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Cameroun – Covidgate : Quand nos turpitudes nous rattrapent

Emmanuel Noubissie Ngankam, analyste économique

 » Ce qui est désormais convenu d’appeler Covidgate n’a pas encore fini de révéler l’ampleur des crimes perpétrés à divers niveaux de l’Etat et la disgrâce désormais consommée du Cameroun.

Certes la synthèse du rapport d’audit de la Chambre des Comptes de la Cour Suprême mise sur la place publique ouvre une lucarne sur ces crimes, mais le rapport final qui est attendu ainsi que celui de Contrôle Supérieur de l’Etat (CONSUPE) en cours de finalisation pourraient ne pas suffire à satisfaire aux exigences auxquelles le Cameroun s’est engagé explicitement auprès du Fonds Monétaire International (FMI).

En effet, quand éclate la crise du Covid-19 au début de l’année 2020, le FMI met en place plusieurs guichets dotés d’environ 250 milliards de dollars pour aider les pays les plus nécessiteux à faire face à la crise.

Conformément aux exigences du FMI, tous les pays bénéficiaires de ces facilités à décaissement rapide « s’engagent à prendre des mesures de gouvernance pour promouvoir une utilisation responsable et transparente de ces ressources. »

Le FMI tient à en savoir davantage sur l’utilisation effective de ces ressources et en avril 2020 sa Directrice Générale Mme Kristalina Georgieva se veut menaçante notamment en ce qui concerne les risques de corruption : « Les temps exceptionnels appellent des mesures exceptionnelles. Dépensez autant que vous le pouvez, mais conservez les reçus car nous voulons que la redevabilité et la transparence prévalent »

Le Cameroun pour sa part après de difficiles négociations, est éligible au guichet de la Facilité de Crédit Rapide (FCR) et obtient du FMI une dotation de 226 millions de dollars (environ 126 milliards de F CFA) approuvée par le Conseil d’Administration de l’institution de Brettonwoods le 04 mai 2020.

Ce n’était pas acquis d’avance et l’équipe du Cameroun ne pouvait que s’en réjouir. Les négociations ayant abouti à cette dotation ont été d’autant difficiles et ardues que le programme en cours d’exécution et appuyé par une Facilité Elargie de Crédit (FEC) du FMI connait des risques sérieux de déraillement.

Cependant l’accord pour l’allocation des fonds Covid du FMI est assorti d’un certain nombre d’engagements pris par le Cameroun. Dans la lettre d’intention adressée à la Directrice Générale du FMI le 28 avril 2020, le Ministre des Finances au nom du Gouvernement écrit ceci : « Nous veillerons à ce que l’aide financière reçue soit utilisée aux fins prévues, dans le strict respect des dispositions de la loi portant code de transparence et de bonne gouvernance dans la gestion des finances publiques au Cameroun et de la loi sur le régime financier du gouvernement et des autres entités publiques, toutes adoptées en juillet 2018.  À cet effet, les fonds liés au COVID-19 seront soumis à l’application stricte des procédures et contrôles budgétaires prévus par les lois ci-dessus. De plus, nous nous engageons à publier un rapport semestriel sur les dépenses liées au COVID-19 et à commander un audit indépendant de ces dépenses à la fin de l’exercice 2020 et à publier les résultats.  Nous nous engageons également à publier des documents relatifs aux résultats des marchés publics attribués par le gouvernement et aux bénéficiaires effectifs des entreprises recevant des marchés publics sur les dépenses liées au COVID-19. Dans l’intervalle, ces dépenses liées au COVID-19 sont intégrées dans un budget supplémentaire en préparation et devraient être présentées au Parlement en juin 2020 ».

C’est dire que personne ne devrait être surpris par le rapport d’audit de la Chambre des Comptes de la Cour Suprême mais bien plus, des questions subsistent : Les rapports semestriels sur les dépenses liées au COVID-19 ont-ils été publiés ?

L’audit indépendant de ces dépenses a-t-il été commandé comme s’y est engagé le gouvernement ? Les documents relatifs aux résultats des marchés publics attribués par le gouvernement ont-ils été publiés ? Les dispositions de la loi portant code de transparence et de bonne gouvernance dans la gestion des finances publiques au Cameroun et celles de la loi de juillet 2018 sur le régime financier du gouvernement et des autres entités publiques ont-elles été respectées par les divers ministères ayant reçu des dotations du fond COVID-2019 ?

Plus généralement, si les dirigeants camerounais peuvent ruser avec la fortune publique comme c’est devenu la pratique, peuvent-ils ruser impunément avec ses partenaires notamment le FMI dans le cas d’espèce ?

Le Covidgate tombe d’autant plus mal que le Cameroun est en pleines négociations avec le FMI pour un nouveau programme qui s’avère être crucial pour le financement du budget 2021.

Bien plus, si ces négociations n’aboutissent pas, quelles conclusions en tireraient les agences de notations et les investisseurs privés? Quels messages le Cameroun enverrait ainsi aux marchés financiers et les conséquences pour les eurobonds que le Cameroun s’apprête à émettre ?

Le Cameroun est ainsi rattrapé par les turpitudes de ses dirigeants qui ont décidé de faire de leur pays une Ground Zero. « 

Emmanuel Noubissie Ngankam, Analyste Economique


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