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Cameroun: « Charles Ateba Eyene, S’il vous plait, ne démissionnez pas! »

Par Christian Djoko, doctorant et expert en droit de l’homme

Charles Ateba Eyene qu’on ne présente plus est une figure publique importante (qu’on le veuille ou non, qu’on l’aime ou pas) dans le landerneau politique camerounais. Ses prises de position sont toujours scrutées, disséquées, commentées. Il est réputé franc, courageux, acrimonieux et parfois vaniteux. Intellectuellement parlant il y aurait beaucoup à dire sur ses écrits, notamment son fameux ouvrage intitulé Les paradoxes du pays organisateur. Lorsqu’on va au-delà du procès de la faillite de l’élite du Sud qu’il tente de mettre en relief, on s’aperçoit très rapidement que ce livre constitue un puissant poison intellectuel, politique et social. Car même sans le dire expressément, il tend, incidemment du moins, à consacrer l’État tribal au Cameroun. Autrement dit, il fait du Cameroun et des fruits tirés de la coopération sociale un vaste gâteau à partager. J’en veux pour preuve, le fait qu’il se plaint qu’en dépit du nombre élevé de ministres, directeurs généraux, officiers supérieurs des forces armées, etc., la province du Sud continue depuis 1984 à gésir dans l’ornière du sous-développement. Sous sa plume, tout se passe comme si on est d’abord ministre du village, de la région – avec tout ce que cela comporte comme exigences – avant d’être ministre de la république. Pour prendre la mesure réelle de cette remarque, il suffit juste de se rendre attentif à la quantité de motions de remerciement adressé au chef de l’État par les « les filles et fils » d’une région, à la suite de la nomination d’un des leurs à un poste ministériel. Nul doute que cette pratique engloutit des sommes très importantes et encourage une kleptocratie dont l’opération Épervier est dans une certaine mesure la suite inévitable. Par ailleurs, Charles Ateba Eyene passe depuis quelques années pour un grand pourfendeur des pratiques ésotériques qu’il qualifie assez originalement de pratiques magico-anales.

Même si la scientificité de son propos et la méthode d’enquête utilisées pour commettre son dernier ouvrage (Le Cameroun sous la dictature des loges, des sectes, du magico-anal et des réseaux mafieux) se laissent largement discuter; même s’il faut craindre que son analyse sédimente malencontreusement dans la tête de plus d’un Camerounais que TOUTE réussite politique ou économique est le fruit d’une appartenance à un réseau ésotérique ou mafieux, reste qu’il a le courage d’attirer l’attention des Camerounais et des jeunes en l’occurrence sur les dangers de l’appât du gain et la tyrannie aveuglante de l’envie/ambition. Aujourd’hui, personne ne peut objectivement faire l’économie de cette réalité lorsqu’il est question de jeter un regard critique sur les enjeux sociétaux au Cameroun. Il ne se passe plus un trimestre sans que les médias ne révèlent un fait divers en ce sens. Les crimes rituels de Mimboman ont achevé de convaincre même les plus sceptiques. Sur ce point, il n’est donc pas incongru d’affirmer (toute proportion gardée) que Charles Ateba Eyene fait uvre de salubrité publique. Signalons enfin que Charles Ateba Eyene, membre suppléant du comité central du RDPC et militant de la première heure, se présente très souvent comme un trouble-fête dans la dynamique quasi-dogmatique d’un parti où toute remise en cause de l’orthodoxie régnante est immédiatement perçue comme une défiance punissable et une hérésie haïssable. C’est vraisemblablement en raison de risque politique, voire physique, qu’il prend constamment que ce dernier est apprécié par plusieurs opposants internes et externes au régime en place. Soulignons cependant que certains Camerounais lui dénient tout mérite. Ils estiment en effet que son attitude n’est que la résultante d’une frustration, d’une aigreur mal digérée. De ce fait, il apparait très souvent comme un opportuniste incapable, en raison de l’ostracisme auquel il serait soumis au sein du RDPC, d’assouvir ses desseins politiques. Ils en veulent pour preuves ses multiples contradictions politiques à répétition. Ainsi, on peut s’étonner qu’à date il n’ait toujours pas démissionné du parti à l’égard duquel il vocifère régulièrement. Dans la même veine, certains s’étonnent de sa récente candidature avortée aux primaires RDPC en vue des élections sénatoriales, alors qu’il crie à tue-tête que ce parti est gangrené par la corruption, la déliquescence morale, les tripatouillages, les réseaux mafieux et sectaires.

À la lumière de ce qui précède, il y a effectivement du sens à affirmer que : « Monsieur Ateba Eyene, soyez cohérent, démissionné du RDPC ». Mais à y regarder de plus près, il ne le fera pas, du moins pas d’aussitôt, car il a connaissance que ses sorties politiquement polémiques à l’égard de sa propre formation lui confèrent un capital de sympathie dont peu de politiques peuvent se prévaloir. Mieux encore, elles le revêtent d’une certaine immaculation qui pourrait lui être utile pour l’après Biya. Toutefois, nonobstant la confirmation de cette thèse ou non, j’ai juste envie de dire : Monsieur Ateba Eyene s’il vous plaît ne démissionné pas. Sans être insultant, il m’apparait avisé de dire que Charles Ateba Eyene joue habilement et pour le bien du peuple le rôle d’«idiot utile ». Sa proximité avec certains pontes du régime en place lui donne accès à flux d’information qui, à coup sûr, permette de confirmer ce que les Camerounais pensent tout bas du régime trentenaire. Qui plus est, il aide à mettre des mots sur des maux que beaucoup de citoyens dénoncent depuis des lustres. Soulignons enfin qu’une telle masse d’information, recueillie à la bonne source et distillée continuellement, permettra au-delà des prétentions et vitrines (politiquement correctes) affichées d’écrire la véritable histoire de ce pays. Qui de mieux qu’un homme de l’intérieur pour décrire l’intérieur du système? Indiscutablement, ce que Charles Ateba Eyene dit ou décrie dans le fonctionnement du régime actuel résonne très fort et fait très souvent office d’argument d’autorité.

Monsieur Charles Ateba Eyene s’il vous plait ne démissionnez pas, un seul mot c…

Christian Djoko, Doctorant et expert en droit de l’homme
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