le président de la République – joins sa voix à celles des familles éplorées pour pleurer avec elles leurs morts et déplorer le cynisme, la fourberie politique, le non-respect des morts et la tentative de récupération que veut faire le président de la République de ce triste évènement.

Sans être spécialiste de la sémiotique et donc de l’analyse du discours politique, je lui emprunte quand même l’un de ces moyens. La lexicométrie est le comptage de mots dans un discours politique afin de faire ressortir les particularités du vocabulaire employé par les acteurs politiques. C’est l’outil que j’ai voulu utiliser ici, sans en être spécialiste.

En comptant le nombre des mots ou de caractères contenus dans la déclaration du président de la République, il y en avait 279. Il ne fallait pas non plus écrire un livre pour témoigner de sa compassion, mais nous avons eu une déclaration sans âme.

L’aveu de son statut d’expatrié au Cameroun
La première remarque que l’on peut faire en lisant cette déclaration, c’est cette prise de conscience (tardive ?) du président de la République qu’il est complètement déconnecté de la réalité du pays qu’il est supposé dirigé, qu’il y est complètement absent, totalement étranger. Et il le reconnaît pertinemment dès les premiers mots de sa déclaration « j’ai appris. ». On a envie de lui poser une simple question : « Où étiez-vous donc ? » ou alors « pour quoi et pour qui y étiez-vous ? »

Les villégiatures indénombrables du président de la République ont justement fait de lui un être qui vit sur une autre planète, là où tout est bien, où tout va bien apparemment. On est donc pas surpris qu’il pense que cette « catastrophe est sans précédent dans notre pays ». Car des catastrophes, le Cameroun en connaît. Faut-il citer celle de Nsam Efoulan, celle du Lac Nyos avant, celle de Mbanga-Pongo. quelle catastrophe faut-il citer ? Quel est donc le référentiel du chef de l’Etat ? Peut-être a-t-il cru qu’il était en Suisse, qu’il s’adressait à ce peuple ? Car il est clair que l’histoire des « catastrophes » de notre pays lui échappe complètement.

Le mépris des victimes
Ce qui ne nous a aucunement surpris dans ce discours, c’est que face à ce drame, ce soit d’abord les « dégâts matériels » qui soient évoqués. Car la vérité c’est que la vie des camerounais, il n’en a rien à foutre. Aucune once de compassion ne se dégage à la lecture de ce discours, à son écoute. Il est froid, glacial, distant aussi bien à l’audition qu’à la lecture. Sur 279 mots que comporte cette déclaration, 35 mots lui ont suffi pour s’appesantir sur les morts, faire le tour de nombreuses familles endeuillées et des hôpitaux, pour s’adresser « aux familles des victimes et aux blessés ». 7 mots pour secourir les blessés avec un seul verbe « souhaiter » pour exprimer sa position de responsable à leur égard. Là où une action urgente est requise, c’est un souhait qui est vite exprimé, exprimé en un mot. 35 mots pour exprimer sa compassion, excusez du peu !

Mais ce mépris pour les victimes ne s’arrête pas là. Le chef de l’Etat sait pertinemment qu’il n’en a rien à foutre. Il s’en moque. Son message à leur endroit est bref. Cette brièveté est masquée par l’emploi de l’adverbe « d’abord » qu’il utilise pour exprimer ses premières intentions à leur endroit. Logiquement, on s’attend à ce qu’ils leur disent « ensuite » quelque chose, autre chose. Mais rien ! Que dalle ! Il oublie d’exprimer la suite de sa pensée. Car on cherche à la suite du texte l’adverbe « ensuite » qui aurait servi chronologiquement ses idées en vain.

On peut soupçonner que c’est la douleur qui lui voile les yeux, la bouche. Mais quand il l’ouvre ensuite, finalement, c’est encore pour se démarquer de ce qui s’est passé. Car, dans les mesures auxquelles ont se seraient attendues en de telles circonstances, il remarque l’action de son « Gouvernement », « positive » à ses yeux. Parce que ces derniers ont réussi l’exploit en premier, de rétablir l’axe routier avant d’aller porter secours aux victimes. « Je dois tout de même souligner que la réaction du Gouvernement m’a paru assez positive, aussi bien du côté des ingénieurs qui ont rétabli tant bien que mal la circulation entre Yaoundé et Douala que de tous les autres services qui ont uvré, le Ministère des Transports, le Ministère des Travaux Publics, qui ont transporté, fouillé, pour faire en sorte qu’on ait une vue claire de l’étendue de la catastrophe ». Or, dans les faits, il semblerait que les travaux de réfection de la route aient été effectués nuitamment, du moins, après le drame ferroviaire, celui dans lequel il y a eu des victimes, des victimes oubliées au profit de la route.

Quand bien même, cela n’aurait pas été le cas, l’urgence eût été le secours aux victimes. Le chef de l’Etat ne s’est pas trompé. Son « Gouvernement » n’a pas été à la hauteur, il n’a pas été prompt, il a abandonné durant des heures, les victimes à elles-mêmes. Et pour cette raison, il leur donne des points positifs. Aucune réunion de crise, ni à cet instant ni après ni maintenant ni jamais. L’essentiel a été fait. La route a été restaurée. Un contenaire dont on attend encore l’évaluation du coût est plus important. Parce que tout ce qui est fait pour le peuple n’est que sollicitude.

L’éternel discours de la bienveillance
C’est cette sollicitude présidentielle qui est démontrée dans les résolutions prises par le chef de l’Etat. La prise en charge des blessés par « l’Etat », par lui, M. Paul Biya. Car nul ne doute plus que l’Etat c’est lui. Lorsqu’il emprunte de l’argent au nom de « l’Etat du Cameroun » pour acheter des ordinateurs à distribuer aux étudiants qui n’ont rien demandé, cela devient un « don ». Il est donc logique aussi que c’est à ce titre, que l’instruction sur la prise en charge des blessés a été faite. Car en dehors de cette recommandation, qui, reste à savoir, si elle sera respectée, plusieurs personnes sont sceptiques sur la première recommandation concernant « l’enquête ».

L’ir-responsabilité des uns et des autres
Ce n’est pas en le martelant deux fois – « j’ai prescrit une enquête, une enquête approfondie pour établir les causes profondes de ces accidents ou de ce drame » – que cela devrait convaincre les camerounais. Lui-même le sait. Voilà pourquoi, il répète le mot enquête, et y ajoute un adjectif « approfondie » comme pour démontrer sa détermination à connaître les causes réelles et les responsables du drame. Il sait que les camerounais savent que ce sera comme toutes les autres enquêtes qu’on ouvre et dont on a jamais les résultats. Il ne cherche pas les responsables. Puisqu’il a déjà publiquement dédouané tous ses ministres « la réaction du Gouvernement m’a paru assez positive ». Mais que lui a-t-on demandé ? Chaque ministre n’est-il pas responsable individuellement aux yeux du peuple ? Le ministre des transports ne devait-il pas s’exprimer après coup pour donner sa version des faits ? Le ministre de la santé ne devrait-il pas nous dire quelles ont été les mesures prises pour l’accueil et la prise en charge des patients dans les différents centres hospitaliers ? Le ministre des travaux publics ne devrait-il pas nous expliquer pourquoi la route s’est effondrée et comment on compte à l’avenir régler le problème du contenaire utilisé pour remplacer la buse, sachant que ce bloc de ferraille qui sert à l’affrètement des marchandises est fait pour se rouiller ? Non. Le seul et bien-pensant a pris les devants, le raccourci pour calmer le jeu.

La loi de l’omerta
D’où l’invitation du peuple à ne pas s’interroger, à ne pas s’indigner, à pleurer en silence en décrétant le deuil national « Je crois que c’est la meilleure manière de souligner la solidarité entre toute la nation et les victimes de cette catastrophe ». Mais encore « Je crois que nous devons placer ce deuil national sous le signe de la ferveur patriotique ». Comment dans le recueillement on peut être enthousiaste ? De quelle ferveur s’agit-il ? Mais c’est possible si on le fait au nom de la patrie, il est possible de tout oublier, il faut tout oublier. Car ce sont des martyrs, mais non, des victimes expiatoires. Leur mort devrait nous aider à reconstruire la nation. Le sacrifice est fait. Le mot est dit sans qu’on ne l’utilise. Que ceux qui avaient encore des doutes, se fassent une raison et vaquent à leurs occupations « En tout cas, je demande aux Camerounais dans les circonstances comme celles-ci de faire preuve de courage, de dynamisme et de volonté ». « Aux Camerounais », car il ne se sent pas concerné. Ce qui s’est passé ne le regarde pas.

La toute- (im)puissance du chef
Il y a d’ailleurs dans ce texte une récurrence du pronom personnel « je » (11 fois), qui met peut-être en évidence la posture de celui qui parle, sa responsabilité, mais qu’il refuse ensuite de prendre lorsqu’il passe du « je » à « nous » (2 fois). Car sur l’avenir après ce drame, il capitule, il ne se désigne pas, il ne désigne personne, il utilise un « on » dans lequel tous se retrouvent sans que personne n’y soit. « Je crois que nous devons placer ce deuil national sous le signe de la ferveur patriotique, sous le signe de l’union des c urs pour qu’ensemble, on continue à relever les défis que l’avenir nous pose ». Or, il donne l’impression tout au long du texte, de maîtriser la situation, il s’exprime comme un leader, un chef, « j’ai ordonné », « j’ai prescrit. » « j’ai également prescrit. », « j’ai décidé », avant de démontrer une ligne plus bas, face aux victimes qu’il ne sait même pas quelle décision il faut prendre « Je crois que. » Ça a tout l’air de l’affirmation d’une conviction, mais plus on lit, on se rend compte qu’il n’y croit pas, qu’il ne sait même pas de quoi il est question. Car sur les défis de l’avenir, il préfère im-personnaliser « on ». Mais il aurait été mieux de se taire à ce sujet.

Le chef de l’Etat camerounais Paul Biya (Photo illustrative).
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